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Je vais diriger la Bolivie tout en obéissant au peuple”, avait déclaré le Président Evo Morales, lors de son discours d’investiture, en Janvier 2006. Il n’avait vraiment pas le choix, car trois ans auparavant, les secteurs populaires avaient imposé “l’agenda d’Octobre” qui réclamait la nationalisation des hydrocarbures, un référendum pour décider la vente du gaz naturel et la covocation d’une Assemblée constituante.

L’année 2006 marquait ainsi une rupture avec le modèle d’Etat libéral en vigueur en Bolivie depuis 1985 ; mais les partisans de ce modèle ont résisté aux changements. Ce qui, depuis lors, a enlisé le pays dans une crise politique entre la droite et les mouvements sociaux. Mais si Evo Morales avait obtenu la majorité des voix en 2006, cette majorité n’était pas assez importante pour lui garantir une véritable marge de manœuvre.

La nationalisation : une coquille vide

Du coup, l’élection d’Evo Morales en 2006 a provoqué l’inquiétude du Patronat qui s’attendait à un assaut contre ses intérêts. Habituées à ce que l’Etat leur rende des comptes, les multinationales pétrolières furent plutôt traînées en justice pour répondre des accusations d’irrégularités et de contrebande de pétrole.

Le 1er Mai 2006, Morales présenta un Décret de nationalisation qui s’avéra une adaptation de forme, plutôt qu’un changement de fond. En effet, cette nationalisation ne concerna que des sociétés qui, avant leur privatisation, appartenaient à l’entreprise publique de pétrole bolivien, la Yacimentos Pétroliferos Fiscales Bolivianos (YPFB).

Dans la négociation des nouveaux contrats, le gouvernement signa un amendement autorisant les entreprises pétrolières privées à revendiquer la propriété des réserves d’hydrocarbures. Mieux, le gouvernement mit rapidement fin aux procès pour contrebande des dites multinationales. Et Evo Morales augmenta le prix du gaz que la Bolivie exporte vers l’Argentine, en les alignant sur les cours internationaux. Ce qui augmenta sensiblement les entrées publiques.

La nationalisation du 1 er Mai devint une coquille vide, de sorte que le gouvernement dut se contenter d’annoncer qu’il était parvenu à augmenter ses revenus grâce à la vente de volumes plus importants de gaz et de pétrole“, révélait un ancien ministre des Hydrocarbures, M. Andrés Soliz.

Une conspiration permanente

Depuis l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir, les accuations de conspiration sont le pain quotidien de la Bolivie. Après la défaite de son candidat, Jorge Quiroga, la droite s’est regroupée autour des comités civiques départementaux financés par le Patronat.

Le comité du département de Santa Cruz, dirigé par Branco Marinkovic -un entrepreneur accusé d’appropriation illégale de terres-, exige plus d’autonomie afin de contrôler les ressources naturelles. Il organise alors des manifestations publiques qui engendrent un climat tendu, où il est souvent question de…déclarer l’indépendance du département de Santa Cruz.

Le 7 Août, le gouvernement décida d’organiser, à Santa Cruz, le défilé militaire de la fête nationale bolivienne, avec la participation des peuples indigènes. Cette initiative fut aussitôt interprétée, par les dirigeants du comité civique du département, comme un affront envers Santa Cruz, et comme une tentative, de la part du gouvernement, de “prendre possession de Santa Cruz“.

La droite pensait que les confrontations entre paysans et partisans de l’autonomie allaient être inévitablement tragiques. Mais il n’y eut que deux blessés, non à cause d’une bagarre, mais parce que plus de 100 000 personnes jouaient des coudes afin d’occuper la meilleure place pour voir défiler les paysans.

Mais confronté au veto de la minorité, Evo Morales est obligé de faire de nouvelles concessions. Les préfets des départements de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija (d’autres villes) constituent les têtes visibles de l’ Opposition, et ont souvent appelé à la désobéissance civile.

Le pouvoir judiciaire, encore entre les mains de fonctionnaires loyaux envers le vieux système politique, est un autre fief de l’Opposition. Afin de faire face au retard chronique dans l’administration de la Justice, Evo Morales désigna quatre juges intérimaires à la Cour Suprême.

Même si cette mesure était pratiquement constitutionnelle, l’Opposition vit, dans ces désignations, un pas vers la dictature, et demanda, au Tribunal constitutionnel, qu’elles soient déclarées illégales. Cette instance a reconnu la constitutionnalité des désignations, tout en ordonnant -pour faire plaisir à l’Opposition- que les quatre juges désignés mettent fin à leurs fonctions.

Le gouvernement accusa alors le Tribunal constitutionnel de mauvaise foi et demanda un procès en responsabilité contre les magistrats dudit Tribunal. Mais lors du procès, c’est l’Opposition qui assuma la défense des dits magistrats.

Le veto de la minorité

L’Opposition est certes minoritaire, mais elle contrôle le Sénat. Son pouvoir limité ne lui autorise pas d’imposer son agenda ; mais elle peut mettre son veto aux initiatives gouvernementales. C’est ainsi qu’elle est parvenue à arracher plusieurs concessions au gouvernement, dont, entre autres, la réalisation d’un référendum sur les autonomies départementales.

Lors de l’élection des représentants de l’Assemblée constituante, le parti d’Evo Morales (le MAS ou Mouvement Vers le Socialisme) a obtenu la majorité absolue des sièges, même dans les départements de Santa Cruz et de Tarija. Toutefois, cette majorité s’est révélée insuffisante pour approuver les réformes proposées par les secteurs sociaux au sein de cette même Assemblée. Confronté au veto de la minorité, le MAS est obligé de faire de nouvelles concessions. Ainsi, il négocie, avec les partis de droite, les réformes de la Constitution tant souhaitées.

Pour les organisations populaires, ces concessions vident leurs demandes de tout contenu. Un accord se dégage néanmoins en vue de l’approbation d’une nouvelle Charte constitutionnelle. Faute d’arguments, l’Opposition se sert d’une vieille dispute entre les villes de La Paz et de Sucre (une autre ville). Pour s’opposer à cet accord et freiner la mise sur pied de l’Assemblée constituante, l’Opposition ravive la discussion sur les mérites de l’une ou l’autre ville pour être la Capitale du pays.

Le gouvernement accuse alors l’Opposition d’avoir mis sur pied un plan pour saboter la réalisation de l’Assemblée constituante. Tandis que les services de renseignement, de leur côté, dénoncent l’existence d’un plan selon lequel Sucre devrait revendiquer le rôle de Capitale, en lieu et place de La Paz.


Les mouvements sociaux à la rescousse

Cela fait deux ans qu’Evo Morales est au pouvoir (depuis 2006) ; mais il n’a pas réalisé les changements promis. En 2006, la révolution n’a pas eu lieu dans les rues, mais dans les urnes. Au départ, le Président Morales s’est plutôt donné du mal afin de conférer plus de pouvoir aux peuples indigènes, dans les domaines judiciaires et politiques.

Les agressions de la droite contre le gouvernement ont ensuite été de plus en plus incisives. A tel point que plusieurs dirigeants de la société civile se sont alignés sur les positions du gouvernement de Morales, sans pourtant partager entièrement ses vues. Les progrès des réformes dépendent plus de la capacité de pression des mouvements sociaux qu’elles ne dépendent du gouvernement. Sans l’appui de la société civile, le gouvernement serait fragilisé.

Rassemblées par Oumar DIAWARA

17 Novembre 2008