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« En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle« . La célèbre phrase de feu Amadou Hampaté Bah se confirme une fois de plus avec la disparition d’une autre « bibliothèque » afri­caine : le Voltaïque, historien et politicien, Joseph Ki-zerbo.

Historien et politicien Joseph K-Zerbo, né le 21 Juin 1922, est le premier africain agrégé d’Histoire. Un titre décroché en 1956, à la Sorbonne. Dès 1958, il se lance dans la politique, crée son parti et mène une campagne pour l’indépendance de son pays, la Haute Volta, actuel Burkina Faso.

Il fréquente des leaders politiques de l’époque, tels que Sékou Touré qu’il rejoint en Guinée, Kwamé NKumah, Samora Machel… En 1966, il participe à la chute du Président voltaïque, Maurice Yaméogo. Mais sous l’ère Sankara, il est contraint à l’exil.

De retour à Ouagadougou en 1991, il reprend son rôle d’opposant à la tête du Parti pour la Démocratie et le Progrès (PDP), retrouve l’Assemblée nationale et ferraille avec le pouvoir en place.

Comme historien et homme politique, il a mis le développement au coeur de ses préoccupations.

Plusieurs ouvrages portent sa signature et traitent de la décolonisation, des luttes d’indépendance, des relations Nord-Sud, de l’Afrique…

Des chefs d’oeuvre de référence tels que « Le monde africain noir, histoire et civilisation« , « La natte des autres« , « Histoire générale de l’Afrique« , « A quand l’Afrique« , son dernier livre paru aux éditions JAMANA.

Joseph Ki-Zerbo s’est éteint le 4 décembre 2006 à Ouagadougou, à l’âge de 84 ans, suite à une longue maladie. Ses obsèques ont eu lieu le 8 décembre à Toma, son village natal.


Les leçons d’un doyen

En juillet 2003, au cours d’une interview télévisée à l’émission « En toutes lettres« , le doyen Ki-Zerbo prodiguait des conseils à la jeunesse : « ...D’aucuns confondent les moyens et les conditions. J’estime qu’il n’y a pas d’éducation, de formation et d’alphabétisation s’il n’y a pas un espace économique minimal au-dessus duquel rien de grand ne peut se réaliser. Et l’on pourra déverser des milliards, des tonnes de milliards dans nos pays, nous n’allons pas décoller. Je lance donc un appel à toute la jeunesse, pas pour qu’elle nous copie -cela est exclu – mais pour qu’elle cherche à inventer une pyramide à bâtir, une étape de ce génie qui a construit les grandes pyramides qui reposent à travers l’Afrique. Il appartient à la jeunesse de concevoir et d’ériger cette pyramide« .

Lors du 3e congrès de l’association des historiens, tenu en septembre 2001 à Bamako, Joseph Ki-Zerbo passait le témoin à son cadet Malien, le Professeur Doulaye Konaté.

Pour l’occasion, quelques passages de son allocution sonnent encore comme un souvenir testamen­taire: « … Il faut continuer à former, à initier ceux qui nous suivent et qui seront les relayeurs de demain, qui seront vos témoins comme vous êtes les nôtres, même quand la dépouille mortelle aura rejoint le sein de la terre mère. Souviens-toi des jours pleins d’enseignements ! »

Des témoins attestent

Aujourd’hui, le doyen a « rejoint le sein de la terre mère« , et bien des éloges ont fusé à son endroit, à travers les témoignages de ceux qui ont connu cet ami du Mali où il était fréquent et dont il parlait la langue : le bambara.

Son cadet Doulaye Konaté indiquait à cet effet: « C’est véritablement Joseph Ki-Zerbo qui a fait renaître l’Afrique à l’humanité. Pendant longtemps, très longtemps, depuis Hegel (NDLR : Fiedrich Hegel, philosophe allemand, 1770-1831), il est dit et redit que l’Afrique n’avait pas d’histoire, pas d’écrits. Et cette perception continue jusqu’aujourd’hui d’influencer les perceptions des gens par rapport à l’Afrique. C’est le Professeur Joseph Ki-Zerbo qui a été le porte-drapeau de ceux qui ont mis en cause cette perception de l’Afrique. Il était, par excellence, l’intellect du peuple, qui a toujours refusé l’opportunisme, et qui a de la fermeté dans ses engagements« .

Et un autre historien, le Professeur Bakary Kamian, de pleurer cette grande perte : »… Nous nous sommes connus à la Sorbonne. Nous avons fait nos études ensemble. Son petit-fils, c’est à dire le fils de son premier garçon, porte mon nom. Je perds un ami très sincère, un homme de coeur et d’esprit, qui a toujours été fidèle dans ses amitiés« .

Joseph Ki-Zerbo nous lègue un trait d’esprit resté célèbre : « L’homme ne développe pas, il se développe. On ne peut pas se développer si on le fait par procuration, en singeant les autres. Le développement est endogène, il vient de l’intérieur« .

Oumar DIAWARA

11 octobre 2007.