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« La mort est une impatience. C’est la sortie de l’ombre. J’en ai envie. Toute ma vie, j’ai souhaité mourir », disait le prêtre chiffonnier au soir de sa vie.

Résistant et ancien député, l’abbé Pierre est décédé lundi dernier à l’âge de 94 ans à l’hôpital parisien du Val-de-Grâce où il était hospitalisé depuis une semaine. Un décès qui a bouleversé la France et qui laisse des milliers de sans-abri orphelins en plein hiver.

L’hommage unanime qui lui est rendu à travers le monde témoigne de la valeur de l’homme que l’humanité vient de perdre. L’abbé Pierre, de son nom Henri Grouès, avait fondé la première communauté Emmaüs en 1949. En février 1954, il lança un appel resté célèbre sur les ondes de Radio-Luxembourg en faveur des sans-abri.

La mort l’a arraché aux millions de bénéficiaires de sa générosité, de son humanisme. Mais, les œuvres issues de son engagement humain seront toujours là pour rappeler qu’il est de la race des immortels.

En effet, l’abbé Pierre fut pendant un demi-siècle l’infatigable avocat des démunis, des sans-toits et des sans-droits. Un sacerdoce qui lui valut le soutien et l’admiration constants des Français et de nombreux sympathisants à travers le monde entier.

Le curé des pauvres restera dans le souvenir de ses contemporains, de l’humanité toute entière, cette frêle silhouette drapée dans sa soutane ou son long manteau noir, portant béret, canne et godillots. Le visage émacié à la barbe grise, il frappait par son regard brûlant, son espièglerie et sa véhémence convaincante.

Mystique, il choisit dès l’enfance son destin et son combat : la lutte contre la pauvreté. A 18 ans, il distribue son patrimoine hérité d’un père « soyeux » lyonnais à des œuvres charitables et rejoint les Capucins, le plus pauvre des ordres mendiants.

Résistant actif sous l’occupation, où il adopte son pseudonyme Pierre, il a aidé de nombreux juifs à rejoindre la Suisse afin d’échapper à leurs bourreaux. A la Libération, l’homme d’église se lance dans la politique et est élu député chrétien-démocrate (MRP) de Meurthe-et-Moselle. Il le resta jusqu’à sa démission en 1951. Il consacrait ses indemnités parlementaires au financement des premières cités d’urgence.

En 1949, il a l’idée de génie de créer la communauté Emmaüs fondée sur le principe de demander aux exclus de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins en récoltant les surplus des nantis, rompant ainsi avec la charité traditionnelle.

Hiver 1954 : Une femme meurt de froid dans la rue. L’abbé lance un appel pathétique en faveur des sans-abri sur les ondes de Radio-Luxembourg qui suscite un gigantesque élan de solidarité. Le religieux comprend alors le poids des médias.

Sa vie n’est que fidélité à son action contre « le chancre de la pauvreté » et à sa méthode, les « coups de gueule » par voie de presse. « Les médias existent, il serait idiot de ne pas les utiliser », dit-il un jour avec candeur. Il aurait pu tenir le même raisonnement à propos des hommes politiques, qu’il bousculait, de quelque bord qu’ils soient, refusant toute récupération de son mouvement.

Revenu sur le devant la scène dans les années 1980, il soutient Coluche et ses « Restaurants du cœur » car, pour lui « avoir faim à Paris est intolérable ». En 1994, 40 ans après son premier cri pour les sans-logis, l’abbé lance un nouvel appel, dirigeant sa colère non plus sur l’Etat, mais sur les maires des grandes villes, coupables d’impéritie en matière de logement des plus démunis. Tenace, il recommence en 2004. Toujours « sur le terrain », l’abbé soutient les occupations d’immeubles vides par les militants de l’association Droit au logement (Dal) ou par les Africains expulsés de l’église Saint-Bernard à Paris en 1996.

Promu Grand officier de la Légion d’honneur en 1992, il repousse cette distinction avec fracas (il ne l’acceptera qu’en 2001) pour protester contre le refus du gouvernement d’attribuer des logements vides aux sans-logis. Un coup d’éclat qui contribua plus tard à faire appliquer la loi de réquisition.

Aucune souffrance ne le laissait indifférent, il écrit au président Mitterrand en 1993 pour réclamer une intervention militaire en Bosnie-Herzégovine où, dit-il, « les limites du crime sont dépassées ».

L’abbé Pierre ressentait la détresse humaine au plus profond de lui-même. Ce qui faisait de lui un spécimen précieux d’une classe d’hommes en voie de disparition : ceux qui sont capables d’aimer leur prochain et de lui manifester leur solidarité et leur générosité sans aucune considération politique ou religieuse.

Pour lui, la misère n’avait ni visage, ni couleur, ni nationalité parce qu’un homme reste un homme, qu’il soit Français de souche ou immigré.

D’ailleurs, les Africains ont été l’un des principaux bénéficiaires de son combat contre la pauvreté, la précarité du logement et l’injustice.

Son fabuleux héritage résistera-t-il longtemps à l’individualisme, à l’intolérance, au chauvinisme… qui ne cessent de gagner du terrain en France comme partout dans le monde ?

On pourra en tout cas tout reprocher à l’abbé Pierre, sauf qu’il ne s’est pas acquitté de son devoir à l’égard de son prochain.


Moussa Bolly

24 janv 07.