Partager

Ray Nagin est un homme en colère. Le quinquagénaire, maire de la mythique capitale mondiale du jazz, la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, fulmine de rage : « Comment l’administration Bush a-t-elle pu nous abandonner pendant 4 jours pour, finalement, se pointer là le cinquième jour, pour faire de la petite politique. »

Pourtant, malgré sa colère justifiée, Ray Nagin n’a pas franchi le pas que plusieurs politiciens et commentateurs américains ont déjà franchi : Si la Maison Blanche a fait preuve de tant de désinvolture et de désintérêt pour les 300 000 sinistrés de la Louisiane, du Mississipi et de l’Alabama, c’est parce qu’à 90 % ces infortunés sont de race noire. Et la question raciale, depuis Abraham Lincoln, n’a pas été réglée aux Etats-Unis.

D’où la question qui sourd naturellement : le Gouvernement de la plus puissante nation du monde aurait-il pu faire preuve d’une telle arrogance si les victimes étaient blanches ? Clarifions d’abord certaines choses.

Il faut être sourd, muet et aveugle pour ne pas se rendre compte que les rescapés de Katrina sont en majorité des Noirs, qu’ils sont pauvres et qu’ils n’avaient pas les moyens de s’enfuir.

Il est aussi évident que Washington s’est traîné royalement la patte, le président ayant tranquillement continué ses vacances dans son ranch de Crawford au Texas.

Cependant, ces constatations ne me font personnellement pas changer d’avis : si ces victimes étaient blanches, George Bush et son administration auraient agi avec la même insouciance, le même mépris car, le mal qui frappe actuellement cette administration n’est pas une éruption de fièvre mais un cancer avec métastase.

Il est important, pour comprendre cette crise, de comprendre également le fonctionnement de la machine Bush. Junior est un pur produit de la mentalité sudiste du Texas même s’il est né sur la Côte Est.

Bush et ses partisans sont de ce « courant de pensée » qui soutient que le Gouvernement est là uniquement pour assurer l’ordre, la sécurité et la paix, qu’il n’a pas pour rôle d’aider les individus à sortir de la misère.

Dans son entendement, les choses sont toujours claires ou sombres : les puissants et les faibles, les riches et les misérables, les travailleurs et les fainéants, les croyants et les infidèles, tout étant clair, les premiers sont les gagnants, les seconds sont les perdants.

Tout l’humanisme dont sait faire preuve l’Amérique est une culture de la Côte Est et, accessoirement, de la Californie. Le Sud des Etats-Unis est resté figé dans le temps, comme si le monde n’avait jamais évolué.

L’indifférence de Bush face à la misère humaine ne date pas de l’ouragan Katrina. En effet, quelques rappels élémentaires suffisent à cerner la personnalité de ce président que seuls ses électeurs arrivent à comprendre :

Le 11 septembre 2001, alors qu’il se trouvait dans une école primaire et qu’on venait lui annoncer l’écroulement des Tours, Bush est resté figé pendant 7 minutes, feuilletant nerveusement un cahier.

Il est allé ensuite se planquer dans une base militaire du Nebraska avant de se pointer deux jours plus tard à New York, en toute sécurité, pour jouer son meilleur rôle, celui du héros qui répare les torts.

Il lui a fallu deux ans pour accepter de recevoir les familles des victimes du 11 septembre 2001 qui réclamaient une enquête publique.

En mai 2004, quand l’ouragan Jeanne a frappé Haïti faisant 90 000 morts, Bush est resté coi pendant une semaine. Sous la pression internationale, il a fini par promettre… 76 000 dollars à Port-au-Prince, toute honte bue.

En décembre 2004, quand le Tsumani a ravagé le sud-est Asiatique, Bush a refusé d’interrompre ses vacances avant de déclarer finalement que les USA offraient 35 millions de dollars alors que le tout petit Canada (par l’économie) avait déjà promis 100 millions.

Pendant que la ville de Bam en Iran était ravagé par un tremblement de terre (100 000 morts), George Bush pour qui, décidément la misère humaine est juste l’œuvre du Diable, continuait à menacer le régime des mollahs par des sujets digressifs.

Pendant le tremblement de terre qui a fait plus de 40 000 morts en Équateur, le président américain n’a jamais envoyé de message de condoléances au peuple équatorien.

Et, enfin (la liste n’est pas terminée), depuis qu’il a décidé d’envahir et d’occuper l’Irak en 2003, depuis la mort de plus de 150 000 Irakiens dans cette aventure, Bush n’a montré aucun signe de compassion, mot qui n’existe vraisemblablement pas dans son dictionnaire personnel.

Pas plus que pour les soldats américains morts en Irak pour une guerre basée sur le mensonge. Bush ne reçoit ou ne rend visite qu’aux parents triés sur le volet (des partisans purs et durs) dont les enfants ont péri à Babylone.

Pour revenir à Katrina, je vous signale que George Bush, l’homme qui a ordonné la dépense de 147 milliards de dollars en guerre, qui a porté à 450 milliards de dollars le budget de l’armée, remis 14 milliards pour un programme de missile anti-missile bidon, est celui qui, en 2001, a refusé catégoriquement de débloquer 125 millions de dollars pour renforcer les digues de la Nouvelle-Orléans.

La Fema (organisme fédéral de lutte contre les désastres) a tenté en vain d’infléchir la position de la Maison-Blanche. Jusqu’aujourd’hui.

En somme, il ne s’agit point de races ou de capacités financières dans cette catastrophe. Les Etats-Unis ont les moyens matériels et financiers de leur action, il se passe seulement qu’aujourd’hui à Washington, règne une administration pour laquelle la vie humaine n’a aucune valeur.

Bush est un homme de lobby, du pétrole plus précisément. À son élection, le baril de pétrole se négociait aux environs de 22 dollars, aujourd’hui il est à 70 dollars, ce qui a permis à Exxon, Chevron, etc. d’engranger plus de 100 milliards de dollars de bénéfices en 2004.

Bush a fait le bonheur de l’industrie américaine de l’armement : plus de 200 milliards de dollars de contrat leur sont tombés entre les mains. Voilà ceux qui comptent pour cette administration, les winners, pour les gens ordinaires, Bush est exactement ce qu’on appelle en anglais a « failure of leadership ».

That is it, that is all. Tout le reste n’est qu’expression de frustration.

Ousmane Sow

Journaliste Montréal

07 septembre 2005.