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L’unanimité d’un peuple tout entier sur une idée ou un programme est pure hypocrisie, et le besoin de changement est inhérent à la nature humaine.

Il n’est pas nécessaire d’être devin pour augurer que les historiens, chargés d’inventorier et de retenir, pour les fixer sur les tables de la postérité, les faits marquant de notre époque, ne pourront pas manquer de s’arrêter, et très longuement, sur le symbolisme.

Celui que représente l’image d’un chef d’Etat, au faîte de sa gloire, humblement assis au pied de l’estrade où trônent les représentants de la justice, revêtus en la circonstance de pourpre et d’hermine rutilants, comme pour fêter la place que leur fait la Constitution.

A une époque où les systèmes politiques, quels qu’ils soient, abandonnent au pouvoir exécutif des prérogatives exorbitantes, et où les parlements et les cours se confinent à des rôles effacés et subordonnés, comment ne pas ouvrir des yeux admiratifs, sur une scène telle que celle-ci ?

Notre pays réhabilite la fonction judiciaire

Ne voilà-t-il-pas qu’en présence des plus hautes autorités et des plus grands dignitaires de la nation, devant les témoins de plusieurs continents rassemblés, le Mali exige du président de la République, qu’il promette de respecter et de faire respecter la Constitution et les lois, choisissant pour recevoir et conserver son serment plutôt qu’une institution politique, une assemblée de juges. Ceux-ci se trouvent ainsi investis d’une mission bien lourde de responsabilité.

Mais rassurez-vous, Monsieur le président, ils l’acceptent comme un honneur fait au corps judiciaire tout entier, mais surtout comme une obligation qu’ils assument entièrement et qui les astreint, encore à plus d’indépendance, encore à plus de sérénité. Vous le savez mieux que quiconque. Quant vos décrets, vos arrêtés ou vos décisions ne seront pas conformes à nos lois, ils les annuleront. Et ils ne manqueront jamais de vous rappeler, chaque fois que vous le souhaiteriez, les exigences de notre Constitution.

Dans quelques instants, les tam-tam de la place du CICB qui célèbrent votre victoire du 11 août, vont égrener leurs derniers battements, marquant ainsi la fin de la bataille électorale et d’une législature. Que les Maliens, quels que soient leurs choix politiques, se gardent de considérer que la page sera tournée, et que tout recommencera comme avant.

Bien au contraire, ce sera la mort d’une époque. C’est une ère nouvelle qui s’ouvre dans notre pays. L’histoire du Mali dévide sous nos yeux un écheveau d’événements majeurs, vers un destin nouveau. Non que les hommes aient changé ou même que leurs idéaux se soient transformés, mais parce que les circonstances de notre vie politique nationale, sur lesquelles vous avez fortement pesé Monsieur le président de la République, ont créé les conditions d’une nouvelle conception des rapports des individus entre eux et avec l’Etat.

Le bouillonnement politique qu’a connu notre pays pendant ces semaines écoulées, est un signe certain de vitalité et de progrès vers une société que notre « sur-moi » a bâti sans nous consulter, parce qu’elle est un projet de notre héritage culturel.

Nul ne peut désormais nier que les 28 juillet et 11 août 2013, des hommes politiques se sont opposés à vous et ont brigué et obtenu des suffrages. Peu importe l’opinion que l’on peut se faire de leurs idéologies respectives ou de leurs objectifs. L’important est qu’ils ont nettement déclaré, avant l’engagement du scrutin, qu’ils n’étaient pas d’accord avec votre programme, notamment avec les méthodes proposées, et que, malgré cela, des citoyens leur ont manifesté leur confiance, dans une proportion modeste certes, mais dont il ne serait pas sage d’ignorer la signification ou de nier l’importance.

Ce fait devrait faire réfléchir la nation tout entière

Veuillez permettre à un homme presque au crépuscule d’une longue carrière de juriste, correspondant à un choix délibérément univoque, de s’adresser, à l’occasion de ces événements, à ceux d’entre les Maliens, les jeunes gens et les jeunes filles qui assureront demain la direction politique de leur pays, pour les convier à tenir pour vérité première, que l’unanimité d’un peuple tout entier sur une idée ou un programme est pure hypocrisie, et que le besoin de changement est inhérent à la nature humaine.

Ceux qui ont le privilège de pouvoir observer avec simplicité et bonne foi, avec la seule aide de leur raison et de leur intelligence, en s’arrachant à l’emprise de leurs convictions partisanes et de leurs passions, ne manquent pas de déceler, qu’une œuvre capitale pour le devenir de la nation est en train d’être accomplie au Mali.

Chacun y participe : les gouvernants, comme les gouvernés, sans qu’il soit d’ailleurs aisé de dire avec certitude d’où vient la contribution la plus déterminante. Vous en êtes incontestablement Monsieur le président, l’inspirateur et le maître d’œuvre, mais aucun rôle n’est à négliger.

Je puis affirmer que tant que le dialogue restera ouvert, que ceux qui ne sont pas d’accord auront le pouvoir de dire « non », et trouveront leur écho dans la tolérance des gouvernants, que leur vigilance s’exercera loyalement dans le respect des règlements, l’espoir restera dans les cœurs, et le chemin de renouveau vers la paix sociale et la prospérité pour tous ne sera pas fermé.

Il s’agit de réaliser une symbiose, mieux une symphonie où chacun tient un rôle : chaque partie isolée restant pour le public, je veux dire pour le peuple, fatalement incomplète et dérisoire, mais l’ensemble constituant une œuvre belle et harmonieuse pour la grande majorité des Maliens, parce qu’à la fois humaniste et contraignante, progressiste et rivée à nos traditions dignes d’intérêts, respectueuse de l’individu et communautaire, favorable à l’expression personnelle et égalitaire.

Il s’agit en somme d’édifier une démocratie réelle. Œuvre difficile ! Nous l’entrevoyons déjà, mais elle est encore loin d’être parfaite.

Elle a ses ennemis, notre jeune démocratie, ils veillent l’arme à la main, et ne viennent pas toujours du côté où on les attend. Elle porte les stigmates de l’égoïsme et des passions des hommes.

Mais qui peut prétendre bâtir une cite achevée en l’espace d’une législature ?

Qu’a-t-il fallu de larmes et de sang pour construire les démocraties européennes, celles de l’Est comme celles de l’Ouest ?

Alors, diligence aux uns, mais patience aux autres

Monsieur le président de la République, nous vous savons déterminé, et c’est l’essentiel, à « ancrer » le bateau Mali à l’embarcadère de la démocratie avant de le livrer à d’autres pilotes. Que ni la résistance obstinée des uns, ni l’impatience maladroite des autres ne vous arrêtent. Bonne chance ! Le bout de chemin qui reste à parcourir est encore parsemé d’embûches.

Sachez que l’on vous disputera la paternité de nos succès, alors que vous supporterez seul la responsabilité de nos échecs. C’est le sort parfois révoltant et ingrat des dirigeants. Je dois à la vérité de dire, après vous avoir côtoyé dans d’autres circonstances, que jamais je ne vous ai surpris en proie à la rancœur ou au désespoir.

Vous voilà donc élu président de tous les Maliens, condamné à être juste et égal pour tous : pour ceux qui vous ont apporté leur suffrage, comme pour ceux qui vous l’ont refusé ou qui sont restés indifférents. Vous avez entrepris de donner aux uns et aux autres le pouvoir de s’exprimer, en toute liberté.

Ne vous attendez pas à être loué, ou même remercié

La liberté est un breuvage agréable, mais qui ne désaltère point ; plus on en boit, plus on éprouve l’envie d’en boire ; mais quelle joie de l’offrir ou de la recevoir ! Il faut seulement que les uns et les autres évitent à tout prix que ce bien, le plus précieux du patrimoine de l’humanité, ne dégénère en liberté libertaire et en libertinage, ces maladies mortelles des sociétés humaines.

Monsieur le Président de la République, vous avez accompli dans votre vie de grandes choses. Mais l’œuvre qui vous attend est encore considérable. Or « il se fait tard » ; que Dieu vous aide.

Abdoulaye Berthé

(ancien secrétaire général adjoint du gouvernement, ancien secrétaire général du ministère de l’Environnement et de l’Assainissement)

03 Septembre 2013