Partager

Désillusionné, il avait eu un jour ces vers pleins de gravité: « ma décrépitude à genoux sanglote vainement/quelque part dans le monde un tam-tam bat ma défaite ». Et ses exégètes avaient vu là la preuve des amertumes successives du vieux maire.

Devant Mobutu, tueur de peuple raillé dans « une Saison au Congo» mais applaudi à la Maison Blanche. Peut-être aussi devant Senghor le frère de larmes auquel a été fait plusieurs fois le procès d’instrumentalisation du concept commun de négritude dont Césaire, c’est reconnu, passe pour le père biologique. Ou encore, devant l’odyssée pitoyable du continent oncle, cette Afrique des proconsuls tout aussi noirs que lui mais qui n’eurent jamais l’intelligence d’analyser la tragédie du Roi Christophe.

Césaire ne devait pas, en tout cas, être un homme heureux. Son auto réclusion porte le témoignage de ce qu’a pu être un drame intérieur continu et que le grand citoyen du monde n’a jamais voulu étaler. Il est possible, voire plausible, que ce fût le deuil de Malraux que le poète continua. Car la condition humaine depuis Cahier d’un Retour au Pays Natal n’a pas connu d’avancée significative.

Pire, la bête humaine a pris quelques galons de plus dans sa méchanceté. Les Nazis avaient à peine fini de révéler l’ampleur de leur forfaiture. Hiroshima donnait au monde l’enfance irradiée. Tchernobyl et Bhopal l’imiteront plus tard. Le mazout règne en maître absolu et enlève aux mouettes leur mere à téter.

Le matérialisme dialectique remplit les Goulags et les morgues. L’arrogance capitaliste créé ses nouveaux coolies mais se targue de sa supériorité dans l’omerta des détenteurs de pouvoirs et de savoirs. L’Afrique est sacrée continent du recul et ses intellectuels se bousculent à la porte du prince.

Que de revers pour un homme dont l’espoir d’une meilleure humanité était pourtant le cap. Car, que personne ne s’y trompe, Césaire était l’avocat de l’homme tout court. Noir, sans aucun doute, mais sans complexe et sans projet de revanche, sa tragédie était celle de l’homme, du sanglot de l’homme, car disait-il, dans son génie inimitable de la mise en mots « un homme qui crie n’est pas un ours qui danse ».

Mais nous, nous dansons pour lui. Pas de douleur, mais de fierté, Janjon. Nous le dansons pour la densité de cet homme qui a rempli son contrat jusqu’au bout. Et que la mort a fauché trop tard, comme si, à juste raison, elle en avait peur. Comme si elle savait qu’il y a ceux que l’on peut réduire à silence et ceux que jamais, et Césaire est de ceux-là, que l’on ne peut insonoriser.

AT

18 avril 2008.