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Il est candidat à l’élection présidentielle. Il a des ambitions pour le Mali. Et, surtout, fort d’une très grande expérience dans les sphères publiques de la haute administration, il a un solide projet de société pour son pays. Il, c’est Cheick Kéita. Lisez l’interview qu’il a accordée au Prétoire.

Le Prétoire : les défis à relever sont nombreux, selon vous quels sont ces enjeux ?

Cheick Kéita : Longtemps cité en modèle de par son histoire et sa volonté d’opter pour un régime démocratique garant du développement économique et social, le MALI se trouve aujourd’hui confronté à de graves difficultés : la remise en cause de sa souveraineté et de son intégrité territoriale, l’éducation nationale en mauvaise posture, la santé en grande souffrance, les infrastructures en mauvais état, la société civile laminée, etc.
Face à cette triste réalité et en écho au message des pères fondateurs « le Mali peut vaciller, mais le Mali ne s’écroulera jamais », ce « jamais » vient coïncider aujourd’hui avec l’élection et son corollaire de légitimité grâce à la participation massive et citoyenne. Cette élection, en dépit des circonstances graves et du délai court, sera pour les Maliens l’occasion de se ressaisir, de prendre un temps de réflexion et de constat pour faire le bon choix. Le choix d’un homme qui incarne le renouveau et la confiance, capable de fédérer les Maliens autour de grands projets pour des lendemains meilleurs.

Le chômage, les inégalités sociales, l’éducation, le logement, la santé, la justice, le développement durable, la liste est loin d’être exhaustive, sont autant d’enjeux sur lesquels j’entends mener un combat sans merci, grâce à vous.
Il n’y a aucune fatalité car le Mali peut se reconstruire si les Maliens en ont le courage, si les Maliens ont confiance les uns en les autres. Pour cela, il faut tracer des voies claires.
Ces voies sont avant tout celles de la Justice et de la liberté. Les Maliens sont des hommes libres et c’est à eux de le rester en veillant à ce que la loi ne définisse que des règles essentielles de justice commune et compréhensibles par tous.
Il faut maintenant que l’on rende confiance au peuple dans sa justice. Ceci impose de moraliser la vie publique et de garantir aux magistrats une réelle indépendance.

De même, la démocratie ne peut demeurer vivante et proche de chacun que si les syndicats et les associations conservent leur autonomie.
La justice sociale est redevenue un enjeu essentiel au Mali car de nos jours, la voie de l’ascension sociale est bloquée pour trop de nos compatriotes. Loin de moi l’idée que nous devons tous être identique, mais que chaque Malien bénéficie du minimum nécessaire pour garantir sa dignité d’être humain et des chances lui permettant d’exprimer ce qu’il a de meilleur en lui.
Ce n’est pas en opposant les Maliens les uns aux autres que l’on bâtira un avenir meilleur. L’identité nationale est une belle ambition. Elle se conçoit comme un projet commun en faveur des valeurs républicaines, de l’Adrar des Iforas à la Tambaoura, du Hod au Kénédougou.
Une des valeurs qui fait notre fierté et pour laquelle notre pays a été attaqué par des hordes sauvages est la laïcité qu’il faut défendre contre vents et marée. Parce que la laïcité peut garantir la diversité des opinions et des croyances. Parce que l’esprit de tolérance permet d’accepter les différences.

Notre peuple a compris avec lucidité que la crise ne vient pas d’ailleurs, qu’elle vient de chez nous, de mauvaises décisions accumulées au travers du temps, de facilités trop longtemps consenties, de démagogies multipliées, du refus du citoyen de montrer sa différence par l’action concrète, l’incapacité de certains hommes politiques à défendre leur idéal. Oui ! Notre peuple a aussi compris que la crise est née de la démocratie dite consensuelle et qu’elle est en même temps la raison de l’échec de cette démocratie.

Pour vous, qu’est ce que la bonne gouvernance du pays ?

Le redressement de notre pays commencera par l’instauration d’une bonne gouvernance basée sur le Développement Institutionnel et le Renforcement Organisationnel de l’Etat.
La représentation Politique au Mali, le Système politique, l’équilibre des pouvoirs de même que la liberté et la sécurité des partis politiques en plus de l’Indépendance et la crédibilité du processus électoral sont légèrement au dessus du niveau de satisfaction. .
Quant à l’efficacité institutionnelle (efficacité du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire du pouvoir) on en tout juste à une satisfaction moyenne, dans un contexte où l’efficacité de la gestion des structures étatiques, la transparence et la responsabilité de la fonction publique, l’efficacité des services publics sont largement au-dessous de la moyenne.

Pour ce qui est de la question des droits de l’homme et de l’Etat de droit, la situation n’est pas aussi brillante, en tout cas, elle est moins bonne que la gestion économique dont le niveau de satisfaction est moyen. Il nous faut une Présidence impartiale puisque le Président inspire l’action politique et en garantit la concrétisation. Il a le devoir de fédérer, de représenter le peuple tout entier, et ne peut donc pas être un chef de parti.
Quant au Premier ministre, il doit disposer de l’autonomie nécessaire pour définir les voies et moyens. Il remplit une mission de coordination ministérielle permanente, rehaussée par sa responsabilité politique devant l’Assemblée Nationale.
Il faut aussi renforcer les pouvoirs de l’Assemblée Nationale qui est le lieu du débat démocratique, de la confection des lois et du contrôle de l’action gouvernementale. A cet effet, il y a lieu de créer une Autorité indépendante chargée de la vérification de l’application de la loi.

Dans le cadre de l’équilibre des institutions, tous les observateurs ont noté que les Maliens ont perdu confiance dans leurs institutions et dans leurs dirigeants. Ils sont sceptiques sur la capacité du pouvoir politique à changer le cours des choses, ils doutent de l’indépendance de leur justice et éprouvent un sentiment d’insécurité, dans leur emploi et dans leur vie quotidienne. Il faut sortir de ce climat dépressif, de défiance, y compris entre citoyens, qui pourrait devenir la règle, détruisant le socle du vivre-ensemble.
Il faut restaurer la confiance entre les citoyens et leurs représentants, et dans ce cadre, il faut reconnaître le vote blanc à toutes les élections, comme suffrage exprimé, renforcer la règle de la parité hommes-femmes. Le souci de la bonne gouvernance qui m’anime me pousse à proposer de rendre régulièrement compte aux Maliens des grands enjeux de notre pays, de l’Afrique et du monde.

Quelle analyse faites-vous de la décentralisation au stade actuel ?

Le système national de décentralisation mis en place au Mali comprend plusieurs niveaux hiérarchiques, avec au sommet, la Région, vaste, loin de la commune, et hétérogène, mais constituant un échelon intermédiaire très utile entre le niveau local (villages, fractions, cercles) et l’Etat. La Région, selon moi, n’est pas la somme des systèmes sous-régionaux (cercles, communes) ; sa problématique n’est pas une somme de problématiques partielles.

Toutefois, la Région doit être vue comme un système supérieur avec un fonctionnement spécifique, impliquant une nouvelle définition de la hiérarchie des contraintes et surtout des propositions d’actions. Son importance réside dans le fait qu’elle représente un cadre réaliste pour démarrer effectivement des actions comme la planification décentralisée. La Région ne peut jouer ce rôle que s’il est possible d’assurer la réalisation simultanée des cohérences partielles (sectorielles et spatiales) et des cohérences globales.

A ce sujet le Cercle est le niveau qui le permet, car il n’a ni une vocation régionale, ni une vocation locale. Cependant, en tant que niveau d’encadrement administratif, fiscal et sécuritaire, il constitue le passage quasi obligatoire pour comptabiliser, analyser et comprendre les réalités locales et régionales. Le cercle est de toute façon un cadre opérationnel d’application de politiques sectorielles, le passage nécessaire pour comptabiliser, analyser et comprendre les réalités locales et régionales.
Concernant la Commune, elle constitue le niveau de mise en œuvre des, mais l’existence ou pas de capacités de planification, de programmation et de budgétisation des actions au sein des conseils communaux, influence considérablement leur développement.

Mon avis est que la Décentralisation est synonyme de participation citoyenne, c’est-à-dire l’accès du public à l’information sur l’environnement ; la participation du public au processus décisionnel ; l’accès du public à la justice. Les appuis pour la bonne gouvernance dans les collectivités territoriales ont été conduits par beaucoup d’intervenants dans la décentralisation et aux collectivités territoriales mais avec des niveaux et des approches si disparates que l’apprentissage des collectivités territoriales est très souvent compromis.

A cela s’ajoute la mauvaise interprétation de la responsabilité du développement local des communes freinant les élans des OP (organisations paysannes, NDLR) et associations villageoises dans leurs, et de ce fait, la dimension démocratie locale reste encore le parent pauvre.
La décentralisation est restée une question d’élite en plus du fait qu’il y a eu un très faible travail d’information/communication avec la population puisque les élus ne vont pas à la rencontre des populations sur des sujets de fonds (bilan, projets concrets, etc.).

Le développement communal est essentiellement un processus multi acteurs mais les rôles des différents acteurs semblent ne pas être clairs pour tous, très peu d’élus maîtrisant les textes et les questions de développement. Ils se mettent sous la coupe d’intervenants qui, la plupart du temps, ont seulement une vision sectorielle des activités de développement de la commune.
La construction d’un idéal recherché pour la commune n’existe pas, si bien que les plans de développement sont des outils de résolutions de problèmes et non de construction d’un avenir.
Et puis, il y a le paradoxe des planifications que ne prennent pas en compte l’amélioration des revenus des populations alors que la commune compte sur ces populations pour se développer.

Vous savez, le budget communal reste une affaire d’initiés. Il est encore comme un secret. La population qui est sollicitée à mettre la main à la poche pour ce budget ne sait pas ce que c’est, et à quoi il est consacré.
Par ailleurs, des règlements et accords locaux établis avant la décentralisation pour assurer le développement local n’ont pas été pour la plupart réadaptés au contexte de décentralisation.
Dans le cadre de l’auto suivi évaluation du fonctionnement des communes par les acteurs, la «redevabilité» devrait guider cette pratique car elle permet d’avoir l’adhésion de tous mais aussi de corriger les erreurs dans le travail des élus. En matière de développement local, les Programmes de Développement Economique Social et Culturel (Pdesc) des communes, des cercles et des régions, ne s’inscrivent pas dans une vision à long terme du développement accordant une grande place aux ressources locales des collectivités

Que faire ?

La décentralisation, telle qu’elle est perçue et telle qu’elle s’exerce actuellement dans notre pays, nécessite la tenue des Etats Généraux de la Décentralisation.

Propos recueilli par Birama Fall

Le Prétoire du 27 Juin 2013