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TOUR DE MAGIE

web-48.jpgPour «casser» cette ivresse précoce, Saratigui Diakité commanda deux petites bières (33 centilitres chacune) qu’il vida dans son estomac. Les quelques clients qui avaient élu domicile là, étaient en train de l’observer avec des yeux incrédules. Se vantant de son tempérament de cuir à cuire, notre chauffeur acheta deux sachets de whisky qu’il versa dans un verre avant de faire à nouveau, cul sec.

Quelques secondes plus tard, l’homme ne tenait plus sur ses jambes, sa langue se mit à divaguer et il commença à raconter ses déboires familiaux. Comme si cela ne suffisait pas, il se lança dans une longue narration de ses multiples aventures extra-conjugales. Ses anciens patrons furent également bien servis. Il déversa sur eux toute son animosité. Il continua ainsi à animer le bistrot jusqu’aux aurores. À 6 heures du matin, le tenancier du bar qui voulait fermer lui demanda de régler la note et de s’en aller.

Saratigui qui avait perdu la boule sous l’effet de l’impressionnante quantité d’alcool absorbée dans un temps record, demanda alors au barman de lui apporter deux feuilles vertes de manguier. Bourama Coulibaly s’exécuta. Le chauffeur prit les deux feuilles, les enfourna dans sa bouche et entreprit de les mâcher. Après quelques minutes de mastication appliquée, il cracha … deux billets neufs de 1000 F qu’il tendit au barman. Bourama refusa les billets de l’illusionniste sur les conseils d’un client qui assura que cette monnaie ne tarderait pas à redevenir ce qu’elle était véritablement : de vulgaires feuilles d’arbre. L’homme disait vrai. Puisque pendant que le chauffeur priait le barman d’empocher les deux billets flambants neufs, ils commencèrent à reprendre leurs qualités ligneuses avant de disparaître.

Bourama Coulibaly réclama son dû de plus belle. Saratigui Diakité ne s’avoua pas vaincu. Il tendit 100 F à un jeune plongeur et lui demanda de lui acheter deux œufs. Le garçon fonça à la boutique du coin et revint avec la commande. Saratigui prit un œuf et demanda à chacun des clients présents de le marquer au crayon. Les clients s’exécutèrent. Le « magicien » reprit l’oeuf marqué des signes et l’écrasa contre le plancher. L’oeuf était totalement vide. Le numéro de magie émerveilla certains clients qui étaient restés pour savourer l’exercice de prestidigitation improvisé. Mais très vite ils déchantèrent puisque Saratigui demanda hardiment au barman de lui payer le prix de la démonstration.

PARTIE MANQUÉE

Furieux, Coulibaly exigea d’un ton menaçant le prix de ses consommations. Le chauffeur comprit que la partie se corsait. Il sortit alors 2000 F de sa poche et les remit à Bourama Coulibaly. L’affaire était close. Les clients s’en allèrent tandis que le barman et quelques-uns de ses employés faisaient le ménage. Saratigui sortit à son tour, prit un taxi et rallia le poste de police du quartier. A l’officier de garde, il expliqua qu’il avait été contraint de payer une somme importante dans un bar, sans avoir été servi, sans être remboursé. Un agent fut dépêché au bistrot indiqué pour tirer l’affaire au clair. A son retour, il rapporta à son chef que Saratigui Diakité n’était qu’un fieffé prestidigitateur qui avait tenté d’arnaquer les tenanciers de l’établissement.

Le compte rendu n’a pas été du goût du chauffeur. Il n’attendit pas le verdict des policiers pour filet et emprunter un autre taxi pour le commissariat de police du 6e arrondissement. Là, il raconta à l’inspecteur Ibrahima Maïga qu’il venait de se faire voler par Bourama Coulibaly. Le policier lui remit une convocation pour le barman. Peu de temps après il revint expliquer au policier que le mis en cause refusait de répondre à la citation. Deux agents se transportèrent au bar où Bourama était toujours entrain de ranger ses affaires. Ils lui demandèrent de les suivre. Malgré un étonnement visible, l’homme obéit sans poser de questions.

Au commissariat de police, le barman raconta dans les moindres détails aux policiers l’histoire qui l’opposait à Saratigui. Des clients l’avaient accompagné au commissariat pour confirmer ses propos. Ayant compris qu’il était en train de perdre la partie, Saratigui menaça les policiers d’aller « plus haut » pour que justice lui soit rendue. Ibrahima Maïga, le chef de la brigade de recherche et de renseignement, lui conseilla d’apporter la preuve de ses allégations sinon il aurait à se défendre au parquet. Le chauffeur répondit dans un premier temps qu’il n’y avait pas de témoin lorsque le barman lui arrachait l’argent et qu’aucun engagement n’avait été contracté entre eux pour le numéro de magie. Puis il se mit à jurer sur ses fétiches qu’il ne disait que la vérité.

La discussion s’enflamma et le truand comprit qu’il risquait de voir les policiers le poursuivre pour arnaque et abus de confiance. Il se mit alors à crier à l’injustice. « Je vais voir le président du tribunal. Je vais voir toutes les autorités pour que le barman me paie le prix de ma prestation« , a-t-il lancé.

L’inspecteur comprit que le chauffeur était un bon disciple de Bacchus et qu’il était toujours passablement dans les vapes. Il décida de le libérer pour qu’il aille cuver ailleurs.

G. A. DICKO | Essor

18 octobre 2007