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La directrice générale du Fonds monétaire international est depuis hier l’hôte de notre pays. Mme Christine Lagarde, arrivée à Bamako en début d’après-midi, a été accueillie à l’aéroport de Bamako-Sénou par le ministre de l’Économie et des Finances, Mme Bouaré Fily Sissoko, et le représentant résident du FMI, Anton Op de Beke. Le président du Conseil économique, social et culturel, Jeamille Bittar, et le ministre délégué chargé du Budget, Madani Touré, étaient également à l’accueil.

Mme Lagarde est accompagnée d’une forte délégation comprenant la directrice du Département Afrique du Fonds, Mme Antoinette Sayé, son conseiller spécial, Gilles Boche, le chef de mission du FMI pour le Mali, Christian Josz, le directeur de la communication du Fonds, Jerry Rice et de l’administrateur représentant les pays francophones au conseil d’administration, Kossi Assimaidou.

Avant de regagner son hôtel, Christine Lagarde a fait une brève déclaration dans laquelle elle s’est dite très heureuse de venir au Mali. Elle a exprimé toute sa satisfaction pour l’accueil chaleureux qui lui a été réservé avant d’expliquer qu’elle est venue avec son équipe pour rendre hommage au peuple malien et à ses décideurs. Il s’agit aussi de mener un certain nombre de discussions avec les autorités, pour constater sur place les progrès réalisés après la profonde crise de 2012, encourager la reprise économique et y contribuer.

Le programme de visite de la patronne du FMI est très chargé. Hier en fin d’après-midi, elle a eu une réunion de travail avec le ministre de l’Économie et des Finances, son collègue délégué chargé du Budget, le ministre délégué chargé de la Promotion des Investissements et de l’Initiative privée et le directeur national de la BCEAO. Le programme d’aujourd’hui prévoit, entre autres activités, une séance de travail avec le Comité technique ministériel sous la présidence du Premier ministre Oumar Tatam Ly, un déjeuner avec les femmes dirigeantes, un diner offert par le gouvernement en l’honneur de Mme Lagarde, également sous la présidence du chef du gouvernement. Toujours aujourd’hui, la visiteuse de marque sera reçue en audience par le président de la République Ibrahim Boubacar Keïta. L’agenda de demain prévoit une visite à la coopérative maraichère de Samanko, un déjeuner avec les bailleurs de fonds, une visite au groupe scolaire de Torokorobougou B, et une conférence de presse qui mettra fin au séjour.

A la veille de sa visite, Mme Christine Lagarde nous a accordée une interview exclusive dans laquelle elle explique le sens de sa visite, aborde des sujets comme les relations entre le Mali et le Fonds, le nouveau programme triennal que le Fonds vient d’approuver en faveur de notre pays, la gestion de la dette, les perspectives de la croissance économique etc…

L’Essor : Quelle est la raison de votre visite et pourquoi cet intérêt pour le Mali ?

jpg_une-2504.jpgChristine Lagarde : Je voudrais tout d’abord dire à quel point je suis heureuse d’être ici à Bamako. C’est ma première visite au Mali en tant que directrice générale du FMI. Je suis venue en amie, pour entendre directement des Maliens comment ils conçoivent les relations entre leur pays et le Fonds monétaire et comment ces relations pourraient être renforcées.

Nous souhaitons que le Mali réussisse à retrouver le chemin d’une croissance économique vigoureuse tout en améliorant la sécurité, et en rétablissant la stabilité politique. Nous soutenons le Mali à travers un soutien financier, une assistance technique et des conseils en matière de politique économique. Comme vous le savez, il y a quelques semaines, le Conseil d’administration du FMI a approuvé un prêt de 23 milliards de Fcfa assorti d’un taux d’intérêt de zéro et d’une longue période de remboursement. Ce soutien, ajouté à celui d’autres bailleurs de fonds, donnera au Mali le répit dont il a besoin pour surmonter ses difficultés actuelles – à savoir une économie qui reste faible et des pressions budgétaires – et pour éviter de procéder à des coupes dans les dépenses publiques qui pourraient être très douloureuses pour la population.

L’Essor : Le Mali a traversé une grave crise en 2012, qui a entrainé la fin du programme soutenu par la Facilité élargie de crédit. Pour maintenir la stabilité macroéconomique, le gouvernement de Transition a demandé des décaissements au titre de la Facilité de crédit rapide. Quels résultats le Mali a-t-il obtenus avec ces concours ?

C. L. : Les résultats obtenus avec l’appui des deux décaissements de la Facilité de crédit rapide ont été bons. La plupart des objectifs ont été atteints. Cela a aidé à préserver la stabilité macroéconomique du Mali dans des circonstances difficiles et à donner confiance aux bailleurs de fonds, qui ont promis d’apporter 3,5 milliards d’euros lors de la conférence de Bruxelles en mai 2013.

L’Essor : Le conseil d’administration du FMI a approuvé un nouveau programme en faveur du Mali. Quelles sont les principales orientations de ce programme? Et quel sera l’apport financier du FMI ?

C. L. : Le Mali est confronté à un double défi : d’une part, il doit surmonter les problèmes hérités du passé récent, promouvoir la réconciliation nationale, améliorer la sécurité, renforcer la gouvernance et consolider le redressement de l’économie ; d’autre part, il doit mettre en place les fondements d’une croissance rapide afin de créer des emplois pour une population jeune qui ne cesse de croitre et pour réduire la pauvreté. Dans ce contexte, le programme appuyé par la Facilité élargie de crédit (FEC) vise à promouvoir des politiques qui, tout en maintenant la stabilité macroéconomique, allouent suffisamment de ressources aux programmes de réduction de la pauvreté et aux autres dépenses prioritaires, en particulier dans le Nord du pays. Cela est essentiel. Le programme a aussi pour but de mobiliser davantage de recettes pour l’État, de renforcer la gestion des ressources publiques et d’améliorer le climat des affaires, notamment par des mesures de lutte contre la corruption. Quant au soutien financier, le montant du prêt sur les trois prochaines années est d’environ 23 milliards de Fcfa, fournis à des conditions concessionnelles. Actuellement, comme je l’ai dit, le taux d’intérêt est de zéro.

L’Essor : La politique budgétaire occupe une place centrale dans le programme, des réformes étant prévues notamment au niveau du Trésor. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces réformes ?

C. L. : En ce qui concerne la politique fiscale et l’administration des impôts, l’objectif consiste à mobiliser davantage de recettes pour l’État sans alourdir la charge pour les contribuables existants. Aujourd’hui, les impôts au Mali ne représentent que 15 % du PIB. C’est moins que ce qu’un pays possédant les caractéristiques du Mali devrait percevoir.

La question qui se pose est donc la suivante : comment faire mieux sans alourdir la charge pour les contribuables ? Le gouvernement a l’intention de supprimer progressivement les exonérations d’impôt dans toute la mesure du possible et de promouvoir le civisme fiscal ; autrement dit, il veillera à ce que tous ceux qui sont censés payer des impôts s’en acquittent vraiment. C’est une question d’équité. En même temps, les procédures administratives seront simplifiées de manière à réduire le coût du respect des obligations fiscales.

L’Essor : Le programme prévoit l’instauration d’un compte unique du Trésor ainsi que des plans de trésorerie mensuels. De quoi s’agit-il ?

C. L. : C’est exact. Il s’agit de consolider tous les comptes du Trésor en un compte unique. Actuellement, l’État malien détient plus de 3000 comptes, pour la plupart auprès de banques commerciales. Cela n’est pas souhaitable pour deux raisons : c’est contraire aux règlementations de l’UEMOA et cela complique considérablement la gestion de trésorerie. Avec un compte unique, le Trésor sera en mesure de mobiliser davantage de ressources et devra moins avoir recours à l’emprunt.

Les plans de trésorerie mensuels ne sont qu’un outil ordinaire de la gestion de trésorerie. Ils permettent de détecter les déficits de trésorerie potentiels et de prendre des mesures pour les éviter. Une gestion de trésorerie fluide garantit que toutes les factures seront payées à temps et que le Trésor n’accumulera pas d’arriérés à l’égard des fournisseurs et des créanciers.

L’Essor : A votre avis, quelles sont les grandes réformes dont l’économie malienne a besoin ?

C. L. : J’en citerai quelques-unes. Premièrement, s’agissant de la gestion des finances publiques, le Mali doit améliorer l’exécution du budget, notamment en allégeant le processus des marchés publics et en lui donnant plus de transparence, de même qu’en adoptant des mesures pour améliorer la sélection et la mise en œuvre des projets d’investissement. Deuxièmement, il faut améliorer le climat des affaires dans l’intérêt du secteur privé. Pour ce faire, le Mali devra investir davantage dans l’infrastructure et l’éducation ; donner une plus grande stabilité au secteur financier et promouvoir son développement; entreprendre une réforme des tarifs pour rétablir la santé financière de la société d’électricité Energie du Mali ; et s’attaquer à la corruption.

L’Essor : D’aucuns estiment que le rattachement du Fcfa à l’euro nuit aux économies des pays de la zone Franc. Quelle est votre position sur ce sujet ?

C. L. : Je dirai tout d’abord qu’il appartient à chaque pays membre du FMI de choisir le régime de change qui lui convient le mieux. Pour sa part, le FMI aide les pays à définir les politiques nécessaires pour accompagner le régime de change choisi et à en assurer la viabilité. Dans le cas du Mali et d’autres pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), nous estimons que la parité fixe a été utile à plus d’un titre : elle a aidé à maintenir un faible niveau d’inflation, ce qui est particulièrement important pour les populations les plus pauvres ; elle a contribué à la stabilité macroéconomique et à la croissance ; et enfin elle a été un socle de stabilité pour la région lorsque certains de ses membres, comme la Côte d’Ivoire ou le Mali plus récemment, ont été frappés par des crises politiques et sécuritaires.

L’Essor : Un débat s’est instauré en Afrique sur l’endettement des pays à faible revenu. Les institutions financières internationales recommandent aux pays d’emprunter moins, tandis que les dirigeants africains déclarent qu’ils doivent emprunter davantage, même s’ils reconnaissent que les pays doivent s’endetter de manière plus raisonnable. Quelle est la position du FMI ?

C. L. : Cette question est importante. Beaucoup de pays africains ont récupéré une marge de manœuvre en matière d’endettement car leur dette a été sensiblement réduite grâce à l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et à l’Initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM). Grâce à ces deux initiatives, entre 2001 et 2007, l’endettement total du Mali a, par exemple, été ramené de 90 à 20 % du Produit intérieur brut. C’est considérable.

Cela étant, nous savons parfaitement que certains pays doivent emprunter, par exemple pour améliorer leurs infrastructures. Mais il importe que les pays utilisent cette marge de manœuvre avec prudence pour ne pas répéter les erreurs du passé. La Mali a justement opté pour cette prudence : son endettement total a progressé de manière modérée pour se situer aujourd’hui à 30 % du PIB. C’est là un niveau gérable. Les pays comme le Mali doivent continuer d’emprunter avec prudence pour financer des dépenses de qualité à un rythme qui soit à la mesure de leurs capacités.

L’Essor : Quelles sont les perspectives de croissance de l’économie mondiale et, en particulier, de l’Afrique subsaharienne et du Mali ?

C. L. : Une reprise mondiale, certes timide, est à l’œuvre. De récentes indications montrent que les pays avancés ont regagné de l’élan – c’est notamment le cas des États-Unis -, et que l’Europe sort enfin d’une profonde récession, encore qu’il lui reste beaucoup à faire pour sortir de la crise. Les économies émergentes, quant à elles, ralentissent après avoir été la principale locomotive de l’économie mondiale pendant plusieurs années, ce qui – nous le savons – a eu une importance grandissante pour l’Afrique.

Les perspectives de l’Afrique subsaharienne demeurent favorables et en octobre dernier les prévisions du FMI tablaient sur une croissance d’environ 6 % en 2014, voire une moyenne de 7 % pour les pays à faible revenu. Je suis heureuse d’ajouter que les perspectives sont aussi encourageantes pour l’espace dans lequel le Mali se trouve, celui de l’UEMOA, où la Côte d’Ivoire est en train de récupérer le terrain perdu. Les perspectives du Mali sont tout aussi favorables. À court terme, le pays devrait poursuivre son redressement suite au repli de 2012. Avec le retour de la confiance et l’appui progressif des bailleurs de fonds, la croissance devrait s’accélérer pour dépasser 6 % cette année. Bien entendu, ces perspectives sont soumises à des risques : la reprise demeure fragile ; le secteur le plus important de l’économie malienne – l’agriculture – est tributaire d’une pluviométrie abondante ; et les recettes d’exportation, principalement concentrées sur le coton et l’or, dépendent fortement de l’évolution des cours mondiaux.

L’Essor : Quelques mots sur le FMI ?

C. L. : Nous travaillons d’arrache- pied pour servir nos 188 pays membres de par le monde. Durant ces dernières années, nous avons répondu à l’appel lancé par nos pays membres pour les aider à relever les graves défis nés de la crise financière mondiale et de ses conséquences. Nous allons continuer à jouer un rôle actif dans la gestion des transitions déjà engagées au sein de l’économie mondiale, notamment dans le rééquilibrage de la demande mondiale et dans l’achèvement de la réforme du système financier mondial. Encore une fois, le FMI reste fermement déterminé à aider tous ses pays membres à renforcer leurs économies, y compris, bien entendu, en Afrique.

Propos recueillis par

F. MAIGA

L’Essor du 9 Janvier 2014