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Quatre salons, dotés d’un coin ablutions et d’un autre pour les repas ; un espace de projection; des dizaines de fauteuils aux accoudoirs imposants, de tablettes de verre, de tapis, tentures, dorures, lustres de cristal, colonnes d’air conditionné… Ainsi se présentent les appartements privés de l’imam Chérif Ousmane Madani Haidara, dans le quartier Bankoni, en périphérie de Bamako. La mosquée qui porte son nom peut accueillir des milliers de fidèles sur trois niveaux, et fait partie d’un complexe social, avec une école (deux mille élèves, dont la moitié ne paient pas de droits d’inscription), un hôpital (priorité aux soins gratuits pour les pauvres), un garage, des logements.

«Bani» assure qu’il ne doit son opulence qu’à la générosité des cinq cent dix mille adhérents de son association, Ançar Dine («Défense de l’islam»), à raison de 1000 francs CFA par mois (1,50 euro) pour les plus modestes. L’imam enrage de devoir partager le nom de son organisation, créée il y a plus de vingt ans, avec l’un des mouvements touaregs armés du Nord, fondé en 2011.
Dans le fabuleux salon où il nous reçoit, il confesse, arbitre, accueille les fidèles sollicitant une bénédiction et une photographie avec l’imam!, mais il honore aussi les riches contributeurs d’Afrique de l’Ouest ou de la diaspora en Europe et, finalement, le Tout-Bamako.

Le religieux qui monte au Mali a la réputation d’avoir rempli des stades de plus de cinquante mille places : «Ma popularité, c’est la vérité, qui vient d’Allah», commente, dans un français hésitant, celui qui se veut un «purificateur de la religion», tout en «défendant le pays contre les barbares qui l’ont attaqué». Il assure que «jamais, au grand jamais», un chef spirituel ne doit devenir un homme politique. Mais l’ancien élève des écoles coraniques de Ségou, qui prêche depuis plus de trente ans, a été porté à la présidence du comité de coordination des religieux créé le 25 novembre dernier à Bamako. Il se vante d’avoir fait libérer d’anciens ministres ou militaires emprisonnés, d’avoir aplani les différends entre bérets verts et rouges (lire ci-dessus)…

«Heureusement qu’il est mesuré, plutôt laïque et ouvertement opposé à la charia. Il est l’un des remparts contre un virage intégriste», explique M. Tiébilé Dramé, l’un des vice-présidents de la Coalition pour le Mali, regroupement d’associations et de partis cherchant une issue à la crise.
Mais le poids croissant des religieux, toutes obédiences confondues, donne le tournis aux politiques : «Ils se sont dit que leur tour était venu, estime M. Ahmed Coulibaly, cadre dans les transports. Ils ont essayé de plagier le «printemps arabe». Certes, ils n’ont pas la capacité des Frères musulmans égyptiens, par exemple, mais l’Etat malien est très faible, et le pouvoir est dans la rue, à ceux qui crient le plus fort.»

De fait, le Haut Conseil islamique, autre instance religieuse non officielle, s’est imposé dans la société malienne : en 2011, après avoir orchestré des manifestations populaires, il a obtenu que l’Assemblée nationale modifie le code de la famille qu’elle venait d’adopter, ramenant par exemple à 16 ans (contre 18) l’âge minimum du mariage pour les jeunes filles. Son dirigeant, M. Mahmoud Dicko, a placé son éminence grise, M. Mamadou Diamoutani, à la tête de la commission électorale, en même temps qu’il réussissait à imposer la création d’un ministère des cultes.
Bien qu’il ait, comme d’autres, condamné la destruction par les salafistes des mausolées de Tombouctou, M. Dicko est soupçonné de faire preuve de bienveillance au moins idéologique envers certains groupes armés du Nord. Il serait tenté par un wahhabisme conquérant et sous influence saoudienne ou qatarie.

En rupture avec l’islam maraboutique caractéristique de l’Ouest africain, ce courant irriguerait désormais un cinquième des lieux de culte du pays. Des religieux qui, comme les militaires, aspirent à remettre les pendules à l’heure dans un Mali déboussolé.

PH.L.

L’Inter de Bamako du 15 Janvier 2013

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La montée en puissance du religieux et ses liens avec le politique

Les églises sont à la fois des forces d’opposition et de résistance et des forces de soutien aux pouvoirs politiques cherchant à les instrumentaliser. Les églises chrétiennes contribuent aux compromis sociopolitiques. Les églises et les réseaux religieux sont des relais des Etats défaillants comme lieux de socialisation, d’entraide, d’éducation, de soins et de redistribution. Ils contribuent au soulagement des misères.

Les religions sont des fenêtres ouvertes sur le monde : par elles arrivent les flux monétaires et d’information et se constituent des réseaux transnationaux. Inversement, les «entrepreneurs politiques» utilisent le registre religieux en créant des cultes ou en récupérant une église comme instrument de pouvoir. Certaines religions se développent en liaison avec des enjeux stratégiques des puissances occidentales et du monde arabo-musulman.

Le fondamentalisme religieux croit avec notamment les néo-pentecôtistes appuyés par les Etats-Unis et l’islamisme financé notamment par l’Arabie Saoudite. L’instrumentalisation du religieux est au cœur des conflits du Soudan, du Nigeria, voire de la Côte d’Ivoire opposant un Nord musulman et un Sud chrétien.

On observe une certaine radicalisation de l’islamisme fonctionnant comme idéologie et stratégie de pouvoir depuis les années 1990. La charia domine au Soudan ou au Nord du Nigeria et au Nord du Mali. On peut considérer que les missionnaires ont été des agents de la colonisation en précédant ou en accompagnant les marchands et les militaires (les trois M).

L’esprit missionnaire a souvent méprisé les valeurs anciennes et fait preuve de prosélytisme. L’assimilationniste a été plus prononcé chez les catholiques que chez les protestants.

En réalité, les relations ont été souvent tendues ou conflictuelles avec les colonisateurs, notamment la période de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Les administrateurs coloniaux se sont souvent appuyés sur l’islam dans leur administration, notamment par le biais de l’indirect rule et celui- ci s’est fortement développé à l’époque coloniale.

Les églises ont joué un rôle essentiel dans la formation des élites nationalistes. Le christianisme et l’islam radical sont en pleine expansion en Afrique.

L’Inter de Bamako du 15 Janvier 2013