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Le mois d’Octobre 2004 paraît déjà loin, mais si près lorsqu’on se rappelle cette amère expérience par laquelle s’est soldée l’aventure de ces neuf jeunes Bozos, de 18 à 22 ans, dont deux filles. De cette aventure, les victimes doivent sûrement se souvenir, comme si c’était hier. Et pour cause : une bonne leçon n’est jamais loin pour être oubliée.


On dit que “tous les chemins mènent à Rome“. Et pourtant, toutes les routes ne conduisent pas forcément… à Lomé. Et nos 9 adolescents Bozos ne diront certainement pas le contraire, pour l’avoir appris à leurs dépens et …à leurs dépenses.


L’obsédante ambition

En ces temps-là (on ne sait si ces temps ont encore cours), la vogue de l’immigration juvénile battait son plein. Après la période des récoltes, tous les jeunes Bozos des villages inondés des environs de Mopti -même ceux qui sentaient encore le lait maternel-, tous sexes confondus, enrageaient pour une seule ambition : aller faire fortune à “Codouarou“ (Côte d’Ivoire) ou à “Loumè “ (Lomé, au Togo). ils aspiraient tant à ce projet que c’était une véritable obsession chez eux.

En réalité, cette obsession n’était entretenue que pour une seule satisfaction : à leur retour, les jeunes aventuriers devenaient l’objet de tant de gorges chaudes et de commentaires élogieux qu’ils suscitaient l’envie, sinon la jalousie de tous leurs semblables restés au village.

Et pour cause : ces jeunes de retour les regardaient de haut, et les snobaient en exibant leurs butins de voyage, voire leurs “trophées“ : motos, bicyclettes, habillements, montres, chaussures, lunettes et autres babioles… Si bien que les “bleus“, c’est-à-dire ceux qui n’ont jamais bougé du village, n’en dormaient plus, tellement ils étaient torturés par l’idée de partir, à leur tour, à l’aventure.

C’est que ces jeunes “héros“ qui revenaient ainsi de l’aventure ravissaient presque toutes les jeunes filles enviées des villages, et qu’au bout des relations qui se tissaient entre eux naissaient le plus souvent… des mariages. Quant aux “héroïnes“ des filles qui revenaient de ladite aventure, souvent au péril de leur vie, elles ne tardaient plus à trouver un et même des prétendants au mariage.


De l’eau à la terre ferme

L’appétit vient en mangeant, dit-on. C’est pour constater qu’à force de ressasser une seule idée, soit elle finit par être mise à exécution par celui qui la nourrit, soit elle le transforme souvent en… aliéné mental, si elle n’est pas réalisée. Aussi, nos 9 petits Bozos se dirent qu’ils ne trouveront le repos de l’esprit que lorsqu’ils mettront leur obsession à exécution : tâter de l’aventure aux pays d’Eyadéma ou d’Houphouet Boigny.

Mais le hic, c’est qu’aucun de ces jeunes partants pour l’immigration n’a jamais franchi le seuil de sa communauté… aquatique : leurs villages sont effectivement entourés d’eau. C’est dire que durant toute leur petite vie, ils n’ont jusque-là vécu que sur l’eau.

Dans le temps, certaines familles bozos vivaient en solitaires, mais elles étaient solidairement unies. Elles s’adonnaient à toutes sortes d’activités à bord de leurs pirogues ou leurs pinasses, soit au milieu, soit au bord de l’eau : cuisine, vaisselle, lessive, réjouissances, commerce…

C’est dans ce milieu et cette atmosphère que naissaient et grandissaient ces jeunes qui, dès l’âge tendre, n’ignoraient déjà plus rien de l’eau. Mais ils ne connaissaient rien de… la terre ferme, pourrait-on dire. Alors, quant à voyager à l’extérieur…


Voyage vers l’inconnu

S’ils en étaient informés, jamais les parents de ces 9 jeunes prétendants à l’aventure n’accepteraient que leurs rejetons aillent ainsi se “jeter dans la gueule des loups”. Aussi, c’est à l’insu de leurs géniteurs que nos jeunes imprudents avaient soigneusement mijoté leur plan, du moins le crurent-ils. Pour ce faire, ils avaient, au préalable, économisé, pendant longtemps, les petits sous qu’ils gagnaient de temps en temps.

Le jour J, ils se concertèrent et prirent contact avec un convoyeur. Ce dernier, après leur avoir posé quelques questions, se rendit tout de suite compte de leur naïveté, plutôt de leur inconscience. Aussi se dit-il intérieurement : “En voilà de petits pigeons nés de la dernière pluie. Ils seront d’autant plus faciles à plumer“.

Alors, le convoyeur leur réclama… le double du prix de transport normal. Ce que nos petits naïfs s’empressèrent de payer rubis sur ongles, sans sourciller. Quant à se douter de quoi que ce soit… Le convoyeur les recommanda alors au chauffeur du véhicule qui leur donna rendez-vous à 18 heures, vers le crépuscule, pour le départ.

A l’heure dite, voilà nos 9 étourdis embarqués à bord d’un taxi Peugeot qui roula toute la nuit. A chaque escale, le chauffeur leur achetait à manger… gratuitement. Et à chaque poste de contrôle, il “graissait la patte“ des agents routiers : c’est qu’aucun de ses 9 écervelés passagers ne possède de pièce d’identité.

Cahin-caha, le chauffeur poursuivit sa route. Et et son “chargement“ (les passagers) finirent tous par roupiller dans la voiture : ils n’avaient pas l’habitude, les pauvres petits. Vers 2 heures du matin, le chauffeur s’arrêta et leur lanca à la cantonnade : “Allez les enfants, vous êtes arrivés ! Descendez vos bagages, et faites vite; je suis pressé ! “. Pressé de s’enfuir…


Arrivés à “Loumè

Dès que le dernier de ses jeunes passagers eut retiré son sac du véhicule, le chauffeur remit précipetemment les gaz et s’éclipsa sur des chapeaux de roue. En apercevant les lumières de la gare et en entendant les clameurs lointaines de la ville, nos 9 “gaou” (bénêts) se mirent à tourner la tête de tous les côtés, désemparés, désorientés et bouche bée. L’aîné du groupe parvint à bégayer : “On m’avait raconté que… que Loumè est splendide. Mais je ne pensais pas que c’était aussi beau“.

Cependant, un homme d’âge mûr, assis à l’écart, qui, depuis un bon moment, observait le comportement de ces jeunes, avait également remarqué leur attitude bizarre. Auusi préssentit-il tout de suite que ces jeunots étaient perdus. Il s’approcha alors d’eux et dit : “Hé, les enfants, où allez-vous comme çà ? Et d’où venez-vous ?” En l’aîné du groupe, de répondre le plus candidement du monde : “Nous venons du Mali. Mais comment nous demandez-vous où nous allons ? Nous allons à Loumè, non?“.

Alors, l’homme comprit que ces jeunes ont été entubés (bernés) jusqu’à l’os. Il les regarda tour à tour, comme de curieuses bêtes et, se tenant la bouche pour retenir sa crise de rires, il parvint à dire : “Mais, mes pauvres petits, vous feriez mieux de retourner d’où vous venez. Vous êtes encore très loin de Lomé. Et savez-vous seulement où vous êtes? Vous êtes à Bobo Dioulasso, et non à Lomé”.

Et l’homme, de les prévenir : “Vous ferez bien aussi de ne pas vous éterniser dans cette gare. Sinon, non seulement les bandits vont violer vos deux soeurs, mais ils vont vous délester de tout ce que vous possédez“. Et il s’en alla en grommelant : “Ils ne sont même pas encore nés qu’ils veulent déjà voir du monde et s’enrichir au plus vite. Mais ce n’est de leur faute, c’est celle de leurs parents“.

Pour nos jeunes voyageurs pour “Loumè”, le vrai problème qu’il leur reste désormais à résoudre, c’est comment retourner… à la case départ, c’est-à-dire chez eux. Ils n’ont plus aucun sou vaillant, et pour cause : leurs convoyeur et chauffeur les ont arnaqués et détroussés jusqu’à la moelle.


Oumar DIAWARA

25 Juillet 2008