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La mort a de tout temps mérité son nom de grande faucheuse, infaillible et inexorable accomplissant son œuvre d’endeuillement avec une régularité jamais démentie. Elle n’est qu’un fait banal par sa présence quotidienne quand elle ne frappe que loin en dehors de votre entourage, mais douloureusement ressentie quand elle emporte un de vos proches.

C’est le cas de l’Amicale des anciens ambassadeurs et consuls généraux du Mali qui porte le deuil de leur regretté Djibrilla Maïga, depuis que la nouvelle est tombée comme un couperet, bouleversante et inattendue ce 23 juin.

Grand diplomate devant l’Eternel, Djibrilla était également depuis janvier 2000, chef coutumier de la communauté songhoï à Gao. D’où l’étiquette d’Empereur qui lui collait à merveille pour son sens aigu de rassembleur et de meneur d’hommes.

Ses nouvelles fonctions qui l’absorbaient tant avec la résurgence du douloureux problème du Nord ne l’avaient pas détourné de l’Amicale qu’il a toujours considérée comme une seconde famille.

Soucieux de contribuer à sa relance par des activités concrètes, Djibrilla aura eu le mérite d’y être parvenu en proposant d’animer une conférence avec pour thème « Réflexions et observations d’un ancien ambassadeur sur le métier de diplomate ». En accédant à cette requête, l’Amicale ne se doutait pas, Djibrilla encore moins, que ce serait une conférence d’adieu.

Le président de l’Amicale, le colonel Abdramane Maïga, ami d’enfance du disparu que des impératifs d’ordre familial ont contraint à s’absenter de Bamako avait, avant de s’envoler pour les Etats-Unis, présidé la dernière réunion préparatoire.

Il n’aura malheureusement ni assisté à la conférence, ni accompagné son alter ego à sa dernière demeure, et n’aura appris la nouvelle que sur le tard, les tentatives de le joindre ayant été vaines.

On devine le coup qu’il accuse, la peine qui est la sienne. Mais que faire sinon se résigner devant une volonté contre laquelle personne ne peut rien.

L’auditoire en cette matinée du 31 mai au Centre culturel français à Bamako-Coura composé de diplomates accrédités au Mali, de ceux du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, d’étudiants et de sympathisants de l’Amicale était nombreux.

Il n’aura pas regretté d’avoir fait le déplacement pour trois raisons : premièrement, le document présenté, qui est le fruit d’une impressionnante somme de recherches faisant ressortir non seulement les aspects classiques déjà connus, mais aussi des aspects méconnus jusqu’alors par un grand nombre de personnes du métier de diplomate.

Deuxième raison, le conférencier lui-même au mieux de sa forme qui n’a rien perdu de l’art de transmettre le savoir puisqu’il fut d’abord enseignant. La troisième raison est d’avoir bénéficié de l’apport inestimable d’un modérateur de qualité en la personne du Premier ministre, M. Modibo Kéita.

La tenue de la conférence qui a heureusement été un succès n’était cependant pas évidente une semaine auparavant. Invité à renforcer la commission de médiation libyenne basée à Kidal pour le règlement du problème du Nord-Mali, Djibrilla a répondu à l’invitation. Dans la même semaine, la commission devait se rendre à Niamey avec escale à Bamako pour une rencontre avec le président Tandja du Niger.

C’est à l’occasion de ce transit que le bureau, pour en avoir le cœur net a convié l’intéressé à une réunion extraordinaire.


Avec comme ordre du jour un seul point :

La conférence compte tenu de la nouvelle donne pourrait-elle se tenir comme prévu ou alors faudrait-il la remettre à plus tard ? Si c’est la deuxième hypothèse qui l’emportait, la crédibilité de l’Amicale s’en ressentirait pour longtemps, les invitations étant déjà lancées. Pour éviter toute déconvenue, le bureau proposa que l’Empereur renonce à l’étape de Niamey. L’heure était grave.

Sans se laisser désarçonner par la gravité de la question, et mesurant la responsabilité qui lui incombe dans ce cas précis, Djibrilla, avec une grande sérénité fit la réponse suivante : « Je sais que vous n’ignorez pas l’importance de la mission qui doit me conduire à Niamey.

Je sais aussi que vous êtes sérieusement préoccupés par ma présence le jour J. Sachez seulement que cette conférence je la veux pour l’avoir suggérée, j’y tiens et à la date arrêtée. Ne vous inquiétez pas, je serai de retour au plus tard vers le 30, la veille de la conférence. C’est promis ». L’assurance donnée ne s’est effectivement pas démentie puisqu’il a tenu parole et de belle manière, Dieu merci.

Homme du sérail, privilège d’avoir embrassé très jeune la carrière diplomatique, il en connaissait toutes les arcanes. Djibrilla était de ceux qui avaient le don de parler avec assurance de la diplomatie malienne de l’indépendance (1960) à nos jours, non seulement des hommes et femmes qui en ont été les acteurs, mais également des textes législatifs et autres actes administratifs pris à ce jour. Il avait un archivage qu’il gardait comme une relique, qui faisait de lui la mémoire de l’Amicale.

Les invités à la conférence ont pu se rendre compte de la densité de l’homme, que rien ne laissait présager que ses jours étaient comptés. Lui, l’Empereur qui portait le poids de ses 75 ans avec une prestance étonnante, l’œil pétillant de santé et d’expérience dans un visage agrémenté par une barbe fournie cerclée de favoris harmonieusement entretenus. Lui le jovial, d’égale humeur avec tout le monde, lui qui savait détendre l’atmosphère avec une facilité dont il avait seul le secret.

C’est cet homme au talent immense, à l’abord facile, très porté sur la formation des jeunes diplomates qui eut comme mot de la fin de la conférence : « M’adressant aux jeunes, je leur demande de profiter pendant qu’il est encore temps de la présence des anciens, parce que nous, bientôt on va partir ».
Comme s’il savait qu’il allait être le premier à partir 22 jours seulement après ce message donnant tout son sens à cette vision ô combien prémonitoire ! Sera-t-il entendu ? C’est la grande question.

Dans une des toutes premières lettres de condoléances parvenues au siège de l’Amicale, celle de M. Rudasingwa, représentant-résident de l’Unicef à Bamako aborde une autre dimension de l’Empereur que beaucoup ne savent pas comme suit : « L’ambassadeur Djibrilla Maïga a été de tous les combats pour l’émancipation des femmes et des enfants. C’est ainsi qu’il a apporté une contribution remarquable au nom du Mali en 2002 au symposium de Niamey (Niger) sur le rôle de la chefferie traditionnelle dans la survie et le développement de l’enfant ».

Cette remarquable contribution lui a valu de jouer un rôle prépondérant lors du forum de Dakar (Sénégal) en 2005, à l’occasion du Forum des chefs traditionnels religieux et des responsables des médias sur la survie et le bien-être des enfants en Afrique. En mai 2006, il a participé avec brio à la consultation régionale sur la violence faite aux enfants sous l’égide des Nations unies à Bamako. Fin de citation.

Adieu doyen. Tu nous manqueras désormais. Mais nous nous souviendrons toujours du bon père de famille, du grand diplomate, de l’ami, du frère, du chef et du commandeur que tu as été. Pardonne-nous tout comme nous te pardonnons.
Repose en paix !

Amadou Thiam

(membre du bureau de l’Amicale)

03 Juillet 2008