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C’est l’écrivain français Rabelais qui a forgé l’expression qui du reste est fort peu utilisée de nos jours. A tort, car elle s’adapte à pas mal de situations que nous connaissons. En effet, l’expression « guerres picrocholines » sert à désigner des conflits absurdes qui se déclenchent pour des motifs obscurs ou dérisoires. Gageons que les habitants de Maban, village situé dans la commune de Kilidougou (cercle de Dioïla) se moquent bien de savoir qui est Rabelais. Pourtant, leur localité a bel et bien été le siège d’une guerre picrocholine. Et cela à la faveur de la réhabilitation de leur mosquée.

Mais avant de narrer cet épisode très particulier, il convient de souligner que Maban lui-même est un village très particulier. Il a la réputation de défrayer assez régulièrement la chronique par sa propension à s’opposer à tout ce qui ressemble de près ou de loin à une décision de portée nationale. Ici, l’esprit de contestation est bien ancré et on a le goût de la polémique, voire la culture du contre-pied.

Ainsi, il est souvent arrivé que le village célèbre les fêtes de Ramadan ou de Tabaski à des dates différentes de celles officiellement proclamées. La plupart du temps, la commémoration religieuse survient avec vingt-quatre heures soit d’avance, soit de retard sur le jour indiqué. Avec sa tendance à ne rien faire comme les autres, il n’est pas étonnant que ce gros village d’environ 500 âmes, qui était l’un des plus importantes agglomérations du cercle de Dioïla avant l’introduction de la culture du coton dans cette partie du pays, soit longtemps resté en marge de l’évolution générale.

C’est ainsi par exemple que l’éducation formelle n’y a fait son entrée qu’il y a seulement une petite dizaine d’années. Elle avait été devancée par les medersas et par les écoles coraniques qui pullulent aujourd’hui dans le village. Sur ce point au moins, le particularisme de Maban n’est pas négatif, puisque les maîtres coraniques, partis d’ici, se sont investis dans la conversion des villageois à la religion de Mahomet dans pratiquement toutes les zones du Banico profond, qui est longtemps resté animiste. Mais mis à part ce domaine bien précis, l’ostracisme que les populations de cette localité ont volontairement cultivé vis à vis de tout ce qui vient de l’extérieur de leur terroir a négativement influé sur le développement des infrastructures sociales et économiques dans cette zone.

Une fin de non recevoir :

Ici, les structures sanitaires (dispensaires et maternités rurales), se sont tardivement implantées. Il faudra d’ailleurs attendre l’avènement de la décentralisation en 1998 pour voir sortir de terre quelques infrastructures socioéconomiques. Mais, comme en d’autres lieux de la République, le processus de décentralisation a malheureusement eu son revers. Il a souvent occasionné des frictions intercommunautaires ou intracommunautaire comme dans le récit que nous proposons aujourd’hui.

Maban cultivait une coutume très vivace. Chaque année à la même période les villageois se mobilisaient pour restaurer le petit bâtiment en banco qui leur sert de mosquée. Cette année, des bonnes volontés ont pris sur elles l’initiative de doter le village d’un lieu de culte en ciment. Elles avaient motivé leur projet par le fait qu’il devenait fastidieux de mobiliser invariablement toute une communauté pour réhabiliter la maison de Dieu, alors que cette maison pouvait être édifiée de manière beaucoup moins précaire. Malheureusement, ces bonnes âmes se virent bloquées sans ménagement. Motif invoqué pour justifier cette fin de non recevoir : les autorités coutumières n’avaient pas été associées à l’élaboration de l’initiative.

Le reproche tenait et les concepteurs de la mosquée en ciment reconnurent sans hésiter leur tort. Après avoir présenté leurs excuses, ils sollicitèrent une autorisation de construire en précisant qu’ils mobiliseraient un investissement de 14 millions de francs dans le nouvel édifice. Mais la requête, adressée à qui de droit, essuya un refus catégorique prononcé en chœur par le chef de village et par l’imam. Ulcérés par une attitude aussi absurde que négative, les promoteurs transportèrent l’examen de l’affaire à Dioïla devant l’administration locale et devant la représentation de l’Association malienne pour l’unité et le progrès de l’islam (AMUPI).

Tous furent d’accord que sur cette question, il n’était pas tolérable que des notabilités, quelle que soit la représentativité dont elles pouvaient se prévaloir, s’arcboutent sur une décision contraire aux intérêts de la communauté. Le préfet accompagné d’une délégation de l’AMUPI se rendit donc à Maban et organisa une large consultation des habitants. Une écrasante majorité de ceux-ci se prononça en faveur de la construction de la mosquée en « dur« . Cette opinion fut entériné par l’assemblée de village et force exécutoire fut conférée à la décision par le préfet.

La guerre picrocholine déclenchée par les deux notabilités s’est donc achevée par leur défaite en rase campagne.

L’Essor du 19 mars 2008.