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Cette année avec des camionneurs mobilisés pour le transport des engrais agricoles ou du riz entreposé dans les ports, le ciment a naturellement connu des problèmes d’acheminement qui ont aggravé les tensions saisonnières habituelles. Les prix ne se sont donc pas gênés pour prendre leur envol.

Dans cet univers peu bavard, le stylo, l’appareil photo et la caméra n’incitent pas aux confidences. Il faut donc avancer en arborant la mine innocente d’un client ordinaire.

Notre premier interlocuteur tient une quincaillerie sur la route de la CEDEAO, en direction de l’aéroport. La tonne de ciment coûte, dit-il, 140 000 Fcfa. Sur plus d’un kilomètre, les magasins de ciment se côtoient. Mais le prix ne fléchissent pas. Négociation ? Connait pas !

« De Boulkassoumbougou à Kalabancoura en passant par Faladié et Sébénikoro, le produit est cher. On ne peut pas se permettre de diminuer le prix à notre guise. Nous avons enregistré une baisse notable des achats. Ce sont en général les sociétés et les services publics qui en achètent le plus. Les particuliers, c’est au compte-gouttes« , explique le gérant.


« Hors jeu »

Sur l’avenue de l’OUA à Faladié, S. Kéïta tient un grand magasin dans un endroit communément appelé la « Bourse du ciment« . « Le prix du ciment ne se discute pas, qu’il soit de la Côte d’Ivoire, du Togo ou du Sénégal. Même si on a observé une certaine baisse ces derniers temps, ce sont les pauvres qui souffrent toujours« , tranche-t-il.
Au bord du fleuve Niger, en face de l’immeuble UATT, Daba fabrique des balustres et d’autres pièces ornementales en ciment depuis plus de cinq ans.

Mais voilà plus d’une année que son chiffre d’affaires fond comme beurre au soleil au soleil. « Je ne gagne même plus la moitié de ce que j’avais, il y a deux ans de cela. Le ciment est devenu cher et les anciens clients qui n’ont pas assez de moyens se font rares. Ils ne veulent plus mettre la main à la poche. Je crois qu’à ce rythme, il faudra faire autre chose ».

Nafissa, une gargotière qui écoutait notre conversation, intervient : « Vous êtes nos patrons et vous nous aidez à nourrir nos familles. Si vous quittez les lieux, nous fermerons boutique. En tout cas, dans cette situation, ceux qui n’ont pas assez de moyens sont hors-jeu ».

La dame, pour expliciter son statut de victime collatérale du renchérissement du ciment, confie qu’elle vendait pour plus de 10 000 f cfa de nourriture par jour, l’année dernière encore. Mais depuis que « les marchés sont rares » pour ses clients, « certains retournent chez eux avant même qu’il ne soit midi ». « Je n’atteint pas souvent le quart de ma recette d’avant. Et si je ne veux pas perdre mes clients, il faut que je donne tout à crédit », constate-t-elle avec un geste de dépit.

Autre lieu, mêmes problèmes. Nous sommes à Kalabancoro, au bord du fleuve Niger. Les camion-bennes font des allers et retours à un rythme soutenu. Les affaires marchent donc bien mais grâce à une catégorie de clients : les plus aisés. L’un des chauffeurs l’atteste sèchement : « C’est un chargement pour un opérateur économique. Actuellement, il est rare d’enregistrer de commandes des moins riches« . Balla, un des ouvriers préposés au pelletage, jette coup d’oeil à gauche puis à droite pour vérifier que son chef n’est pas là. Il se détend et commente : « Je suis l’un des plus anciens pelleteurs de cet endroit.

Je vous assure que le nombre des travailleurs à diminué de moitié. Ce qui est encore plus grave, c’est le traitement que nous subissons. Avant, nous étions payés comptant, mais aujourd’hui, il faut souvent attendre la fin de la semaine, car, nous dit-on, le client n’a pas encore payé. S’il faut courber l’échine pendant toute la journée et attendre des jours pour avoir des miettes, je crois que ce n’est pas la peine de continuer. Plusieurs de mes collègues ont jeté l’éponge ».

La tonne à 80 000f cfa

A Boulkassoumbougou, sur la route de Koulikoro, les vendeuses de gravier et de sable, connues sous le nom de « coxeurs » (intermédiaires), ne cessent plus de compter les jours sans commande. L’une d’elles, la plus connue, Sira, ne décolère pas : « Nous sommes, pour la plupart, nos propres chefs de famille. Nous nourrissons plusieurs personnes. Mais actuellement, il faut jongler avec tout. Nous sommes dans le trou. Il se passe souvent une semaine sans qu’un client important se présente. La majeure partie des commandes que nous recevons actuellement ne dépasse guère une demi-benne. Je connais plus d’une centaine de personnes qui ont stoppé les travaux de leur chantier à cause du prix du ciment« .

Kalabancoura ACI, durant le week-end. Au détour d’une ruelle, nous croisons l’une de ces personnes que Sira a évoquées et qui attend « une opportunité » pour relancer les travaux de son « petit chantier » qui dure depuis plus de 10 ans. « Au moment où j’entamais les travaux, c’était encore supportable. Mais aujourd’hui, je ne peux plus me permettre de mettre de l’argent dans le ciment« .

Les quelques maçons qui tournent dans ce secteur en chantier, indiquent que c’est aussi la période des vaches maigres. Leur chef d’équipe révèle avoir libéré une dizaine de travailleurs, car « le patron ne peut plus approvisionner le chantier en ciment ».

Dans les services techniques du ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat, le phénomène ne peut être quantifié, nous dit-on. Les permis de construire sont délivrés par les mairies, qui ne tiennent pas, elles non plus, des statistiques sur le sujet.

Le ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce est, lui, plus mobilisé que jamais pour faire aboutir le projet de construction d’une cimenterie. On y dresse un parallèle édifiant entre nos potentialités et la somme dépensée chaque année dans les importations de ciment. Le Mali possède un gisement en calcaire estimé à plus de 150 millions de tonnes, selon les études de la société indienne Wacem et celles de la Direction nationale de la géologie et des mines. Ce sont, par contre, environ 100 milliards de FCFA qui sont dépensés chaque année par les utilisateurs maliens. Et la demande va croissante.

Mohamed Simpara, le conseiller technique chargé de cette question au ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce, indique qu’une autorisation d’exploitation a déjà été accordée, en 2005, par le ministère des Mines à la société indienne WACEM-SA. Cette dernière ambitionne de monter une unité intégrée de fabrication de ciment qui vendra la tonne à 80 000 Fcfa.

Mais avant que l’affaire ne se fasse, un autre danger plane sur les petits métier de la construction : la flambée du prix du fer à béton. Sur le marché, le fer de 12 millimètres de diamètre coûte 6 900 Fcfa, celui de 10 mm s’achète à 4 500 et le 6 mm à 1 500 Fcfa.

P. Mben

17 Septembre 2008