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Les projecteurs étaient braqués hier, 23 mai 2021, sur le stade Charles De Gaulle de Porto-Novo, pour l’investiture de Patrice Talon, porté à la tête du Bénin pour la deuxième et en principe dernière fois à l’issue du scrutin présidentiel du 11 avril dernier. Au cours de la cérémonie de prestation de serment qu’il a voulue sobre pour des raisons sanitaire et sécuritaire, l’actuel locataire du palais de la Marina a prononcé un discours appelant à l’union de tous les Béninois dans la lutte sans merci qu’il a engagée contre la corruption, la mal gouvernance et les inégalités sociales depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 2016. Reste à savoir si cet appel sera entendu, notamment par ses adversaires politiques dont certains comme Louis Tanhoundji, Valentin Djènontin,  Komi Koutché, Sébastien Ajavon et Réckya Madougou sont soit en exil, soit en prison ou dans le collimateur de la justice. Même les anciens chefs d’Etat béninois, Thomas Boni Yayi et Nicéphore Soglo, ont snobé la cérémonie et l’absence remarquée de ces personnalités de premier plan, pourrait être le signe ou l’expression d’une colère diffuse, annonciatrice d’une période d’intranquilité politique pour le Bénin. 

On espère qu’il a tiré leçon de ses propres dérives autoritaires

Mais Patrice Talon, dont on dit qu’il est à la fois hautain et autiste, n’en a cure ; lui qui n’a même pas daigné inviter ses pairs comme il est de coutume, à cette cérémonie qui marque le début de son deuxième mandat. Le président béninois en veut en effet à certains de ses pairs à cause de leur soutien supposé ou réel à son opposition politique, et pour ne pas faire de vagues en invitant certains tout en en ignorant d’autres, il a préféré tout simplement les « zapper » tous. Ce n’est peut-être pas du diplomatiquement correct mais pour le natif de Ouidah, le plus important, c’est de raccommoder au plus vite le tissu politique qu’il a transformé  en lambeaux en réglant ses comptes et en ostracisant ses rivaux sous le couvert de la lutte contre la corruption et la mauvaise gouvernance. Les arrestations arbitraires, les poursuites judiciaires à géométrie variable, l’interdiction du droit de grève dans la Fonction publique, l’attribution massive de marchés publics à son entourage quand ce n’est pas à sa propre holding familiale, la ‘’talonisation’’ de l’Assemblée nationale  avec quasiment 100% des députés acquis à sa cause, ont été les taches noires du régime de celui qui a incarné beaucoup d’espoirs à son accession au pouvoir, et qui ont conduit aux violentes manifestations avant, pendant et après le scrutin du 11 avril. On espère qu’il a tiré leçon de ses propres dérives autoritaires et surtout, des conséquences qui pourraient en découler sur le plus social sur lequel il a mis un accent particulier dans son discours. C’est vrai qu’en embastillant ses opposants les plus gênants et en contraignant d’autres à l’exil, il peut commettre l’erreur fatale de penser que tout lui est désormais permis, y compris la révision de la Constitution afin de lui permettre de briguer un  troisième mandat en 2026. Ce n’est en tout cas pas son discours d’investiture dans lequel il a accordé très peu de place au dialogue politique et à la réconciliation nationale, qui va rassurer les uns et les autres sur sa volonté de ne pas franchir le Rubicond de la bêtise politique en sautant le verrou de la limitation des mandats. 

Les thuriféraires du régime mettent le deuxième mandat sur la mauvaise piste

Car, si l’opposition politique susceptible de le contrarier est aujourd’hui en miettes, il reste l’inconnue de la rue qui peut, à tout moment, s’enflammer et demander à ce fils de cheminot et première fortune du Bénin, de dégager. Il doit se rendre à l’évidence que le succès macroéconomique dont il se prévaut pour ‘’jongler’’ avec les règles démocratiques, ne lui sera pas d’un grand secours quand le volcan social va entrer en éruption. C’est vrai que tout est jusqu’ici accompli selon ses vœux, mais il doit savoir que le discours de businessman axé sur la lutte contre l’affairisme, le népotisme et l’immobilisme économique  qu’il a prononcé hier, a ses limites, surtout s’il n’est pas accompagné de décisions fortes, notamment dans le cadre de la décrispation de la scène politique. Et c’est pour conjurer le sort que les catholiques du Bénin ont, à la fin de leur conférence épiscopale organisée du 18 au 20 mai dernier, attiré l’attention du président Talon sur les dangers de « la fracture sociale évidente » et l’ont invité à instaurer le dialogue et la réconciliation entre les Béninois. Les thuriféraires du régime qui claironnent qu’il n’y aura pas de discussion « avec les terroristes » de l’opposition, doivent savoir qu’avec ces propos politiquement incongrus, ils mettent le deuxième mandat qui vient d’être entamé, sur la mauvaise piste avec le risque énorme de déstabiliser le pays et de le rendre davantage vulnérable aux attaques des islamistes qui ont déjà sa partie septentrionale en ligne de mire, exactement comme ce qui s’est passé au Mali en 2012.  

« Le Pays »