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Le monde de la culture est en deuil. La mort vient de frapper un de nos illustres artistes : le plasticien, costumier et chercheur Kandioura Coulibaly. Il est décédé mardi soir des suites d’une longue maladie. La mort nous l’a arraché alors qu’il était au sommet de son art.

Il s’est illustré comme l’un des précurseurs de la revalorisation du bogolan, de nos parures traditionnelles et de la décoration avec le groupe baptisé KASOBANE, un nom constitué à partir de lettres tirées des noms des membres du groupe : Kandioura Coulibaly et Kélétigui Dembélé pour le K, Souleymane Goro pour le S, Boubacar Doumbia et Baba Kéïta pour le B et Nènè Thiam pour le N. «Kasobané» signifie également en langue nationale bamanankan «la fin de la prison». Pour ces jeunes artistes, fraîchement sortis de l’Institut national des arts (INA) de Bamako, l’emprisonnement s’est achevé au moment où ils ont découvert le bogolan. Après avoir appris les techniques occidentales de l’art graphique, avec les acryliques et autres peintures à l’huile, ils mirent ces techniques au service de la promotion du bogolan malien.
Né en 1954 à Ballé dans le cercle de Nara, Kandioura Coulibaly était le leader du groupe Kasobane devenu une alliance de recherche et de diffusion. Lors de leurs nombreuses expositions de par le monde, les membres du groupe ont popularisé le bogolan et l’ont imposé comme un art typiquement malien. L’objectif primordial qui motivait Kasobane était de promouvoir le bogolan et le faire accepter comme expression artistique. Cet objectif semble avoir été atteint.

C’est en 1979, lors de la première Foire de Bamako, que la présidence de la République du Mali décida d’acquérir une œuvre en bogolan du groupe Kasobane. Cette œuvre plastique faite avec des signes de la cosmogonie bambara servira plus tard à décorer une salle du siège des Nations unies à New York. Elle restera accrochée jusqu’au début des années 2000. Le langage plastistique devint le véhicule des pensées des membres du groupe. À travers des compositions saturées de signes, ils créèrent des œuvres engagées et symboliques. C’est cet esprit de recherche qui les conduit à la création de costumes et décors pour beaucoup d’exhibitions et de films maliens. C’est le même esprit qui les amènera à collecter et sauvegarder des accessoires de beauté et des parures (perles, colliers, bracelets…).
Avec le groupe Kasobane, Kandioura Coulibaly participe à une centaine d’expositions, à des défilés de mode, des salons de l’artisanat et autres foires, au Mali, en Afrique et dans le reste du monde. Nombreux sont les pays qui ont accueilli les AS du bogolan : Sénégal, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Algérie, Libye, Ethiopie, Nigéria, Afrique du Sud, France, ex-Yougoslavie, Allemagne, Suisse, Etats-Unis, Cuba, Indonésie, Japon. Collègue et ami du défunt, Kélétigui Dembélé se rappelle bien les circonstances qui ont amené le groupe au «pays du Soleil-Levant» en 1989. C’est lors d’une exposition à la Porte d’Orée à Paris en 1985 que l’actuel empereur du Japon tomba sous le charme du bogolan du groupe Kasobane.
Alors qu’il était encore un prince héritier de passage à Paris, Akihito promit d’inviter un jour le groupe à faire une exposition dans son pays. Quatre ans plus tard, il accéda au trône après la mort de son père et honora sa promesse. C’est Baba Kéïta qui alla représenter Kasobane au Japon.

Revenons à Kandioura Coulibaly. Celui-ci était aussi un amoureux fou des perles anciennes en pâte de verre de Venise. Ces perles servaient aussi de monnaie d’échange contre les épices, l’huile de palme et les esclaves. «Nos ancêtres ont dû partir. Gardons au moins les perles qui ont servi à les acheter», aimait-il dire. C’est ainsi qu’il recrée des colliers d’ambre et de perles qu’il faisait porter aux acteurs «pour faire passer l’énergie de nos corps, de notre peuple dans nos images».
Du reste, l’illustre défunt a travaillé avec nombre de grands cinéastes maliens. De Djibril Kouyaté à Adama Drabo, en passant par Salif Traoré, Boubacar Sidibé, Sidi Diabaté, Mamo Cissé et surtout Cheik Oumar Sissoko. Tous ces réalisateurs ont bénéficié du talent, de l’intelligence et de la créativité de Kandioura Coulibaly dans leurs œuvres cinématographiques. C’est lui qui confectionna les décors et les costumes du long métrage de Cheick Oumar Sissoko «Guimba» qui remporta l’Etalon du Yennenga au Fespaco en 1995. Kandioura Coulibaly lui-même reçut de nombreux prix dont celui du décor et des costumes du jury officiel, et celui de la compagnie aérienne panafricaine de l’époque Air Afrique.

Le dernier combat dans lequel il s’était lancé était la réalisation d’un musée afin d’abriter sa nombreuse collection d’objets d’art et de costumes. Baptisé «La tortue du Djoliba», le Musée devait recevoir tous les objets relatifs aux arts, au patrimoine ou aux industries culturelles. «La tortue du Djoliba» devait être un lieu de rencontre d’expressions culturelles, de sauvegarde et de promotion des styles de parures développés dans nos campagnes et nos villes. Un Musée conçu comme un cadre de concertations et d’échanges entre professionnels du secteur, pour l’émergence et la promotion des métiers d’expression culturelle.
Décoré en 2010 de la médaille d’argent de l’Ordre national du Mali avec effigie abeille, Kandioura Coulibaly laisse derrière lui une veuve et une orpheline. Paix à son âme !

* Bogo : la terre en langue nationale bamanankan
(Source : L’ESSOR)

Le Reporter du 16 Décembre 2015