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François- Xavier Verschave (1945-2005) a présidé les dix dernières années de sa vie, l’Association Survie qui milite, entre autre, sur les questions de relations franco-africaines et de biens publics. Dans un livre intitulé de la Françafrique à la Mafiafrique, il survole les voyages de la Françafrique et ses dérives mafieuses et nous propose quelques pistes pour de nouveaux rapports pour les peuples du Tiers monde en approfondissant la démocratie à l’échelle planétaire.

Question : je pense qu’on est un certain nombre à être surpris par les données que vous apportez, et vous expliquez bien que si on en est surpris, c’est parce qu’on est mal informés. Et on est plus que mal informés. Alors, quelle stratégie sur le plan médiatique?

Pour l’instant, la vérité, elle passe par des petits éditeurs courageux, par quelques revues. Mais même votre présence ici fait un peu figure d’accident: j’imagine un travailleur de l’aide sociale à l’enfance dans un foyer départemental des Hauts-de-Seine serrant il y a quelques années la main à Monsieur Pasqua qui venait voir les gamins alors qu’il était président du conseil général de ce département. On n’entend pas un discours tel que le vôtre dans tous les centres de formation de travailleurs sociaux. Comment diffuser l’information? Quelle stratégie voyez-vous? Au niveau des médias alternatifs? Voilà: ma question porte sur la difficulté d’être entendu.

François-Xavier Verschaves : c’est la question centrale. Certains nous accusent d’être des adeptes de la théorie du complot alors que je me serais bien passé de rencontrer tout ce que je vous ai décrit. Je n’avais pas du tout envie de voir ça. Je préférerais que ça n’existe pas. Mais le problème, c’est que ça existe. Ça existe, on en voit les dégâts, et à partir de là, on est obligé d’essayer de comprendre. Or, ce fonctionnement, quelle est sa caractéristique? C’est qu’il est secret, et donc, il craint la lumière.

Dans la mesure où vous braquez les projecteurs sur ce fonctionnement, ceux qui le dirigent doivent commencer à reculer. Il s’agit de ceux que l’historien Fernand Braudel appelle les tenants de l’économie monde, ceux qui contrôlent un certain nombre de rouages à l’étage supérieur de l’économie. C’est gens-là tiennent en permanence un double langage, ou le vice rend hommage à la vertu.

Leur fonctionnement, c’est de s’abstraire des règles- ne pas pratiquer la concurrence qu’ils prônent aux autres, ni la démocratie- mais ils ont besoin de rendre hommage au libre jeu du marché, aux vertus de la concurrence, à la démocratie, aux droits de l’homme, etc. Ils ne peuvent pas supporter qu’on expose trop crûment le cynisme extrême de leur comportement.

Je prends un exemple. Vous savez sans doute à quel point les firmes pharmaceutiques ont un contrôle monopolistique sur les médicaments, d’où ils tirent des profits absolument démentiels, ce qui aboutit à ce que trente millions d’africains ne soient soignés pour le Sida. Eh bien, il a suffi qu’un groupe de malades et d’activistes se mette à leur crier : « Marchands de mort, marchands de mort, marchands de mort… »

Pour attaquer au cœur leur fonds de commerce, qui est d’être marchands de vie. Et donc, à partir de là, ils n’ont plus fait que reculer, et ils n’ont pas fini de reculer; car ils sont touchés au cœur par leur propagande, de leur hommage du vice à la vertu. C’est ce style de stratégie qu’on peut développer.

Au cours de l’histoire, chaque fois qu’il y a eu de grands changements dans les règles du jeu, ce sont les oligarchies et les mafias qui été les plus habiles à tirer parti de l’absence de lois définies dans les nouveaux systèmes en gestation. Ceux qui demandent et construisent des régulations et des biens publics, c’est-à-dire la société civile -nous tous -, nous démarrons avec un temps de retard. Eux sont un moteur au super, nous sommes un moteur au diesel : on démarre beaucoup plus lentement mais on va plus loin.

Le mouvement alter mondialiste qui a démarré à Porto Alegre a déjà éclipsé en l’espace de trois ou quatre ans le forum des « maîtres du monde » à Davos. Il est en train de fédérer les énergies de manière incroyable. Il y a quelques années, les défenseurs de l’environnement, les défenseurs des droits de l’Homme, les défenseurs de la solidarité internationale se tiraient dans les pattes en disant : « ce que fait l’autre, c’est nul, ça ne sert à rien, ça ne veut rien dire, etc. » Or, aujourd’hui, je le vois tous les jours, ces gens là sont en train d’ajuster leurs logiciels, de se rendre compte qu’ils ont les mêmes objectifs et qu’ils ont les mêmes adversaires. Il y a une espèce de prise de conscience qui identifie de plus en plus clairement l’origine de nos maux.

Maintenant, le problème, c’est le retard dans la communication et dans l’information. Alors là, il y a plusieurs manières d’envisager le problème. Aujourd’hui, il y a deux cents personnes de plus qui sont au courant : ce n’est pas rien. Il y a aussi des ouvrages, qui ne sont pas seulement confidentiels. Noir silence, une brique de six cents pages, s’est vendu à cinquante mille exemplaires, et en Afrique, chaque ouvrage se lit des dizaines de fois.

Grâce à quoi? Entre autres, aux erreurs de l’adversaire. De toute façon, on est toujours battu si l’adversaire ne fait pas d’erreurs. Or, quand la Françafrique a trouvé que ce livre allait trop loin, plutôt que de faire un procès en diffamation qu’elle risquait de perdre, elle a envoyé trois valets africains faire un procès pour « offense à chef d’Etat » qu’ils étaient en principe sûrs de gagner. Moralité, ça a eu un effet boomerang : ça s’est retourné totalement contre eux, ça a boosté les ventes d’une manière extraordinaire, ça a rendu plus illégitimes encore les pouvoirs qui étaient décrits dans ce livre comme dictatoriaux et prédateurs.

Il faut utiliser toutes les méthodes disponibles. Il faut faire un travail inlassable d’élucidation, et c’est que nous faisons: nous publions chaque année de nombreux ouvrages, enquêtes, etc. Il faut tenter de diffuser ces travaux, malgré la politique de l’édredon.

Maintenant, plutôt que d’attaquer un ouvrage, on se contente de ne plus en parler: après Noir silence, j’ai écrit Noir Chirac, il n’ y a pas eu un seul procès en diffamation, quasiment par un seul article dans la presse. Nous en avons quand même vendu quinze mille exemplaires, mais on voit bien que l’effet d’édredon est plus efficace que l’attaque.

On peut quand même espérer de nouvelles erreurs de l’adversaire. On peut espérer que vont se manifester des gens dans le système qui sont écoeurés parce qui s’y passe, et il y en a de plus en plus.

Et puis, on peut continuer d’appliquer la maxime de Guillaume Orange : « rien ne sert d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer« . Je vous rappelle que l’ensemble des conquêtes sociales obtenues depuis cent cinquante ans ne l’ont été que par une somme de défaites. Parce que la société civile, quand elle réclame, quand elle s’indigne, n’est pas composée de gens capables de prendre le pouvoir. Donc, le pouvoir récupère ces demandes et la société civile est toujours frustrée: elle a l’impression qu’elle n’a rien obtenu.

Sauf que, à chaque coup de boutoir, le pouvoir recule, et à force d’en donner, il recule beaucoup. Mais on ne voit pas son recul. C’est comme la descente d’un glacier: si vous ne le filmez pas au ralentir, vous n’allez pas voir qu’il descend. Je reprends l’exemple des gens qui, il y a cent cinquante ans, ont commencé à créer des mutuelles de santé, à refuser que les accidentés du travail soient contraints de mendier dans les rues.

Vous leur auriez dit que cent cinquante ans plus tard, il y aurait la couverture maladie universelle, ils vous auraient pris pour un fou. Mais quand il y a eu la couverture maladie universelle, qui est descendu dans la rue? Il n’y a que les squelettes qui ont dansé dans les cimetières. Parce que nous étions déjà dans l’attente d’autres choses et que nous ne voyons pas ce qui était arrivé, et qui est extraordinaire par rapport à tout ceux qui a existé précédemment.

Donc, le mouvement social gagne par la somme de ses défaites. A condition de se battre, bien évidemment. On n’a des défaites que si on se bat.


Questions : vous parlez de résistance, vous parlé de référendum. Mais vous avez aussi montré que la démocratie pouvait être détournée au moment des élections. Alors, est-ce que le référendum contre les paradis fiscaux est vraiment la bonne solution ?


François-Xavier Verschave :
Je ne sais pas. C’est une idée parmi d’autres. Mais ce dont je suis sûr, c’est que si nous n’arrivons pas à faire un travail pédagogique pour expliquer à l’opinion publique, aux citoyens européens, que ce à quoi ils tiennent le plus, c’est à dire la construction d’un bloc de biens publics, va être détruit par le jeu des paradis fiscaux, alors nous allons tout droit à la barbarie.

Pour moi, c’est absolument limpide. Et je pense que si nous n’arrivons pas à convaincre, nous allons effectivement vers la destruction du droit de travail, une délocalisation des principales entreprises. On ne cesse déjà d’en voir des exemples, même dans les services : la principale banque anglaise a délocalisé en Inde tous ses services de réponse

Téléphonique, en formant les Indiens à l’accent de Cambridge… C’est très bien pour le travail des Indiens, mais ça veut dire simplement que nous sommes dans un système de concurrence par le bas dans tout le domaine des droits du travail et des salaires.

Si on continue de regarder Loft Story en voyant tout ça prospérer, on va tout droit vers la perte de ce à quoi nous tenons le plus. Donc, c’est un problème de sensibilisation et de mobilisation. Et ce qui me paraît extraordinaire, c’est qu’un méfait aussi majeur, la criminalité financière dans les paradis fiscaux, soit aussi absent dans les discours de la gauche, de toute la gauche.

Qui a regardé ce film fameux de Denis Robert, la mondialisation expliquée à un ouvrier de Daewoo ? On y voit que tout ça, ce n’est pas si compliqué. Encore faut-il prendre un tout petit peu la peine d’essayer de comprendre.
A Suivre


François -Xavier Verschave

06 Octobre 2008