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Depuis la récente déconfiture de son armée sur les sables du nord, Ladji Bourama a une très problématique équation à résoudre: faire de la région de Kidal un territoire maliano-azawadien…

A l’époque (fort lointaine, hélas !) où Ladji Bourama possédait des soldats et un gouverneur à Kidal, il aimait dire, le doigt gravement pointé au ciel, qu’il ne permettrait à aucun groupe armé de se hisser à sa hauteur pour discuter d’égal à égal avec lui.

A défaut d’avoir raison, il avait assurément ses raisons: n’est-il pas l’élu du peuple, pardon!, d’Allah soubahana wa tallah ? Pourquoi une personnalité de sa dimension quitterait-il les ailes d’un Boeing 737 pour rencontrer des bandits armés assis sur des bancs de sable ?

On comprend donc que Ladji Bourama ait désigné un Haut Représentant pour le dialogue inter-Maliens : l’ancien Premier Ministre Modibo Kéita. Petit problème procédural: Modibo Kéita estime, lui aussi, ne pas devoir se rabaisser au niveau des groupes armés.

Jeudi 5 juin 2014, au micro de l’ORTM, il disait en substance :« Je suis le Haut Représentant du président de la République pour le dialogue inter-Maliens. Le président étant au-dessus de la mêlée, moi aussi je le suis ». Alors question : qui reste dans la mêlée ?

Si Ladji Bourama et son très Haut Représentant sont tous deux trop haut perchés pour discuter avec les rebelles, avec qui ces derniers vont-ils négocier ? Avec des diables venus d’Amazonie ou des extraterrestres domiciliés sur la planète Jupiter ?

Comme pour nous embrouiller davantage la cervelle, Ladji Bourama a nommé Zahabi Ould Sidi Mohamed ministre de la Réconciliation Nationale. Dans le même temps, il n’a pas, à notre connaissance, annulé le mandat de Salia Sokona, président de la « Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation ». Ce qui fait trois hauts responsables chargés, en apparence, de cultiver le même jardin.

Les victimes des maires parleraient, en l’espèce, de triple attribution de parcelle mais comme aucun maire ne se risquerait à réattribuer trois fois la résidence royale de Sébénicoro, Ladji Bourama ne craint guère les trip les attributions, n’est-ce pas ? Eh bien !

Entre Modibo Kéita, Zahabi et Salia Sokona, qui est le véritable interlocuteur des groupes armés ? Qui décide de quoi? J’ai, pour ma part, l’impression que tout ce beau monde est, en réalité, payé pour prendre du thé vert azawadien et déguster des méchouis. A preuve ?

Depuis sa nomination, le 29 mars 2013, le compère Salia Sokona n’a produit aucun rapport ni n’a réconcilié personne. Zahabi, lui, a beau troquer son turban d’ancien rebelle contre un démocratique costume charitablement prêté par Ladji Bourama, il ne parvient à ramener au bercail aucun groupe armé : au contraire, s’il ne s’était pas prestement glissé dans le convoi blindé de Moussa Mara qui quittait le gouvernorat, il aurait subi, le 17 mai 2014 à Kidal, le triste sort infligé aux préfets et aux sous-préfets par le MNLA.

Quant à Modibo Kéita, il passe le plus clair du temps à parcourir la sous-région avec, pour tout résultat, des discours inutiles et des frais de voyage exorbitants. A ce train, il va falloir lui trouver un Boeing 737 du calibre de celui de Ladji Bourama, dûment doté de papiers, bien sûr. A moins que ces « hasidi » du Parena, qui ne mettront jamais le pied dans le bijou volant, ne produisent à nouveau un mauvais communiqué et que le FMI ne se laisse attirer par l’odeur du sang…

Les groupes armés ne semblent pas beaucoup goûter à tout ce spectacle. Ils viennent de signifier poliment à Modibo Kéita, venu les rencontrer à Ouagadougou, qu’ils ne reconnaissent pas sa qualité de représentant et qu’ils lui préfèrent un facilitateur étranger.

Ils exigent en outre que les négociations se déroulent ailleurs qu’au Mali car, à leurs yeux, le litige oppose l’État du Mali à celui de l’Azawad et il convient de le résoudre en pays neutre. Ces exigences toutes neuves ne devraient étonner personne : quand vous gagne la guerre, qui vous empêchera de monter les enchères ?

Au-delà de ces questions de procédure, je me demande ce qu’il faut réellement négocier. La décentralisation de Kidal ?

Ce mot n’est plus très pratique car, sans être un décentralisateur éminent comme le ministre Ousmane Sy, je doute que le Mali puisse décentraliser une région où les séparatistes et les jihadistes font la loi. Parler, par les temps qui courent, de décentralisation poussée ou renforcée de Kidal, c’est dresser des plans d’urbanisation de la Lune.

L’autonomie de Kidal ? Au départ, les groupes armés l’exigeaient mais s’en contenteront-ils de nos jours ? Voilà la question à mille dollars azawadiens !

En effet, l’autonomie n’exclut pas l’application de la justice malienne, chose incompatible avec l’ardent désir des rebelles de trafiquer à leur aise dans le désert et d’échapper à toute poursuite du juge Karembé et consorts.

Pas besoin d’un dessin pour deviner que les Iyad Ag Ghali et autres Ag Intallah n’ont nulle envie de rejoindre le général Sanogo dans une cellule peuplée de vipères.

L’autonomie n’exclut pas non plus de travailler pour développer sa contrée; or, si les bandits armés excellent à égorger des sous-préfets, ils ne savent rien faire d’autre de leurs dix doigts : ne voulant ni cultiver la terre, ni pêcher (sauf en eaux troubles), les éventuels citoyens autonomes de Kidal exigeront d’être entretenus aux dépens du trésor public malien, ce qui ne sera accepté ni par les Sikassois, ni par les Bamakois, ni par les Kayesiens.

Conférer à Kidal un statut d’État fédéré reste tout aussi problématique.

La fédération suppose que l’État fédéral du Mali continue, de manière exclusive, à assurer la diplomatie et la défense nationales. Or, les bandits enturbannés veulent créer leur propre armée et gérer leurs propres relations diplomatiques, notamment avec leurs amis qataris, belges et suisses.

Qui dit diplomatie azawadienne dit, bien entendu, rançons, convois de drogue, d’armes…De quoi réduire en bouillie l’honneur du Mali et le bonheur des Maliens !

Alors, accorder l’indépendance à Kidal ? Pour avoir émis l’hypothèse, Bakary Togola, le chef des paysans du Mali, est devenu aussi impopulaire que…François Hollande; il aurait même échappé de peu à un lynchage. Pourtant, il s’agit là d’une vieille revendication du MNLA formellement rejetée en son principe par Ladji Bourama, le peuple malien, la CEDEAO, l’ONU et la France.

Bon, alors, que faire ? En un mot comme en mille, Ladji Bourama a désormais la lourde tâche de faire de Kidal un territoire malien non malien, c’est-à-dire maliano-azawadien. Voilà sans doute un programme un peu plus compliqué que « Mali d’abord, incxh Allah ».

Heureusement, l’équation posée n’est pas impossible à résoudre par un pèlerin qui manie à souhait l’arabe, le malinké et le subjonctif; mais elle reste fort difficile. C’est pourquoi, depuis un bon mois, Ladji Bourama a oublié son Boeing flambant neuf sur le tarmac de Sénou, au point que le pauvre engin risque de dépérir sur place, à l’image de l’avion « sans-papiers » du « Vieux Commando ».

Pour l’aider à réfléchir, Ladji a, pour la première fois de son mandat, rencontré l’ensemble des leaders politiques, y compris des sorciers mangeurs d’hommes comme Soumaila Cissé, Modibo Sidibé et Tiéblé Dramé. Il a sollicité leur appui, se gardant bien, à l’occasion, d’agiter l’index et d’écarquiller de gros yeux.

L’histoire ne dit pas, toutefois, s’il leur a fermement promis quelques morceaux du gâteau qu’il croyait pouvoir manger tout seul, à l’abri des communiqués, des missions du FMI et des canons de Kidal.

Ce gâteau, Ladji Bourama veillait jalousement là-dessus et ne manquait pas une occasion de le faire savoir.

Lors de la campagne présidentielle de 2013, il avait annoncé à Koutiala: « Nul ne sera invité au banquet de la victoire qui ne l’aura mérité! ». A peine élu, il était revenu à la charge: « Il n’y aura pas de gâteau à partager; pour nommer des responsables, je ne tiendrai aucun compte des visages ».

Et quand le Parena avait rué dans les brancards à travers son bruyant communiqué, Ladji Bourama avait tonné, en visant toute l’opposition politique: « Ces gens-là crient parce qu’ils veulent entrer dans mon gouvernement. Eh bien ! Ils n’y entreront pas! Qu’ils prennent garde : je détiens des dossiers et s’ils continuent leurs manœuvres, je ferai rendre gorge à tous ceux qui ont détourné des biens publics! ». Apparemment, Kidal change bien des projets…

Tiékorobani

SOURCE: Procès Verbal du 10 Juin 2014.