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Le constat reste inquiétant : l’économie chancelante de leurs médias et leur manque de formation conduisent encore de trop nombreux journalistes africains à se dispenser du respect des bonnes pratiques. L’autorégulation est une des réponses à ces dérives, à condition qu’elle soit reconnue par les autorités et admise par tous. Le deuxième atelier des assises de Yaoundé (du 16 au 22 Novembre 2009) s’est également préoccupé de la question récurrente de la dépénalisation des délits de presse.

Ce deuxième atelier a été consacré à un débat récurrent au sein de l’Union de la Presse Francophone (UPF) : la régulation éthique des médias. Aussi, la Directrice Générale de la SOPECAM (société éditrice de “Cameroun Tribune”), Mme Marie-Claire Nnana, avait rappelé que depuis plusieurs années, cette question figurait au menu des congrès de l’UPF, tout comme celle, concomitante, de la dépénalisation des délits de presse.

“Dans un contexte où les entorses à la déontologie font légion, face à une presse apparemment sans principes et sans limites, qui pratique bien souvent l’abus de position dominante, il convient non seulement de faire respecter les droits du public peu averti et mal informé des recours possibles, mais aussi de tenter de redorer le blason de la profession”, avait souligné la DG du quotidien camerounais.

La déontologie, c’est notre “permis de conduire”

Les solutions, souvent déjà rabâchées, relèvent soit de la manière douce, sot de la méthode forte. Mais il s’agit de former, d’informer et d’éduquer les professionnels et de faire fonctionner les instances de régulation interprofessionnelles, qui ne prononcent que des peines symboliques et morales. Les autres préfèrent “faire le ménage dans les écuries médiatiques”, limiter la carte de presse aux seuls titulaires d’un diplôme d’une école de formation, considérer les journalistes comme des justiciables ordinaires, et s’en remettre à l’institution judiciaire.

“En tout état de cause, il faut réguler la pratique professionnelle, si l’on ne veut pas risquer de voir le journalisme dépérir sous ses propres excès”, avait ajouté la DG Mme Marie-Claire Nnana, avant de reprendre une belle image utilisée, lors des assises de Lomé, par le Directeur de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille, M. Daniel Deloit :

“Peut-on imaginer un chauffeur sans permis de conduire dans une cité grouillante de vie ? Les principes d’éthique et de déontologie sont notre permis de conduire”.

Tout en réfutant “l’utopie d’une régulation automatique“ confiée aux forces du marché, la DG indiquait que sa préférence allait à l’autorégulation. ”Certes, le combat pour la déontologie journalistique est le combat de toute une société ; mais il est avant tout celui des journalistes et, plus encore, celui des rédactions”, expliquait-elle, tout en reconnaissant cependant que “la société camerounaise se prête mal à cette pratique”.

Oui, mille fois oui à la régulation !

Mme Marie-Claire Nnana regrette l’étroitesse du marché de la Presse et la fragilité des entreprises qui déterminent “une certaine précarité” dans la condition des journalistes, mais surtout “l’absence effarante de consensus à l’intérieur de la profession, le manque d’esprit corporatiste et les divisions public-privé, hommes-femmes, audiovisuel-Presse écrite“. Des propos qui avait provoqué un long débat entre professionnels, d’autant plus que MmeMarie-Claire Nnana avait également dénoncé “le climat de propagande” et la “tonalité militante“ de certains titres.

“Seul un fonctionnement de la Presse respectueux des valeurs, de la morale, des règles éthiques et déontologiques pourra plaider efficacement pour la dépénalisation des délits de presse“, avait-elle encore estimé, avant de brosser un tableau des “comportements déviants“ et des “mesures préventives et correctives“ au sein de “Cameroun Tribune”.

Et la DG du quotidien camerounais, de conclure : ”Oui, mille fois oui à la régulation ! Mais avant, il convient de former correctement les journalistes, d’améliorer les conditions d’exercice du métier, de faciliter l’accès aux sources d’information. Il faut encourager l’autorégulation en donnant, aux instances professionnelles, la reconnaissance, la crédibilité, les moyens et la sérénité pour fonctionner. Mais il faut néanmoins laisser la Justice jouer son rôle, face aux éventuels abus. Nul ne doit être au-dessus des lois ! “.

Le DG de la radio-télévision publique, M. Amadou Vamoulké, avait lui aussi décrit la situation assez inquiétante qui prévaut à la CRTV. Selon lui, malgré les rappels à l’ordre, les mauvaises pratiques sont courantes, en particulier le “gombo”, une appellation locale d‘une méthode de corruption des journalistes, qui consiste à accepter, voire solliciter une “enveloppe” lors d’une interview ou d’un reportage “commandé”.

Combattre “l’infection généralisée”

“De manière générale, le journaliste de la radio et de la télévision apparaît constamment comme soumis à une double pression : celle des pouvoirs publics et celle des puissances de l’argent”, avait affirmé le DG de la CRTV, non sans pointer également du doigt la responsabilité de “certaines administrations ou entreprises” qui, dans leur budget, prévoient de “prendre en charge“ les journalistes. “La conséquence, c’est que ces groupes de pression détournent la CRTV de ses missions de service public à leur seul profit“, avait-il indiqué.

Pour Amadou Vamoulké, cette “infection généralisée“ est d’autant plus alarmante que la CRTV entend appliquer les deux Codes de déontologie nationaux : celui de 1992, édicté par le Ministère de la Communication ; et celui de 1996, voté par l’Union des Journalistes, mais aussi la Charte de l’Association de la Communication Publique, qui s’intéresse particulièrement au respect de l’égalité des citoyens.

Même les statuts de la CRTV, qui formulent “l’obligation déontologique de la conformation des journalistes à la ligne éditoriale”, leur interdisent de “se servir de l’antenne pour faire valoir leurs opinions ou leurs intérêts personnels“.
Malgré tout cela, pourra-t-on s’en sortir ?

Le DG de la CRTV pense que oui, mais par des sanctions sévères, par la formation du personnel, par une rigueur accrue de l’encadrement, par une meilleure compréhension du rôle d’un média de service public de la part de tous les protagonistes. ”Les habitudes ont la peau dure. Il y a des résistances à l’intérieur, plus grandes encore à l’extérieur. Mais déjà, on ne parle plus avec le même dédain du “gombo” à la CRTV“, s’était réjoui le DG, avant de conclure sous forme de menace envers ceux qui, selon lui, se complaisent dans ces pratiques abjectes. “Qu’ils sachent qu’ils ne grandiront jamais professionnellement, et qu’ils ne perdent rien pour attendre ! ”, avait lancé Amadou Vamoulké.

Quant au Président de l’Association de Préfiguration d’un Conseil de Presse (APCP), il avait âprement défendu ce concept qui, en France, a gagné du terrain après les Etats Généraux de la Presse organisés au printemps dernier par la Présidence de la République.

Admettre la sanction, mais pas la prison

Dans les discussions consécutives à ces interventions, on retiendra tout d’abord celles centrées sur la dépénalisation des délits de presse. ”Nous ne revendiquons pas l’immunité totale et absolue pour les journalistes. Dès lors qu’un délit de presse est commis, les journalistes sont prêts à subir et assumer des sanctions pécuniaires. En tant que citoyens, nous devons accepter d’être sanctionnés comme n’importe lequel d’entre eux”, avait indiqué le Président international de l’UPF, M. Alfred Dan Moussa.

Le Vice-président de l’UPF pour l’Afrique de l’Ouest, M. Edouard Ouedraogo, avait partagé cet avis. “Il faut dépénaliser le délit de presse (ce qui n’est pas encore le cas au Burkina Faso), parce qu’il peut s’apparenter au délit d’opinion. On ne va plus en prison pour un tel délit. A la prison, il faut substituer des actions au civil“. Mais le Directeur de “L’observateur Paalga” (un journal burkinabè) avait prévenu que “les réparations civiles peuvent s’avérer aussi mortelles pour les journaux que les peines privatives de liberté“.

Pour sa part, M. Jean Kouchner avait déclaré : “La dépénalisation est une question récurrente. Il faudra que l’UPF en reparle autant de fois qu’il le faudra, sans jamais modifier son point de vue. Mais nous disons aussi que le journaliste n’est pas au-dessus des lois. Il doit les respecter et être sanctionné en cas de manquement, mais sans être passible de prison ! “.

C’est le cas à Lomé depuis cinq ans, avait indiqué le Président de la Section togolaise de l’UPF et non moins Directeur du “Combat du Peuple” (un journal togolais), M. Lucien Messan, qui avait toutefois dressé un bilan très nuancé de cette dépénalisation : “Elle a permis trop de dérives”, avait-i regretté, avant de noter qu’une loi organique récemment votée confie les sanctions à l’égard des médias (interdictions temporaires de paraître, suppression du récépissé de déclaration…) à la Haute Autorité, alors que le Code de la Presse prévoit encore qu’elles sont l’affaire de la Justice.

Chaque société a sa propre vision de l’information

Un autre débat avait porté sur l’indépendance des médias de service public. Mme Marie-Claire Nnana et M. Amadou Vakoulmé avaientt tous deux affirmé qu’ils ne recevaient de “coups de téléphone” ni de la Présidence, ni du Gouvernement. “Cela n’a pas toujours été le cas. On nous laisse une certaine latitude. Nous cherchons l’équilibre entre la place accordée à l’État et celle, nécessaire, à accorder au public, et donc, à l’opposition”.

Cependant, la DG de la SOPECAM avait reconnu “recevoir quelquefois quelques recommandations sur la nature à risque de tel ou tel événement”. Aussi avait-elle souligné : “Cela ne nous crée pas d’état d’âme. Chaque société a sa propre vision de l’information, de son traitement et, donc, de la régulation”.

Et une présentatrice du journal de la CRTV; d’intervenir :

“L’indépendance, c’est d’abord une question personnelle pour chacun d’entre nous. Tout est une question d’hommes. Beaucoup veulent grimper dans la hiérarchie, mais is se taisent. Dans un débat, j’ai pris position en faveur de la presse privée. Alors, j’ai été mise en cause”. Aussi, l’ancien Directeur de Radio Côte d’Ivoire, M. Ibrahim Koné, de fulminer : “Mieux vaut être un journaliste debout qu’un DG couché ! ”.

Plusieurs intervenants ont également décrit les conditions dans lesquelles les journalistes travaillaient dans leur pays. Ainsi, André Buyse (Belgique) avait indiqué qu’à Bruxelles, il est “inconcevable” qu’il existe un Ministère de la Communication, et que les délégués de l’État, dans les instances de régulation, ne sont que des experts qui ne votent pas.

Quant à Stefania Muti (Italie-Val d’Aoste), elle s’était inquiétée des atteintes au pluralisme et à la liberté d’expression qu’elle constate dans son pays. “Un journal est sous protection parce qu’il a dénoncé les pratiques de la Mafia”, avait-elle affirmé.

“Au Gabon, nous avons régressé de vingt ans“

Quant aux journalistes africains, ils avaient tous insisté sur “l’état déplorable des finances” des journalistes. Une situation qui explique la plupart de leurs dérives, sans pour autant les excuser. “Nous bradons notre profession !“, s’était exclamé un autre confrère, avant de rappeler que partout en Afrique francophone, la loi fait obligation à l’État de protéger les médias…

Partout… y compris au Gabon, où le nouveau pouvoir multiplie pourtant les agressions contre les professionnels de l’information. “Nous avons régressé de vingt ans”, avait déploré un représentant de Libreville, qui avait demandé (et bien sûr obtenu) qu’au cours des assises, l’UPF s’inquiète officiellement de cette situation inadmissible.

Le mot de la fin était revenu à Jean Kouchner, lui aussi ferme partisan de la régulation des médias par des instances ad hoc. “Elles sont dans l’intérêt du public, pour qu’il exerce son droit d’être bien informé. Mais aucune d’elles n’a de valeur si la loi ne prévoit pas la liberté de l’information et la liberté des pratiques journalistiques. Les pressions ? Ce n’est pas le problème. La question est : de quelle force d’indépendance disposent les journalistes face aux pressions économiques et politiques ?”.

En clair, tout dépend de la qualité, de la neutralité et de la stabilité du cadre juridique dans lequel évoluent les médias. A l’UPF, ce sujet aussi est récurrent.

Oumar DIAWARA

(Source : La Gazette)

23 Avril 2010.