Partager

Exutoire et signes ?

« Porter » ou « avoir la guigne » signifie « avoir le mauvais œil », soit « porter malchance ». Au 17e siècle, on vit apparaître le nom « guignon » (la malchance). Celui-ci est en fait un dérivé du verbe « guigner », qui signifiait à la base « faire signe ». Il a ensuite pris le sens de « loucher » ou « regarder de côté ». Littéralement, il ne s’agissait donc que d’un banal problème de vue. Mais c’est la connotation maléfique du « mauvais œil » qui a donné à l’expression « porter la guigne » son sens actuel.

Le mot français ne traduit pas toute la connotation qui se rattache au terme bambara de « téré », qui peut signifier « signes ». Dans l’acception bambara, du moins pour ce que nous en savons, le « téré » est comme un déterminisme, des signes qui révèlent qui nous sommes et quel peut être notre destin ou notre trajectoire sur cette terre.

A la différence des autres signes, la guigne affecte les autres, les voisins et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont appelés à commercer avec son porteur. En premier, le conjoint.

Vérité d’antan ou vérité de tous les jours ? Signes disparus ou encore lisibles ? Prétextes pour noyer son chien ou réalités avec lesquelles il faut toujours compter ?

En la matière, il ne s’agit d’aucune science vérifiée et vérifiable. Il part, comme bien d’autres choses de chez nous, de constats empiriques et d’observations du quotidien. Il y a des récupérations et certainement des abus, sur certainement un fond de vérité ou de neutralité.

C’est pour tout cela que nous ouvrons aujourd’hui le débat.

Alexis Kalambry

HAMIDOU DIARRA DIT DRAGON: « Il y a bonne et mauvaise guigne »

Les traits distinctifs de la guigne sont bien reconnus par la société et les religions monothéistes comme facteurs de malheurs ou de bonheurs. Mais, ils font plus appel à des règles d’observations basées sur la subjectivité que des règles écrites ayant pour fondement une science cartésienne quelconque, à en croire Hamidou Diarra dit Dragon, traditionaliste, chercheur et animateur de radio.

La guigne obéit à la notion de dualité. A cet égard, Dragon estime que les gens ont tendance à ne voir la guigne que sous le mauvais côté alors qu’il y a aussi la bonne guigne. Comme on le dit en bamanan « tere nyuman ani tere djugu » (la bonne et la mauvaise guigne).

Traditions et religions sont d’accord sur l’existence de la guigne même s’il n’y a aucun document écrit pour déterminer ses signes distinctifs. Selon Hamidou Diarra dit Dragon, chercheur traditionaliste et animateur à Radio Klédu, « l’identification de la guigne est basée sur la remarque et l’observation d’un phénomène vérifié et vérifiable ».

Les remarques sont faites généralement sur la personne humaine (homme et femme), les montures (cheval, âne, etc.), la terre (champ, maison), les jours (jours pairs et impairs) et même les mois et les années.

La guigne, aux dires de Dragon, se reconnaît en la femme au niveau de la plante de ses pieds aplatie au sol, comparables aux pieds de canard ou « duguben » en bamanan. Selon lui, l’homme qui se marie avec une telle femme n’ira jamais de l’avant dans sa vie active.

De même, celles dont l’intérieur des genoux se frottent en marchant sont susceptibles de chasser la richesse de la maison conjugale. Certains postérieurs arrondis assortis de hanches développées sous forme de pistolets, sont pour Dragon, des championnes de l’adultère. « Même étant vieilles, elles demeurent esclaves de leur libido », avertit Dragon.

Celles au postérieur aplati, et qui a tendance à se confondre avec le dos, ont la malchance de faire plusieurs veuvages dans leur vie conjugale (trois à quatre). Toujours selon Dragon, les femmes à la tête ronde et petite sont réputées belliqueuses.

La bonne guigne

Il n’y a pas que les traits physiques qui déterminent la guigne chez une personne. Il y a aussi certains comportements de la femme qui peuvent faire des dégâts collatéraux sur sa progéniture. « Une femme jugée hautaine qui n’a pas de respect pour son mari et ses beaux-parents, ne mettra au monde que des enfants maudits qui ne réussiront jamais dans la vie », précise Dragon.

La bonne guigne d’après Dragon se voit en la femme au front légèrement bombé et aux grosses lèvres. Celles-ci sont, dit-il, porteuses de bonheur avec comme centre d’intérêt la richesse. Les petites lèvres ont par contre moins de chance pour leurs conjoints, ajoute-t-il.

La guigne n’est pas que l’apanage des femmes même si des gens ont beaucoup plus tendance à la stéréotyper. Du point de vue de notre chercheur, l’homme aussi a sa guigne qu’elle soit bonne ou mauvaise. Mais le plus souvent, la guigne de la femme l’emporte sur celle de l’homme, explique-t-il.

Sans parler de traits distinctifs physiques chez l’homme, Dragon indique que, les vieilles personnes ont coutume d’identifier la guigne chez le petit garçon dès son bas-âge. Ces remarques sont faites à la façon de s’arrêter, de dormir, de pleurer ou de manger de l’enfant. Un homme qui pique le sol avec ses gros orteils en marchant ou même étant arrêté, enterre sa progéniture. « Il ne fondera pas de foyer en un mot », ajoute-t-il. Celui qui, étant debout, ne cesse de poser un pied sur l’autre, fait quant à lui, appel à la famine, à la déchéance.

La chance de l’homme se remarque, conclut Dragon, par la rondeur de ses lèvres. Tout cela corrobore la thèse selon laquelle, la guigne ne doit pas être prise que du mauvais côté. Au nom de la théorie de la dialectique du philosophe de l’Antiquité Héraclite, rien au monde n’est totalement noir. Même la mort, qui est la fin de l’homme sur terre, a son bon côté qu’on refuse de voir par peur de mourir.

Abdrahamane Dicko

LA GUIGNE DANS LA SOCIETE

Ce que des Bamakois en pensent

Certains Bamakois ne croient pas que la guigne soit un facteur déterminant. D’autres disent en pâtir à longueur de journée.


Amadou Doumbia (étudiant en sociologie) :


« La guigne n’est que le résultat des déformations physiques. Ce sont les Bambara et les Malinké qui donnent trop de considerations à ce phenomène. Pour moi, ce sont des mythes bambara et malinké. Je dirai même que la guigne a trait à l’injustiste. Comment peut-on juger quelqu’un à partir de sa forme alors qu’il n’est pas l’auteur de sa propre formation ? »

Oumar Traoré (chauffeur) :

« La guigne n’a pas de sens. Les personnes qui s’intéressent à la question se contredisent. Par exemple les femmes qui portent la barbe sont sollicitées par certains d’entre eux tandis qu’elles sont considérées comme des femmes de mauvaise guigne pour d’autres. Vous trouverez aussi des femmes censées apporter la pauvreté à leur foyer. Mais ces dernières ont souvent des maris riches qui n’ont aucun problème ».

Ousmane Kéita (mendiant) :

« La guigne est une réalité. J’en ai été moi-même victme. J’ai passé 15 ans dans l’abondance. Je gérais ma boutique qui était bourrée de marchandises. Comme j’avais duré dans le célibat, mes parents m’ont imposé de prendre une femme. J’en ai choisi une dont on disait qu’elle possède de mauvaises guignes. Tout en fermant les yeux, je l’ai épousé. Quelque mois après le mariage, j’ai tout perdu. Aujourd’hui, je mendie pour survivre ».

Oumou Coulibaly (vendeuse ambulante) :


« Moi et mes sœurs avons du mal à avoir des maris à cause du problème de guigne. Les gens de notre quartier disent que celui qui se marie avec une fille de ma famille sera pauvre. C’est injuste. Nous ne sommes pas à la base de notre création. Le fait d’expliquer tout par la guigne est une mauvaise chose dans notre société, qui est la base de nombreux problèmes ».

Propos recueillis par
Sidiki Doumbia (stagiaire)

RELIGIONS

L’islam ignore la guigne…

Selon le Pr. Moctar Chérif Koné, prêcheur, la guigne ou « téré » en bamanan, est un mot ignoré par le Saint Coran. Aucun passage de ce livre sacré, ajoute-t-il, ne l’évoque. Pour le Pr. Koné chaque individu à ses traits caractéristiques, si minimes soient-ils, lui permettant de s’identifier. Ces signes, à ses dires, sont généralement comme des défauts de naissance.

Les femmes, reconnaît-il, sont les premières à être accusées de porter cette malchance. Elles sont accusées d’avoir soit une bouche large, des jambes renfermées, le cou long, de longues oreilles, de courts bras ou des poils à la poitrine ou à la barbe…

« Nous devons pouvoir faire la différence entre la religion et les pratiques ancestrales », conseille-t-il. Dire qu’untel à des signes néfastes relève d’une pure utopie. La bonne ou mauvaise guigne n’existe pas chez les musulmans. « Seul Dieu détient le secret de la chance ou du bonheur », conclut-il.

… le christianisme aussi

Le christianisme reconnaît la malchance, beaucoup plus sous l’angle de l’épreuve de foi que de signes attachés à une personne. Les Ecritures saintes parlent abondamment de Jérémie, qui a connu toutes sortes de malheurs, sans pour autant perdre la foi. Cependant, les Ecritures saintes ni les exégètes ne parlent de la guigne ou d’un mot s’y rapprochant par le sens.

A. S. et A. K.

CE QUE J’EN SAIS

Des amours sacrifiés

« Toutes les femmes ne sont pas bonnes à courtiser à plus forte raison à épouser ! » Combien de mariages ont échoué sur ce verdict le plus souvent rendu par des parents au détriment de ce que peuvent ressentir de jeunes amoureux l’un de l’autre ? Comme nous disent souvent les anciens, la femme est dans sa façon de marcher, de parler, de regarder et même de manger.

La fille doit, en plus des valeurs morales et sociales dont elle doit être dépositaire, être le reflet d’un certain nombre de signes positifs pour être une bonne épouse. Parce que le mariage est une promesse de bonheur projeté dans la longévité du couple et la prospérité familiale. Et la femme doit porter sur ses frêles épaules cette lourde responsabilité de faire germer la réussite du couple, son épanouissement. Mais, avec la guigne, elle ne peut apporter que désolation et désespoir au couple et à tous ses proches.

On ne peut pas balayer cette croyance du revers de la main d’autant plus que certains spécialistes avaient un argumentaire solide pour défendre leur thèse. Mais, il est curieux que ce jugement ne s’applique généralement qu’aux femmes alors que les hommes ne sont pas forcément innocents sur ce plan.

La nature humaine fait que chacun de nous a ses propres contradictions, ses propres oppositions. Quelque part, chacun porte sa guigne en lui. Faut-il en faire réellement un facteur d’exclusion sociale au point de condamner une innocente au célibat à vie ? La guigne ne s’acquiert pas, on naît avec comme on peut naître handicapé ou surdoué.

De toutes les manières, cette considération métaphysique a brisé bien de relations, anéanti bien d’espoirs et enterré de nombreux projets de mariage. C’est dire que c’est une tradition bien ancrée dans nos sociétés. Mais, aujourd’hui, cette tendance est visiblement occultée par les jeunes qui se fient beaucoup plus à leurs sentiments ou aux avantages socioéconomiques qu’ils peuvent tirer d’une union.

Et là aussi, la femme ne gagne pas trop à ce jeu parce qu’elle se trouve toujours dans le rôle ingrat de victime sacrifiée.

Moussa Bolly

EPILOGUE

Les signes du destin

Les individus n’ont pas la même chance dans la vie ; pour expliquer cette inégalité, les 3/4 des Maliens, musulmans aussi bien animistes que chrétiens, font appel à la notion de « téré », qui peut être défini comme l’ensemble des forces irrationnelles pouvant aider l’individu à se réaliser ou au contraire l’empêcher à le faire.

Dans les sociétés occidentales, on met l’accent plutôt sur l’amélioration des conditions de vie des parents pour augmenter les chances de réussite de leur descendance, mais chez nous on sollicite le concours de forces mystérieuses, échappant à la compréhension de l’intelligence, pour atteindre ce but.

Dans les pays arabes et de façon générale en Orient, les connaisseurs et les spécialistes des astres sont capables de déceler dans le ciel les signes favorables ou défavorables au destin ; né sous telle étoile, on est appelé à un grand destin ; né sous telle autre on est condamné à chasser les cochons de l’autre (le voisin) toute la vie. La connaissance des astres, surtout des étoiles, joue un grand rôle dans la connaissance de l’homme chez ces Orientaux.

Au Mali, dans beaucoup de régions, l’individu se distingue non seulement par son prénom et son nom de famille, mais également par des traits et signes extérieurs qui permettent d’établir s’il est chanceux ou pas, s’il aura de la réussite dans ses entreprises ou non. Dans les milieux traditionnels, on est très attentif à ces signes dont certains sont physiques, car c’est par eux que l’on arrive à évaluer approximativement les chances de l’enfant dans la vie.

Si ces signes appartiennent à la fois aux hommes et aux femmes, c’est avec ces dernières qu’on est plus exigeant dans la mesure où on paye pour les faire venir et fonder une famille dans le cadre du mariage. De la sorte, dans les démarches matrimoniales, on prend la précaution de bien observer la fille à marier : son être, sa manière de marcher et même de regarder.

Si, elle a la plante des pieds qui sort comme on dit, elle est jugée femme potentiellement dépensière, incapable d’économiser un sou ; dans le cas contraire il y a des chances qu’elle soit économe jusqu’à l’avarice. Les filles qui ont la poitrine bombée, le dos carré ou le cou allongé ne sont prises qu’à contre-cœur, car considérées, à juste raison, semble-t-il, comme cimetière d’hommes à cause de leur « téré » foncièrement mauvais et dévastateur. Il est évidemment difficile de juger de l’efficacité de ces prescriptions, mais depuis les époques les plus reculées de notre histoire, nos mariages se font en tenant compte de ces facteurs qui ne sont peut-être pas tous vrais, ni tous faux.

Au niveau des hommes, les mêmes remarques s’observent quoiqu’à un degré moindre. Un homme portant une petite bouche ou affublé d’une petite tête est réputée difficile à nourrir ou à entreprendre des projets grandioses (sa tête est trop petite pour ça) et l’idée est répandue que la famille dans laquelle vit cet individu est éternellement confrontée à des problèmes de subsistance ; à l’inverse, un homme muni d’une large bouche ouvre des perspectives heureuses pour sa famille parce que manifestement cette énorme bouche ne peut être fendue que pour accueillir d’abondants et succulents mets, sa vie durant.

De façon générale, la société traditionnelle n’aime pas trop les petits orifices et les petits membres censés ne pas en faire assez et, superstitieusement, les préfère grands.

Dans certaines familles aussi en ville, la naissance d’un nain ou d’un hydrocéphale est perçue comme un bon signe porteur de grand bonheur, étant entendu que de tels êtres humains n’arrivent pas par hasard dans les familles. L’expérience a d’ailleurs révélé que partout où ces créatures bizarres se sont montrées, leurs frères et sœurs ont vécu prospères, en tout cas à l’abri du besoin jusqu’au décès de ces malheureux. Et il ne faut pas oublier que dans toutes les sociétés de ce pays la croyance est répandue que les bénédictions des parents portent bonheur à leurs enfants auxquels, en compensation, il est demandé respect, obéissance et soumission.

Le fond de la vieille philosophie du terroir est que plus les enfants respectent leurs parents, plus ils auront de la chance dans la vie et accompliront de belles choses ; plus ils seront rebelles à leurs géniteurs, plus ils seront malheureux, raseront les murs à la traîne derrière leurs semblables.

Par conséquent, les chances de réussite d’un enfant, la baraka selon le terme arabe, sont subordonnées à son comportement envers ses parents biologiques. C’est vrai que dans un contexte de sélection naturelle et de mortalité infantile élevée, où la mère est tout pour le petit, lorsque celui-ci arrive à s’en sortir, il doit se convaincre qu’il le doit à sa maman à plus de 70 %.

Il semble aussi que certains travaux spéciaux des marabouts et des charlatans peuvent augmenter les chances de réussite de l’enfant, mais vu que ces gens sont parfois plus truands que pourvoyeurs de services sociaux, cette piste est de plus en plus délaissée par les chercheurs de baraka et de miracle.

Un adage bamanan dit qu’il vaut mieux avoir un fils chanceux qu’un fils gros travailleur, parce que dans la vie très souvent, travailler ne suffit pas pour être riche et puissant, il faut, pour arriver à la plénitude, bénéficier en outre de circonstances favorables, de la baraka, qui provient soit de Dieu soit des parents ou les deux à la fois.


Facoh Donki Diarra

Les Echos du
23 février 2007.