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Le refus de la Banque malienne de solidarité de financer la coopérative « Cikela Jigi » porte préjudice à plus de 5000 paysans de la filière pomme de terre de Sikasso. Un verdict à double vitesse du Tribunal de commerce a provoqué l’ire d’autres partenaires du projet, notamment l’Iscos (une ONG syndicale italienne) et l’Union européenne.

« Cikela Jigi » basée à Sikasso fait partie d’autres coopératives agricoles comme l’APPS, Mali Yiriden, créées par l’Iscos, une ONG italienne appartenant à la Confédération internationale des syndicales libres (CISL) en partenariat avec l’Union nationale des travailleurs du Mal (UNTM). Elle travaille sous le couvert du Programme d’amélioration du revenu des exploitations familiales agricoles par la valorisation de la filière pomme de terre dans la région de Sikasso.

La coopérative « Cikela Jigi » a démarré ses activités en 2000 par l’importation des semences de pomme de terre et d’engrais livrés aux paysans à crédit sur une campagne de 9 à 12 mois. Les exploitations familiales agricoles trouvaient ainsi des semences à des prix modérés.
Pour ses opérations d’importation, « Cikela Jigi » avait au départ noué un partenariat avec la caisse locale de micro finance « Kafo Jiginew ». Cette relation a duré quatre ans (de 2000 à 2003) au cours desquels, la coopérative a contracté des prêts dont le montant se situe entre 92 millions de F CFA la première année et 70 millions de F en 2003 au taux de 2 %. Des sommes qui ont été intégralement remboursées à terme échu.

Un nouveau partenariat a été noué plus tard avec la BMS pour la simple raison, que « Kafo Jiginew » ne parvenait plus à assurer les opérations traditionnelles de lever de fonds pour passer des commandes auprès des fournisseurs extérieurs. Cette relation nouvelle a permis à la coopérative d’avoir auprès de la BMS, la somme de 50 millions de F CFA au taux de 13 % pour compléter ses besoins de financement de la campagne de 2003 qui s’élevait à 120 millions pour lesquels « Kafo Jiginew » avait déjà payé 70 millions.

En 2004-2005, un autre prêt de 120 millions de F CFA au même taux de 13 % a été concédé par la BMS à « Cikela Jigi ». En dépit de la mauvaise saison des pluies qui avait affecté la production de pomme de terre et rendu difficile le recouvrement de la coopérative auprès des paysans, le fonds de garantie de 60 millions de F déposé auprès de la BMS a pu solder les comptes.

Un singulier verdict

Les rapports entre la BMS et le partenaire stratégique qu’est Iscos se sont subitement détériorés lors du renouvellement de la demande de prêt comptant pour la campagne 2005-2006. Alors même que « Cikela Jigi » ne devrait pas un centime à son banquier, la BMS a fait l’impasse sur le protocole d’accord qui les lie en accordant seulement 35 millions de F CFA sur les 120 millions demandés.

L’argent débloqué a simplement servi à transporter les semences du Port de Téma (Ghana) à Sikasso. Une situation qui a mis la coopérative en porte-à-faux avec ses fournisseurs européens et qui a plongé les paysans dans une situation de précarité sans précédent. Le PDG de la BMS, Babaly Bah n’a donné aucune motivation à son acte sauf qu’il n’aurait plus confiance en son partenaire.
L’Iscos, qui s’est sentie lésée par la rupture unilatérale du protocole d’accord, a saisi le Tribunal de commerce de Bamako en décembre 2005. Après trois renvois successifs, le verdict du tribunal est tombé en mai 2006. Curieusement aucune des deux parties n’a raison, selon le juge. La BMS et Iscos ont été toutes les deux déboutées. Un verdict qui n’a pas tenu compte des incohérences contenues dans la mémoire en défense des conseils de la BMS qui soutenaient que les 120 millions de F octroyés à la coopérative ont bel et bien été remboursés. En outre, ils reconnaissaient tantôt l’appartenance de « Cikela Jigi » à Iscos ou soutenaient le contraire.

La sentence n’a pas non plus tenu compte des clauses du protocole d’accord en son article 6 portant sur les obligations de la Banque. L’article en son point ii stipule : « émettre une décision d’octroi ou de rejet sur les demandes de crédit soutenues, dans un délai maximum de trente jours ouvrables à compter de la date de réception des dossiers complets ».

Soutien sélectif de la BMS

Une décision judiciaire bien curieuse qui a poussé le conseil d’Iscos à interjeter appel. Depuis le mois de mai où le jugement a été prononcé, la grosse n’a pu être acheminée à la Cour d’appel. Une attitude de nos hommes de droit qui est très mal prise par les partenaires italiens d’Iscos et de l’Union européenne. Le responsable d’Iscos pour l’Afrique et la mission de monitoring de l’Union européenne au cours d’une récente mission au Mali, ont relevé dans leur rapport « la faiblesse de notre justice ». Ce qui fera de notre pays un risque pour les investisseurs étrangers à cause d’une justice à double vitesse.

Une bien curieuse attitude de la BMS qui se veut pourtant une banque de solidarité ouverte aux plus nécessiteux. Mais son soutien sélectif laisse planer des doutes sur ses ambitions. D’un côté, elle finance à coup de centaines de millions de F CFA des commerçants détaillants avec force publicité et de l’autre elle enlève le pain de la bouche de pauvres paysans qui ne demandent qu’à être soutenus. Nos démarches visant à rencontrer le PDG de la BMS, Babaly Bah, sont restées infructueuses.

Une action qui porte préjudice aux initiatives du président de la République qui veut faire du secteur agro-industriel un secteur à forte valeur ajoutée. La filière pomme de terre est bien un secteur porteur au Mali.

Contre toute, c’est une banque italienne (Etimos) qui s’est engagée à prendre le relais de la BMS. Elle a payé plus de la moitié des fournisseurs étrangers laissés en rade par notre Banque de la solidarité.

Toutefois, le programme d’amélioration du revenu des exploitations familiales par la valorisation de la filière pomme de terre dans la région de Sikasso traverse une mauvaise passe. Son ambition de faire de la pomme de terre une alternative au coton en 3e région est confrontée à des entorses. Plus de 60 villages du cercle de Sikasso vivent des recettes de la pomme de terre. Le projet envisage d’augmenter sa production pour conquérir le marché de la sous-région. Plus de 100 tonnes ont été vendues au Ghana la campagne précédente.

Abdrahamane Dicko/Les Echos

18 juillet 2006