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Beaucoup d’entre eux connaissent une triste fin après avoir eu une vie triste. Les malades mentaux – c’est dommage de le dire – ne sont pas tout à fait les membres les mieux traités de nos communautés traditionnelles. On s’en méfie, on s’en écarte, on s’en détourne. Lorsque bon gré, mal gré on s’en accommode, c’est très souvent avec une pointe de méfiance solidement ancrée dans l’esprit.

Dans nos campagnes et dans la plupart de nos villages, malgré une islamisation qui a débuté de longue date, persiste la croyance selon laquelle le retard mental n’est jamais fortuit. Il est causé, croit-on, par des esprits malveillants. Et peut donc amener des retombées extrêmement désagréables pour qui ne se méfierait pas assez de ces handicapés.

Chez les Kel Tamacheq noirs par exemple, un enfant malade mental est désigné comme « un enfant échangé« . Selon l’imaginaire populaire, des esprits mal intentionnés se seraient emparé du « bon » enfant pour lui substituer un des leurs en « mauvais état« .

Dans cette société, on croit si fort à cette substitution qu’on cherche toujours le moyen de faire revenir le « vrai » enfant. A cet effet, on met à l’épreuve un enfant attardé mental ou handicapé physique. En espérant qu’un fort choc provoquera le retour de la personnalité originelle de l’intéressé.

On raconte encore de nos jours cette histoire stupéfiante qui s’est passée à la fin des années 70 à Ebanguimalane, un village situé à mi-chemin de Hombori et de Gossi. L’héroïne de ce récit s’appelle Oyette. Elle avait mis au monde un enfant qui avait connu une croissance à peu normale. « A peu près« , parce que le petit savait tout ce que devait savoir un enfant du même âge que lui.

Sauf qu’il refusait de marcher alors qu’aucune infirmité apparente ne semblait avoir affecté ses membres inférieurs. Il parlait correctement, jouait même avec ses camarades d’âge, mais le faisait assis sur son postérieur. La mère avait tout essayé, de la cajolerie aux menaces. Mais en vain : le bambin refusait obstinément de se tenir sur ses jambes.

Assailli par des insectes :

Un jour de l’année de grâce 1978, la dame en eut assez de cet enfant qui ne présentait aucun signe d’anomalie, mais qui se refusait à un acte pourtant élémentaire. Elle alla voir une voyante qui lui donna un conseil des plus étranges. A la vérité, en entendant la prescription de la vieille, Oyette ne put dans un premier temps retenir un sursaut. Puis elle s’est dit qu’elle n’avait rien à perdre.
Son fils avait quatre ans et il se déplaçait comme un perclus.

Le lendemain de la consultation, elle prit donc l’enfant sur son dos et alla au bord du marigot du village. Ce marigot était alimenté par plusieurs ruisseaux et au bord d’un des cours d’eau se trouvait une immense fourmilière. La matinée était très humide. Il avait plu la veille et toutes les herbes étaient couverte d’énormes gouttes de rosée.

Lors de pareilles journées, les insectes sortent en cohortes grouillantes et profitent de ce que la terre soit meuble pour approfondir ou élargir leur nid. Les fourmis vaquaient d’habitude à ces activités sans crainte d’être perturbées. En effet, personne ne s’approchait de leur territoire, tant elles étaient connues pour leur férocité et surtout pour la taille de leurs mandibules.

Oyette s’approcha de la fourmilière à pas prudents. Elle inspecta soigneusement les lieux pour détecter la plus grosse concentration d’insectes. Lorsqu’elle eut fait son choix, elle détacha son fils de son dos, le regarda droit dans les yeux… et l’assit sans autre forme de procès au beau milieu des milliers de fourmis noires qui partaient et revenaient sans cesse dans tous les sens.

L’enfant fut tout suite assailli par des insectes qui croyaient avoir à faire avec un assaillant venu leur dérober leurs réserves de graines. Sous l’effet de milliers de morsures, le bambin hurla de toutes ses forces, appelant sa mère au secours. Oyette se garda bien d’intervenir. Suivant les recommandation de la voyante, elle était partie s’abriter derrière un buisson et observait de loin le martyre de son gosse.

Ayant crié un bout de temps sans voir personne venir à son secours, le petit se dressa brusquement sur ses jambes et détala sur une bonne cinquantaine de mètres avant de se jeter dans un des ruisseaux pour se débarrasser des fourmis qui lui avaient recouvert tout le corps. Le récit de cette guérison miraculeuse fit le tour de la contrée. Tout le monde racontait comment des esprits malveillants avaient volé les pieds du fils de Oyette et comment les fourmis de Inékew les lui avaient rendues.


Un inexorable déclin :

On ne sait si l’esprit de Sounkoura Coulibaly lui avait été volé par des diables, mais on peut dire que cette dame n’a malheureusement pas eu la même chance que l’enfant de Oyette dont nous avons succinctement relaté l’histoire un peu plus haut.

Dans le village où se trouvait Sounkoura Coulibaly, le regard qui se posait sur cette jeune femme était double. D’un côté, on la prenait en pitié pour son état mental. De l’autre, on restait admiratif devant sa réelle beauté. C’était d’ailleurs ses atouts physiques qui lui avaient permis d’avoir un mari à qui elle avait donné trois enfants, dont le dernier était encore au sein.

Ces derniers temps, les villageois avaient constaté que le handicap de la femme s’était sérieusement aggravé. Sounkoura s’isolait de plus en plus souvent et parlait seule. Son mari et certains de ses amis l’avaient approchée avec beaucoup de ménagement et l’avaient interrogée pour savoir si quelque chose la troublait.

Mais la dame ne réagissait jamais comme ils l’espéraient. Soit Sounkoura observait un mutisme prolongé qui décourageait ses interlocuteurs. Soit elle se contentait de leur dire d’une voix brève qu’elle était fatiguée. Son mari, qui tenait énormément à son épouse, s’était démené comme un beau diable pour trouver une solution à cette situation. Il avait consulté des oracles et s’était acquitté de certains sacrifices qui lui avaient été recommandés par les maîtres du savoir.

Mais toutes ces initiatives ne paraissaient pas payer. Avec chaque jour qui passait, Sounkoura Coulibaly déclinait. Ses phases de silence se prolongeaient, entrecoupées de soliloques incompréhensibles pour ses proches. Tout s’est achevé par un drame le 1er mars dernier, aux environs de 4 heures du matin. La jeune femme a mis fin à ses jours en se jetant dans un puits à grand diamètre, situé au bord de la mare de Lamba Koré, non loin du village.

De l’avis de plusieurs villageois, la dame aurait été possédée par un démon qui acceptait mal de la partager avec un humain. Quelques proches qui avaient été avec la jeune femme quelque temps avant le drame assurent que sentant sa dernière heure s’annoncer, Sounkoura Coulibaly avait voulu prendre soin de son petit enfant jusqu’au bout.

Ils affirment que peu de temps avant d’aller au puits, elle aurait réveillé le petit (dont le sevrage est prévu dans un avenir très proche) pour lui dire de téter pour la dernière fois. Le gamin se serait saisi du sein de sa mère et avait commencé à se nourrir. Lorsqu’il eut terminé et se fut endormi, la femme serait sortie sans faire de bruit de sa demeure pour se soumettre à la fatalité.

Ce sont les premières femmes arrivées à l’aube au point d’eau potable de la localité qui ont fait la macabre découverte du corps flottant sur l’eau. Elles ont tout de suite averti le chef du village qui à son tour a informé les autorités locales.

Le corps de Sounkoura Coulibaly a été extrait du puits, examiné par un médecin légiste avant d’être remis à ses parents qui l’inhumeront dans la même journée.

Ouka BA

AMAP – Diéma

L’Essor du 11 mars 2008.