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Le cercle de Kéniéba est installé sur des ressources minières dont l’exploitation connaît aujourd’hui un bel essor. Du coup, les activités traditionnelles que sont l’agriculture et l’élevage sont en passe d’être repoussées au second plan.

jpg_une-778.jpgDe nombreux sites d’orpaillage traditionnel connaissent une grande affluence. Les chercheurs d’or sont venus en masse. Ce sont des Maliens et des prospecteurs venus du Burkina Faso, de Gambie et du Sénégal. Cet afflux d’aventuriers risque d’occasionner une augmentation de l’insécurité. L’orpaillage apparaît à première vue comme une activité inorganisée, voire anarchique.

En réalité, l’orpaillage épouse de très près les formes organisationnelles des structures villageoises, communautaires et familiales. Les sites ont leurs règles qui s’imposent à tout orpailleur venant s’y installer. L’accès aux sites est accordé à tous, exceptés les cordonniers, à condition de se soumettre aux règles en vigueur dont la violation entraîne des sanctions. Le fonctionnement de l’orpaillage repose sur un ensemble de prescriptions coutumières valables pour tous les opérateurs. Ces prescriptions, verbales, traduisent des systèmes d’organisation cohérents et originaux, marqués par l’esprit communautaire. A Kéniéba, l’impact économique des activités minières s’accompagne d’une activité commerciale intense avec l’installation de nombreux commerces tels que les boulangeries, les épiceries et les bijouteries.

Commerçants, négociants, forgerons, cuisinières et démarcheurs sont nombreux ici. Sur le site de Tabakoto, localité située à 15 km au nord de Kéniéba, l’activité commerciale liée à l’artisanat minier est si développée que les populations environnantes vont y faire leurs emplettes. L’accroissement de l’activité commerciale locale, due à l’orpaillage traditionnel, se traduit également par un volume plus important de transactions financières dans la ville de Kéniéba. Les paysans se lancent dans l’orpaillage parce qu’il peut leur procurer des ressources supplémentaires leur permettant de faire face à la baisse des revenus agricoles du fait de la sécheresse. L’exploitation minière artisanale contribue, de façon considérable, à améliorer le niveau de vie de nombre de personnes. Signes de cet accroissement des revenus : des maisons en dur, des motocyclettes, des frais médicaux facilement payés, etc. Les incendies ne sont plus si fréquents ici car les maisons au toit en paille se raréfient.


Kéniéba : LA RUEE VERS L’OR DES PROSTITUEES

L’exploitation minière a dopé les activités économiques dans le cercle de Kéniéba. Cette embellie ne manque pas d’attirer de nombreuses personnes étrangères à la contrée, parmi lesquelles des prostituées, visibles dans les centaines de bars qui ont poussé comme des champignons dans la ville de Kéniéba et les villages abritant des sites d’orpaillage traditionnel.

Ce phénomène a pris de l’ampleur depuis l’ouverture des mines d’or de Tabakoto et de Loulo. Les prostituées sont majoritairement des Nigérianes, des Ghanéennes, des Togolaises et, maintenant, des Maliennes. Certaines d’entre elles prétendent avoir été entraînées contre leur gré dans les zones aurifères. D’autres reconnaissent qu’elles sont venues pour profiter de l’eldorado. « Des bars et des chambres de passe ont commencé à voir le jour ici après l’ouverture des deux mines d’or.

En réalité, ce phénomène n’était pas connu dans notre milieu », témoigne un jeune orpailleur rencontré devant un bar de la place et qui a voulu garder l’anonymat. « Comme c’est la vie, chacun cherche à gagner sa vie comme il peut », concède-t-il aux prostituées qui ont, pour certaines, vécu moult tribulations avant d’échouer à Kéniéba. C’est le cas de cette jeune Nigériane qui se surnomme « Nana ». « Un jour, une femme est venue me voir dans mon pays à la sortie de l’école et m’a promis un emploi au Sénégal. J’ai pris le risque d’accepter son offre et au lieu du Sénégal je me suis retrouvée à Sanso (un village de la région de Sikasso) où j’ai été obligée de me prostituer », confie-t-elle. Quant à nos compatriotes, nombre d’entre elles font croire à leurs parents qu’elles travaillent au compte de la mine d’or. En réalité, elles s’adonnent au plus vieux métier du monde par nécessité. Comme « Maï » qui révèle que ses études de comptabilité achevées, elle a tenté de passer au concours de la Fonction publique à trois reprises sans succès.

« Orpheline de père et première fille de la maison, j’ai décidé de venir tenter ma chance ici. Au début, ce sont les « projets mans » qui me proposaient de l’argent pour ça et aujourd’hui j’ai moi-même pris goût à la prostitution en attendant de décrocher un emploi dans la mine », explique-t-elle. Mais ces péripatéticiennes ne sont pas toujours les bienvenues dans les villages. Celles qui avaient élu domicile dans les villages de Djindjan Kéniéba et de Sakhola se sont attirées les foudres des femmes mariées au mois d’avril dernier. Les villageoises estimant que les prostituées attirent le regard de leurs maris avec des tenues affriolantes de jour comme de nuit, ont décidé de les chasser. C’est ainsi que les professionnelles du sexe ont dû quitter ces localités. Mais pour combien de temps ?


HEUREUX PROPRIETAIRES DE « CRACHEURS »

L’essor de l’orpaillage a entraîné dans son sillage le développement de nombreux petits métiers. C’est ainsi que beaucoup de gens utilisent de petits engins de concassage de minerai appelés « cracheurs ». La pétarade des « cracheurs » indique généralement la présence d’un site d’orpaillage. Les propriétaires de ces machines se frottent les mains. Moussa Diaby qui gère le « cracheur » d’un oncle vivant à Bamako, révèle qu’il peut gagner 150 000 à 200 000 Fcfa par jour. Il ne cache pas que cette activité lui permet de bien gagner sa vie.

Aujourd’hui, un sac de minerai est broyé par les « cracheurs » pour 1500 ou 2000 Fcfa. Malgré la concurrence rude, les « cracheurs » font beaucoup d’argent. Mouctar Touré est à la tête d’un petit groupement de jeunes qui ont cotisé pour acquérir un « cracheur ». « Je suis titulaire d’une maîtrise en droit. Faute d’emploi, je suis venu tenter ma chance chez moi. Nous nous sommes débrouillés en groupe pour acheter une machine « cracheur » et Dieu merci pour nous car cette initiative nous a fait oublier le chômage dont nous sommes victimes », confie Mouctar Touré. Les propriétaires de motos tricycles aussi font de bonnes affaires.

Ils transportent d’un point de la ville à l’autre, les marchandises, les minerais, l’eau de traitement, les bois de soutènement, etc. Fakaba Sissoko pilote une moto tricycles qui transporte les sacs de minerai. Grâce à ce travail, Sissoko gagne bien sa vie et ne se soucie plus de décrocher un autre emploi. « Ce n’est pas qu’à Bamako ou en Europe qu’on peut gagner de l’argent. Il suffit d’avoir un parent qui peut donner un coup de main pour s’en sortir », souligne-t-il.

Bambo Keïta

L’Essor du 31 Mai 2012