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Leur tort aura été d’essayer de réparer la faute d’autrui. Et de s’être ainsi mis en danger. Le mieux est parfois l’ennemi du bien, dit-on à juste raison. Il arrive en effet à des personnes très correctes de se retrouver à la police ou au tribunal pour simplement avoir refusé de passer leur chemin en ignorant la détresse d’autrui ou pour s’être impliqué dans une affaire pour laquelle elles n’étaient pas partie prenante. Les malheureux, lorsque des misères pareilles leur tombent dessus, se demandent qu’est ce qu’ils ont bien pu faire au ciel pour se voir infliger des tourments immérités. La première affaire dont nous vous parlons aujourd’hui constitue la parfaite illustration de l’innocence brimée.

Elle indigne autant les simples citoyens qui ont eu vent de l’incroyable développement qu’a eu une affaire au départ anodine que les policiers eux-mêmes qui se demandent jusqu’où l’acharnement gratuit peut conduire certains plaignants.

Dans cette affaire, nous retrouvons trois protagonistes : la dame V. qui fait profession de grossiste dans l’informel ; Abou, un modeste commerçant ; et Zahi, le frère de Abou que l’on peut par euphémisme désigner comme un petit débrouillard. Voilà déjà quelques mois, V. avait placé une certaine quantité de marchandises au niveau de Zahi. L’esprit de ce genre d’opération est connu.

Le petit négociant prend à crédit les produits auprès de son fournisseur et s’engage à rembourser ce dernier au fur et à mesure que lui-même aura écoulé cette marchandise. Rien de bien extraordinaire dans tout cela. Sauf que Zahi n’était pas taillé pour les affaires. Plusieurs mois après avoir pris les affaires de V. il n’avait pas effectué le moindre versement et surtout il sentait ses affaires péricliter chaque jour davantage.

Au point que le jeune homme, complètement coincé, décida un beau matin de plier bagages et de disparaître dans la nature. il le fit sans même avertir son grand frère de ses problèmes. Madame V. ne se rendit compte du départ précipité de son client que le jour où elle alla tenter un nouveau recouvrement.

Elle attendit un peu et se rendant compte que Zahi s’était éclipsé pour un bon bout de temps, elle se présenta un jour chez Abou. A ce dernier elle expliqua que son petit frère lui devait une importante somme d’argent et que depuis près d’un mois, elle n’avait plus eu de ses nouvelles. Abou l’écouta attentivement avant de lui exprimer tous ses regrets pour le tour que lui avait joué son petit frère.

Abou déclara qu’il ne pouvait rester indifférent à une affaire dans laquelle il n’était pas directement impliqué, mais qui pouvait porter atteinte à l’honneur de toute la famille. Il suggéra alors à la dame de ne pas ébruiter ce qui s’était passé et s’engagea à se débrouiller pour la rembourser petit à petit jusqu’à l’épuisement total de la dette.

V. accepta avec un certain soulagement la proposition du grand frère. Quelques jours plus tard, elle revint avec un engagement qu’elle voulut faire signer à Abou. Le commerçant qui ne sait ni lire ni écrire n’était pas très chaud pour s’engager de cette manière. Il expliqua à la dame qu’il n’était pas à l’aise avec un acte écrit qui l’engagerait sans qu’il en connaisse tout le contenu.

Il demanda à V. de lui faire confiance. Et jura sur son honneur ainsi que sur celui de sa famille qu’il ferait tout pour éponger la dette de son petit frère. Joignant l’acte à la parole, il versa sur le champ à la dame une certaine somme. V. prit l’argent et en inscrivit le montant sur une feuille volante sur laquelle elle porta sa signature ainsi que celle de Abou.

Des semaines, puis des mois se sont écoulés depuis. Chaque fois que Abou parvenait à mettre de côté une somme qu’il estimait suffisamment conséquente pour contenter un tant soit peu la créancière de son jeune frère, il procédait au versement ; soit en se rendant chez M. ; soit en l’invitant par téléphone à le retrouver chez lui. Ainsi au jour d’aujourd’hui il a dépassé la moitié de la somme due.

En fin de semaine dernière, Abou était tranquillement assis chez lui à la maison lorsque V. fit irruption. Sa mine sombre n’annonçait rien de bon. Elle salua froidement Abou et lui demanda s’il n’avait pas un peu d’argent pour elle. Le commerçant lui expliqua que si tel était le cas, elle n’aurait pas eu besoin de faire le déplacement chez lui. Il l’aurait appelée pour la prévenir qu’il arrivait.

V. se renfrogna davantage en entendant cette réponse, puis elle explosa tout d’un coup. « Zahi, hurla-t-elle, est ton petit frère. Il a pris la fuite et toi, tu dois me rembourser mon argent« . Cette interpellation avait un côté injurieux. Elle avait été lancée sur un ton très agressif et s’adressait à un chef de famille installé au milieu des siens. Pourtant Abou ne se froissa pas. Très calmement, il fit remarquer à la dame qu’il n’était pas celui qui lui avait emprunté de l’argent ou des marchandises. Et que s’il s’était engagé à rembourser, c’était pour sauver l’honneur de son frère.

V. ne s’attarda pas à discuter. Elle alla au tribunal de première instance de la Commune VI et rédigea une plainte qu’elle déposa au parquet. Elle fit accompagner sa plainte d’une copie de la feuille volante sur laquelle elle avait mentionné les différents versements faits par Abou. En haut de page, elle avait porté une inscription qui n’y était pas auparavant : « Engagement de paiement de dette« .

Hier, le policier en charge de l’affaire a découvert le subterfuge utilisé par la dame V. Il l’appela donc au téléphone et lui fit remarquer qu’il n’avait pas le droit de garder Abou en détention préventive parce que l’engament n’avait pas été pris par lui. En plus, la peine est personnelle et nul ne doit être condamné pour des faits qu’il n’a pas commis. L’inspecteur en question s’apprêtait au passage de notre équipe à renvoyer les deux protagonistes devant le tribunal de première instance de séant. Ce serait au procureur de faire comprendre à la plaignante qu’elle ne pouvait pas se tourner contre Abou, mais seulement contre Zahi.

L’autre affaire que nous vous proposons et qui elle aussi aurait pu coûter cher à un innocent concerne le conducteur d’un véhicule appartenant à une agence de tourisme de la place. Dans l’après-midi de dimanche, il empruntait une voie express pour se rendre à son service quand il fut témoin du télescopage de deux motos. En fait, l’incident s’était produit derrière lui et il s’en était rendu compte en jetant un coup d’œil à son rétroviseur. S’apercevant que l’un des conducteurs avait chuté à terre, il n’écouta que son bon cœur. Il s’arrêta et sortit pour porter secours au blessé (qui était une jeune fille).

Alors intervint un affreux quiproquo. Une foule de passants déferla vers lui, pensant qu’il était l’auteur de l’accident et qu’il était venu prendre des nouvelles de sa victime. Le malheur pour le conducteur, c’était qu’il est étranger et ne comprend aucune de nos langues nationales. Il ne pouvait donc pas réagir aux violentes interpellations qui déferlaient sur lui. N’eut été la rapidité d’intervention des agents de la protection civile appelés par un passant, le pauvre aurait probablement été lynché.

Au commissariat du 12e Arrondissement où il avait été amené, l’étranger était en larmes (certainement le contrecoup nerveux de ce qu’il avait subi) et il racontait à qui voulait l’entendre le malheur qui l’avait frôlé et la chance qu’il avait eue. Il aurait été battu à mort parce qu’il avait pris en pitié une fille blessée par la faute d’un motocycliste. Le comble de l’absurde. Mais heureusement qu’il y a parfois une Providence pour veiller sur les innocents.

G. A. DICKO

L’Essor du 26 février 2008.