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Une vraie promenade de santé avec un budget consistant : voilà comment on pourrait qualifier la visite, en fin de semaine dernière, de deux membres du gouvernement Modibo Sidibé dans un petit champ de 4 hectares à plus de 200 kilomètres de Bamako. Et cela, au nom de l’Initiative riz.

Quoi de plus normal qu’un ministre visite un champ de riz, s’interrogeront, sans doute, certains. Mais, d’autres, des esprits avisés, iront plus dans leur analyse, tout en plaçant les choses dans leur contexte. Manque d’occupation ou envie d’air pur de campagne, quatre membres du gouvernement étaient la semaine dernière sur le terrain, sur instruction, dit-on, du Premier ministre, pour voir l’évolution de « l’Initiative riz ». Sur les quatre, deux étaient à Bougouni et deux autres à Kita.

Si les deux premiers (Justice et Promotion de la femme) ont fait hors sujet en consacrant le plus clair de leur temps à visiter des usines de transformation de mangues et de beurre de karité à Bougouni et Yanfolila, les deux autres auront surpris plus d’un avec leur programme de visite. Tenez-vous bien, faire le déplacement de Bamako pour aller voir à plus de 200 km de Bamako, à Madilla, un champ de riz de 4 hectares. Une visite de champ qui n’a duré qu’une dizaine de minutes.

Et pour combien de F CFA ? C’est là, la question principale car, avec un petit calcul, on se rend compte que la moyenne dépasse le total. Une dizaine de véhicules dont deux VX 8 cylindres, dernière génération des deux ministres, et une vingtaine de personnes ont effectué la mission. Les carburants, les per diem et autres dépenses surfacturées dépassent de loin la production totale des quatre hectares visités.

Le producteur en question attend au total 12 tonnes de riz paddy. « Je voulais faire mieux en exploitant une dizaine d’hectares, mais je n’ai pas eu de semences Nerica promis par le gouvernement. Même l’engrais, je ne l’ai pas eu au crédit, je l’ai payé comptant », aurait-t-il craché aux deux ministres, qui se demandaient, au fond, ce qu’ils faisaient dans cet univers perdu.

La leçon à tirer de ces visites qui interviennent seulement deux semaines après celle du Premier ministre à Sélingué, est que tout est permis aujourd’hui au nom de « l’Initiative riz ». Et c’est ainsi que le Premier ministre entend atteindre, en fin de campagne, 1 618 323 tonnes de riz paddy, soit une augmentation de 50 % de la production par rapport à la dernière campagne.

Ce résultat, ainsi obtenu, permettra de dégager, selon ses calculs, une production de riz marchand de l’ordre d’un million de tonnes, qui couvrira les besoins alimentaires internes du pays, estimé à 900 000 tonnes par an. Les 100 000 tonnes excédentaires seront commercialisées sur le marché sous-régional concerné par le même problème de flambée.

Du boucan

Dans la même lancée, il ajoute que la valeur globale de la production est estimée environ à 300 milliards de F CFA. Le revenu net du producteur par hectare passera de 300 000 à 500 000 F CFA sous le double effet de la subvention et du gain de productivité.

Cette abondance de la production permettra non seulement d’assurer à notre pays un approvisionnement correct du marché en riz et à un prix non spéculatif, abordable pour les consommateurs, mais elle boostera la contribution du secteur agricole dans la croissance économique du pays et améliorera la balance des paiements à travers l’exportation des 100 000 tonnes.

Sur le papier le calcul est beau et les chiffres font saliver. Mais ne nous voilons pas la face. Le président de la République a, au cours de la Journée paysanne à Soninkégny, reconnu que « l’Initiative riz » est un échec cette année.

« Nous nous sommes levés en retard », a-t-il dit. Sur le terrain, on se rend vite à l’évidence : les producteurs ont attendu, en vain, la semence Nerica promise par le gouvernement. En plus, les producteurs n’ont pas eu les engrais à temps. La subvention annoncée par le gouvernement a plus profité aux spéculateurs qu’aux producteurs.

Après tout ce constat, le Premier ministre persiste et signe : « l’Initiative riz » est un succès.
Ses ministres n’en disent pas moins car ils en ont fait un fleuron où il y a à manger et à boire. La seule bonne note à souligner de cette initiative avant le décompte à la fin de la campagne est le recrutement de 102 agents, tous équipés d’une moto pour s’occuper de l’encadrement des producteurs sur le terrain. 102 chômeurs de moins sur le million qui pullulent les rues de la capitale !

Rappelons que la facture de « l’Initiative riz » s’élève à 42,65 milliards de F CFA, les premiers financements nécessaires ont été prélevés sur les caisses de fonctionnement de l’Administration publique.


Dramane Sanogo

13 Août 2008