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L’eau, c’est la vie ! Cela est connu de tous ! Et «sans le fleuve Niger, le Mali disparaîtra», nous enseigne une vieille sagesse connue au Mali. Que serait réellement ce pays sans le Djoliba ? Une source de vie aujourd’hui «assimilée à un vaste égout collectif capable de recevoir et de recycler toutes sortes de déchets», comme l’a décrit Abdourahmane Oumarou Touré, Directeur général de l’Agence du Bassin du fleuve Niger (ABFN) à la fin d’une récente tournée dans la région de Koulikoro et dans le District de Bamako pour se faire une idée de la pollution du Niger. Doit-on alors privilégier la fortune d’une poignée d’exploitants aux dépens de la vie de millions de personnes et des futures générations de riverains ?

C’est pourtant le choix fait par les autorités maliennes dont le discours en faveur du fleuve tient de la démagogie politicienne. Au quotidien, rien de concret n’est réellement entrepris par le pouvoir malien pouvant prouver qu’il est réellement conscient que ce cours d’eau est en danger d’extinction. Située à près de 80 kilomètres de Bamako, Kangaba (région de Koulikoro) est l’une des zones les plus polluées du Niger supérieur à cause de l’utilisation des machines de fabrication artisanale, communément appelée «Dragues». Ces engins servent à extraire l’or du gravier remonté du fond du Djoliba. Ce type d’orpaillage est pratiqué sur le territoire malien, de Kangaba (Koulikoro) à la frontière guinéenne. Et les propriétaires de ces dragues utilisent des produits chimiques et toxiques, notamment le mercure et le cyanure pour extraire l’or du gravier. Sans compter que cette activité contribue à l’ensablement du fleuve en plus de la pollution chimique orchestrée par l’utilisation des produits toxiques par des dragueurs. «À cause des mauvaises pratiques de certains dragueurs qui utilisent le mercure et le cyanure sur le fleuve pour la recherche de l’or, le fleuve se meurt petit à petit…Il n’y a plus de poissons à pêcher dans le fleuve Niger. Et ici à Kangaba, on ne consomme plus de poissons pêchés dans le fleuve Niger, au risque de manger du cyanure ou du mercure», a déploré le député Mahamadou Kéïta, également membre de la «Commission Eau-Environnement et Assainissement» de l’Assemblée nationale, lors de la récente visite de l’ABFN.

Un péril noyé dans l’indifférence et la corruption
Un drame palpable dans tout le Mandé où le fleuve est totalement envahi par les Dragues. De Koulouba à la Cité administrative, en passant par l’Hémicycle, les administrations régionales et locales, tout le monde est au courant de cette situation et surtout informé de ses risques et dangers. Ce sont des projets financés à des dizaines, voire des centaines de milliards de Fcfa (des dettes avec des intérêts souvent inimaginables) qui sont aujourd’hui menacés par l’utilisation des dragues, du mercure et du cyanure dans le lit du Djoliba. C’est par exemple le cas du Projet d’alimentation en eau potable de la ville de Bamako, communément appelé «Projet Kabala» dont la composante production a été officiellement lancée vendredi dernier (26 mai 2016). Ce volet seulement est évalué à 106 millions d’euros, soit 69,4 milliards de Fcfa, financé par des prêts consentis par la Banque européenne d’investissement (BEI), l’Union européenne et la France, à travers l’Agence française de développement (Afd).

Ce sont aussi des projets vitaux comme les aménagements agricoles du Delta central du fleuve Niger. Sans compter la navigation de plus en plus compromise, même pendant la traditionnelle période des hautes eaux. Curieusement, la prise de conscience des hautes autorités maliennes se limite à la démagogie, au folklore pour se donner bonne conscience aux yeux de l’opinion nationale et internationale. Comme la folklorique entrée en scène du chef de l’Etat lors de la cérémonie d’ouverture de la COP21 à Paris (France) en novembre dernier. Négligeant son propre rôle de dirigeant d’un pays dont l’existence même est menacée par le danger qui plane sur le Niger, le président de la République est allé à Paris pour exhorter ceux qui n’y ont pas un intérêt direct à la solidarité avec le Mali pour sauver le fleuve qui se meurt. «Je vous parle du vécu à travers tout ce que je vous raconte sur ce cours d’eau si cher à mon pays», avait assuré IBK, rappelant le lien fort entre l’histoire du Mali et celle du fleuve Niger. «Sans l’un, l’autre n’existerait pas. Véritable sève nourricière de notre pays qu’il arrose sur 1.700 km du Sud au Nord, il permet de transporter, de nourrir et d’abreuver des millions de personnes sur son parcours. Dans son Delta, le Niger abrite une biodiversité unique au monde. C’est ce trésor qui, aujourd’hui, se dégrade littéralement, en cédant la place, peu à peu, à la désertification, à l’ensablement, donc à l’assèchement certain, un jour, de son lit. Un scénario catastrophique que l’humanité aura certainement sur sa conscience», a plaidé Ladji Bourama.

Mais, qu’est-ce que lui-même a fait depuis qu’il est au pouvoir face à cette dramatique dégradation de ce trésor national, voire sous-régional ? Et curieusement, nous apprenons par des médias que le gouvernement bloque un important financement en faveur de l’ABFN, au moment où le chef de l’Etat interpelle la communauté internationale sur sa responsabilité en cas d’extinction du fleuve Niger. Cette agence serait en effet sur le point de signer avec les Néerlandais un protocole d’accord d’un montant de plus 45 milliards de Fcfa pour la réhabilitation du Niger. Une signature bloquée depuis des mois par la lenteur administrative. Et pourtant, selon les responsables de l’ABFN et de l’entreprise néerlandaise (BIG Machinery), la première phase du projet concerne le dragage du lit du fleuve de la frontière guinéenne au Mali sur une distance de 200 km pour le débarrasser des matières polluantes. Selon les études menées par l’entreprise néerlandaise, 900 millions de m3 de déchets devraient être extraits du lit du fleuve. Aussi, le projet prévoit l’aménagement des zones rocheuses. Déjà identifiées, ces zones seront aménagées en zones de pisciculture afin de permettre aux poissons de se reproduire, relançant ainsi la pêche et ses activités connexes dans notre pays. Dans le domaine de la promotion de l’emploi, ce projet offre 500 emplois permanents. À l’issue de la première phase du projet, la navigabilité du fleuve Niger sera rétablie. En provenance de Tombouctou, de Gao ou de la Guinée-Conakry, les bateaux pourront se rendre à Bamako.

La solidarité internationale pour dissimiler le manque de volonté politique du pouvoir
C’est dire que l’importance de cette initiative n’est plus à démontrer pour que le gouvernement accélère la procédure de signature afin d’encourager d’autres partenaires à s’inscrire dans la même mouvance. À la COP21, le président IBK avait tenté d’émouvoir les dirigeants du monde par rapport aux conséquences du changement climatique sur le continent, en déclarant que l’Afrique seule ne pouvait et qu’il lui faut la solidarité internationale. Mais, aux niveaux national et régional, que l’on fasse d’abord le peu que nous pouvons. Débarrasser le fleuve Niger de ses sources de pollution n’est pas une question de financement, mais juste de volonté politique. Cela fait des années que l’Etat sensibilise. Mais, cela ne fait qu’aggraver la situation de pollution, de dégradation du fleuve Niger.

Aujourd’hui, il faut avoir le courage politique de légiférer pour interdire la prospection et l’orpaillage dans les cours d’eau du Mali, notamment dans le Djoliba, avec de lourdes peines et amendes comme sanctions. Si le gouvernement n’agit pas, les élus de la nation auraient déjà dû prendre l’initiative avec une proposition de loi. Pourquoi ce silence, cette indifférence de l’Etat et de l’Assemblée nationale ? Pourquoi les élus des localités les plus menacées se contentent-ils de déclarations de circonstance, au lieu de prendre le taureau par les cornes ? Ce sont les pollueurs (orpailleurs, exploitants de sable…) qui apportent les réponses à ces questions.

«Nous sommes tous coupables de l’état de la pollution du fleuve Niger. Notre activité est néfaste pour le fleuve Niger, mais génère beaucoup de revenus et de retombées», confiait à nos confrères de «Le Matin», une orpailleuse à Kangaba lors de la récente mission de l’ABFN. «Je pense que cette activité, bien qu’elle soit néfaste pour le fleuve, ne s’arrêtera pas comme ça puisque les collectivités et certains agents de l’Etat y gagnent plus que nous qui souffrons, au péril de notre vie… Nous payons beaucoup d’argent pour cela. Nous payons des taxes, des impôts et nous donnons même de l’argent aux autorités traditionnelles et aux agents de l’environnement», avait-elle ajouté. Une accusation confortée par les exploitants de sable de Koulikoro qui rappelaient aux responsables de l’ABFN : «Nous donnons beaucoup d’argent à la mairie et aux impôts…».

D’autres exploitants insistent pour faire savoir que «tout le monde est au courant de ce que nous faisons. Nous gagnons certes de l’argent au risque de notre vie, mais nous en donnons aussi aux collectivités et à l’Etat, à travers les services d’hygiène et des impôts, pour pouvoir mener notre activité». Comme on pouvait le soupçonner, ils achètent le silence de ceux qui doivent les dénoncer, ceux qui peuvent légiférer contre le fléau. Chacun gagne son compte. Des taxes et des impôts que, malheureusement, le Trésor public ne voit pas souvent et dont les collectivités profitent très peu. Comment peut-on hypothéquer la vie de millions de personnes et sacrifier les futures générations pour des modiques sommes ?

Comme le dit Yamadou Kéïta, une notabilité de Farabana (Kangaba), «la plus grande menace à la survie du Niger est le manque de volonté politique. Si l’Etat assume aujourd’hui son autorité, tous ces fléaux vont être vite circonscrits. Mais aujourd’hui, face à l’indifférence des pouvoirs publics, nous exhortons toutes les forces vives et conscientes du pays à se mobiliser pour les contraindre à agir concrètement en faveur du Djoliba. Nous ne devons surtout jamais oublier que le Niger, considéré comme étant le 3ème plus grand fleuve du continent après le Congo et le Nil, avec 1,5 million km2, est un patrimoine commun à au moins neuf pays (Bénin, Burkina, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mali, Guinée, Niger, Tchad, Nigéria et la Guinée où il prend sa source à la frontière sierra léonaise). Nous ne pouvons donc pas assumer la responsabilité historique de ce cataclysme écologique, socio-économique et culturel !»

Moussa BOLLY

Le Reporter du 31 Mai 2016