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A ses débuts à Taoudénit, Yoro avait connu des déboires multiples. Militaires et détenus lui reprochaient d’être le principal signataire du décret d’ouverture du Pénitencier. Il était le chef du gouvernement provisoire de la République au lendemain du coup d’Etat de novembre 1968. Il faut dire qu’à son arrivée, Yoro était complètement déboussolé.

Etait-ce dû à la nature délicate du Poète ou était-ce que Yoro connaissait d’avance ce qui l’attendait au Pénitencier ? Il avait eu ses premières difficultés sur la route de la gorgotte. N’étant pas bon marcheur, il était fréquemment fouetté aux mollets, qui finirent par s’enfler, compromettant davantage ses capacités de marcher vite.

Il était également battu à la corvée de ramassage de crottes. Il avait une vision défectueuse qui lui faisait confondre crottes de chameaux, excréments d’hommes et autres petits cailloux. Il tentait toujours d’expliquer aux soldats qu’il n’avait que 50 % de vision pour justifier le contenu hétéroclite de son sac de crottes. Mais les soldats, ne comprenant rien à 50 % de vision, n’en tenaient aucun compte et le sanctionnaient pour sabotage et mauvaise volonté.

Un jour un soldat le frappait avec sa cravache. Yoro leva les bras au dessus de la tête pour se protéger des coups. Le soldat, manifestement de mauvaise foi, prétendit que Yoro voulait lui retirer la cravache et peut-être le frapper avec. Pour le punir de cette velléité il fit coucher le chef du gouvernement provisoire sur du fil de fer barbelé et le battit à satiété.

Sur les autres chantiers Yoro avait également maille à partir avec des éléments de la pègre, et souvent leurs différends se terminaient par un échange de horions. Yoro ne se contrôlait plus et donnait l’impression d’avoir quelque peu perdu le Nord. Les soldats qui s’en étaient aperçus, aimaient s’amuser à ses dépens.

Ils disaient: “allons taquiner un peu Yoro”. L’un lui commandait de venir au pas de gymnastique. Lorsque Yoro commençait à courir vers lui, l’autre soldat lui disait de demeurer sur place. Il faisait alors demi tour; et le premier soldat, d’un air menaçant, insistait pour qu’il vienne à lui.

Yoro faisait mine de revenir, alors que le deuxième soldat, non moins menaçant, lui ordonnait de rester sur place. Pendant 10 minutes au moins ces soldats tournaient Monsieur le chef du gouvernement en bourrique et se marraient de voir faire indéfiniment un pas en avant, un en arrière.

Au bout de huit mois, les sévices corporels, la faim, le surcroît de travail et l’ambiance psychologique du milieu finirent par avoir raison de la santé physique et mentale de Yoro. Il s’était replié sur lui-même et ne communiquait presque plus avec personne.

Il vivait les événements comme dans un rêve et agissait en automate. Il était devenu taciturne et n’avait de volonté, ni de moral. Yoro Diakité assurément choisit la mauvaise voie, celle qui mène immanquablement à la perte, tous ceux qui renoncent à la lutte et se laissent aller au désespoir.

Chaque jour, son état empirait un peu plus, mais nul ne s’en préoccupait; ni détenus ayant chacun ses problèmes de survie, ni soldats prétendant être payés pour tuer. En somme, l’auteur “d’une main amie” ne trouva pas de main tendue. Il avait finalement attrapé un béribéri qui, insidieusement, le minait et l’affaiblissait à vue d’œil.

Un après-midi, nous étions en train de construire un magasin dans le carré des détenus, côté cuisine. Comme d’habitude, Guédiouma Samaké, Alas-sane Diarra et moi-même étions les maçons. Les autres détenus nous apportaient briques et banco.

Du haut du mirador, l’adjudant Nouha criait à ses hommes de chauffer le chantier. Il leur disait notamment de frapper les traînards sur la tête. Yoro fit quelques voyages en courant, comme les autres, à l’aller comme au retour. Cette fois, après avoir vidé son plateau de banco, il nous dit qu’il était malade. C’était effectivement perceptible. Ne pouvant rien pour lui, nous lui conseillâmes de le dire au caporal Diolo qui surveillait la corvée.

Il le fit, mais le caporal le traita de paresseux et le fit cravacher. Yoro reprit son plateau et fit encore quelques voyages. Au troisième ou au quatrième, il dit encore que ça n’allait pas. Nous le renvoyâmes au même caporal qui le fit cravacher à nouveau. Mais cette fois les soldats avaient eu la main lourde et Yoro resta couché, inconscient, le nez dans le sable, respirant la poussière.

Les militaires l’abandonnèrent dans cette position sans rien tenter pour le sauver. L’adjudant Nouha qui avait tout suivi du haut du mirador, demandait de temps à autre à ses hommes, si Yoro n’était pas encore mort. Un soldat venait soulever sa tête avec le pied et répondait, non! Ce manège se répéta deux ou trois fois. Et un autre soldat de constater: “ fula nin ka fasa dè “ (le peulh a la vie tenace).

Le problème de l’adjudant était de pouvoir signaler à ses supérieurs, à la plus prochaine vacation, le décès de Yoro Diakité. Aussi consultait-il constamment sa montre, se demandant si Yoro allait mourir entre temps! Mais il avait raison, celui qui a dit que le peul avait la vie dure. Yoro ne mourut pas dans le délai souhaité.

En fin de corvée, au crépuscule, il agonisait encore. Il fut transporté, mourant, dans une pièce sans toit remplie de sable qui n’arrêtait pas de tourbillonner. C’est là que nous le retrouvâmes le lendemain matin, enseveli sous une épaisse couche de sable fin. Il était mort, asphyxié par la poussière Nous le déterrâmes, le secouâmes et fîmes sa toilette mortuaire.

Il eut droit à un banal cérémonial religieux et fut enterré le plus humblement possible dans ce cimetière pour prisonniers, parmi les voleurs, les violeurs, les escrocs et autres criminels. On peut difficilement imaginer une fin plus triste pour un chef de gouvernement, fut-il provisoire.

Ainsi finit la carrière terrestre du capitaine Yoro Diakité, membre du comité militaire de libération nationale. J’ai encore failli écrire de Liquidation nationale.

L’adjudant Nouha est actuellement à la retraite à Inacounder, aux environs de Tombouctou.

Sources Samba Gaïné Sangaré : « Dix ans au bagne-mouroir de Taoudénit » 2ème édition

02 Octobre 2008