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L’industrie de la musique est menacée au Mali. Seydoni Mali-SA et Mali cassettes, deux maisons de production et de duplication de cassettes tournent pratiquement au ralenti. Les producteurs et autres distributeurs des œuvres musicales, depuis quelques années sont aux abois. A part quelques privilégiés qui ont pu s’insérer dans des circuits mondiaux, la grande majorité des artistes musiciens maliens vivent dans une misère difficile à décrire. Et pourtant, la cause du mal, connue de tous, n’a pas encore reçu le traitement de choc qui pourra mettre les artistes à l’abri d’un fléau qui prend des proportions inquiétantes.

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La contrefaçon des œuvres musicales, communément appelée “piraterie”, est en passe de tuer à petit feu un pan important de la culture malienne. Les artistes maliens et tous les acteurs du milieu de la musique, face au fléau de la piraterie, ne savent plus où donner de la tête. Certains, malgré leur talent, songent à se reconvertir dans d’autres secteurs, avec l’espoir de tirer leur épingle du jeu.

Aujourd’hui, de l’avis de plusieurs acteurs du secteur, si rien n’est fait dans l’urgence pour voler au secours des artistes chanteurs et autres musiciens, c’en est fini pour la musique malienne.

Sory Yattassaye, producteur bien connu au Mali, est formel : «De 2007 à 2008, aucun producteur n’a pu produire 2 artistes au Mali ». Selon lui, la plupart des grands artistes maliens qui ont été produits en Europe, n’ont pas pu vendre 10 000 cassettes légales sur le marché malien.

Au Mali, le marché des cassettes est dominé par les œuvres contrefaites. Il y a trois ans, les statistiques en la matière étaient formelles : «Sur un marché qui consomme par an environ 10 000 000 de cassettes, seulement 1 000 000 de cassettes légales y sont vendues par an». Ce qui avait fait dire à Djibril Kane, à l’époque directeur d’exploitation à Seydoni Mali-Sa que sur une manne financière de 7,360 milliards de F Cfa par an, les artistes, les producteurs, les distributeurs et l’Etat perdent environ 6,646 milliards de F Cfa.

Face à cette perte, il a sans cesse soutenu que l’impact de la piraterie sur notre économie est un désastre. «Le fléau de la piraterie constitue un sérieux danger pour la promotion musicale du Mali. Les artistes et les producteurs subissent un énorme préjudice. Ils seront, à la longue, pris par le découragement, ne pouvant tirer le bénéfice escompté de leur travail», a indiqué Djibril Kane.

Mme Diallo Aïda Koné, chef du service du contentieux et de la lutte contre la piraterie au bureau malien du droit d’auteur (BUMDA), a estimé que le fléau spolie l’artiste du fruit de son travail, fragilise les producteurs et les circuits de distribution. Aujourd’hui, tous les intervenants du secteur sont unanimes. Ils accusent le manque de synergie d’actions entre les différents services étatiques qui interviennent dans la lutte contre la piraterie.

Fatigués de ne pas voir des mesures salvatrices pointées à l’horizon, nombreux sont les artistes qui pointent du doigt la justice du pays. Selon eux, l’appareil judiciaire a jusque là été le maillon faible de la lutte contre le fléau au Mali. «Nous ne comprenons plus rien. Des individus convaincus de piraterie sont mis en liberté provisoire par nos juges. Et depuis des années, personne ne nous parle plus d’un procès», a soutenu Mah Kouyaté N°II.

Les artistes attendent des actions fortes

Mais, au-delà de l’appareil judicaire, certains artistes et un grand nombre d’observateurs, ont fini par admettre qu’il n’y a pas une volonté politique affichée par les autorités du pays pour lutter contre la piraterie. Seydou Balani, l’un des précurseurs de la musique faite à base de balafon, ne rate aucune occasion pour dénoncer ce qu’il appelle la réticence des autorités à mettre en place les brigades de lutte contre la piraterie. «Nous autres artistes avions l’impression que nous ne sommes pas aussi des Maliens.

La majorité des pirates bénéficient de protection dans des sphères de décisions du pays. Sinon, comment comprendre qu’aucune autorité ne veuille poser un acte qui menacerait leurs intérêts», s’est-t-il demandé. A propos de la lutte contre la piraterie annoncée à plusieurs reprises par les autorités à charge de la culture, Salif Kéïta, lors d’une conférence de presse organisée au Moffou, n’avait-t-il pas indiqué qu’il n’y croyait pas. «Au Mali, on crée des brigades pour lutter contre la contrebande de la cigarette et on ne pense jamais à lutter contre la piraterie. Cela me fait mal au cœur parce que la musique malienne souffre de ce fléau. Mais, je comprends les responsables qui ne font rien contre les pirates qui sont leurs électeurs», a résumé le Domingo de la musique malienne.

Face à toutes ces accusations, le moment n’est-t-il pas venu pour que l’Etat malien prenne ses responsabilités. L’Etat doit aujourd’hui choisir entre les pirates qui sont dans l’illégalité et les artistes maliens, ambassadeurs de notre culture. Les artistes maliens souhaitent des actions fortes de la part de l’Etat.

Au moment où la piraterie est en passe de faire mourir de misère des acteurs non moins importants de la promotion de notre culture malienne, des observateurs n’arrivent pas à s’expliquer la froideur avec laquelle le phénomène est abordé par les services compétents. Ils souhaitent qu’au-delà des déclarations d’intentions, que des actions concrètes soient menées pour combattre la piraterie.

Pourquoi ne pas essayer la proposition de Djibril Kane, ancien directeur d’exploitation à Seydoni Mali-Sa. «Il faut procéder au ramassage systématique des cassettes piratées sur toute l’étendue du territoire et arrêter les coupables pour les mettre à la disposition de la justice», a-t-il proposé. En tout cas des Etats voisins du nôtre ont réussi la lutte, pourquoi pas le Mali ?


A. K.

Le Républicain du

29 Octobre 2008