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Ils sont de nombreux jeunes maliens à faire le pied de grue devant les consulats de France et des Etats-Unis aux seuls motifs d’obtenir un visa.

A l’instar de Yaguiné Koïta et Fodé Tounkara – deux jeunes Guinéens retrouvés morts le 04 août 1999 dans le train d’atterrissage d’un avion de la Sabena à l’aéroport de Bruxelles – les jeunes maliens, pour la plupart, rêvent de l’eldorado occidental.

Là-bas, ils pensent trouver un minimum de bien-être fuyant ainsi les dures réalités du pays, schématisées par un chômage endémique et croissant.

Devant le Consulat de France à Bamako, Square Patrice Lumumba, les clients à l’émigration s’amassent à la pelle.
Cheick Kéita, 34 ans, jeune diplômé de l’Ecole nationale d’administration(ENA) de Bamako, n’en finit pas d’étaler ses misères.
« Il y a longtemps que je traîne. J’ai exercé beaucoup de petits métiers. Plusieurs fois, j’ai tenté, sans succès, le concours d’intégration à la fonction publique. Je crois qu’il est aujourd’hui grand temps pour moi d’aller tenter ma chance ailleurs« , a-t-il déclaré.
Un autre, Moussa Touré, jeune sans emploi fixe, évoque sans fioritures lui aussi ses raisons : « Ici, nous sommes pratiquement sans réelle perspective d’avenir. Je pense qu’il vaut mieux, pour nous autres d’aller en Europe où l’on peut dégoter une bonne situation…« .
Obnubilés par les mirages de l’occident, les volontaires à l’exil au Mali ont jeté leur dévolu sur deux pays : la France et les Etats-Unis.

Les candidats mobilisent près de quatre millions de FCFA Pour se voir ouvrir larges les portes de ces « paradis » tant convoités, des indiscrétions avancent des chiffres avoisinant les 2, voire les 3 millions de F CFA.
Un officier de la police de l’air malienne nous confie l’histoire d’un jeune qui, il y a un mois, a vendu la concession familiale pour payer les 3 millions à un coxeur-intermédiaire.

« Malheureusement pour lui, il a été arrêté à l’aéroport de Bamako pour faux et usage de faux papier« , a-t-il noté.
Les candidats ne manquent point de subterfuges pour atteindre leurs objectifs.

« J’en connais qui profitent des tournées des artistes maliens à l’extérieur pour obtenir des visas…« , certifie Oumar Diallo, en quête, depuis 3 mois, du précieux sésame.

D’autres, par contre, n’hésitent pas à usurper l’identité d’autrui ou profiter simplement d’un visa de tourisme pour s’éclipser définitivement.

La souplesse dans la délivrance de visa étudiant aidant, nombreux sont aussi les scolaires à s’aligner sur la ligne de départ.

Pour l’obtention d’un visa américain, le plus difficile, soutiennent plusieurs connaisseurs, c’est de fournir une garantie bancaire.

A ce niveau, la complicité d’un banquier ou d’un proche parent est d’un apport essentiel.
« C’est un jeu d’enfant pour avoir ce genre de justificatif. Même si on me demandait une garantie bancaire de 20 millions CFA, je l’apporterais« , confie, sans gêne, un « coxeur » du milieu.

Aguichés par la perspective de fouler un jour le sol américain, beaucoup d’autres jeunes ne jurent présentement que par la carte verte, document de base d’une loterie qui fait chaque année 50 000 heureux gagnants autorisés à s’installer légalement aux USA.

« Quand j’ai appris l’existence de cette carte, je suis venu m’inscrire sur le champ », confie un postulant errant devant l’ambassade des Etats-Unis.

Le désir ardent des jeunes maliens à s’exiler vers l’occident ne souffre aujourd’hui d’aucune ambiguïté.
En l’absence de statistiques fiables, nul ne peut se hasarder à avancer des chiffres.

Cependant, pour se faire une idée sur le nombre de candidats à l’exil, il suffit simplement de se rendre à la police des frontières où d’interminables files de jeunes s’alignent chaque jour à la recherche d’un passeport.
« Nous délivrons en moyenne 200 passeports par jour« , certifie un agent de la police des frontières.
Tout de même, au cours du récent forum des maliens de la diaspora, tenu du 13 au 17 octobre dernier, le ministère malien en charge des maliens de l’extérieur estime à près de 4 millions le nombre des maliens vivant à l’extérieur, tous pays confondus, soit près du 1/3 de la population malienne.

« Une fois arrivés en occident, ils sont en fonction de l’appartenance éthique regroupés en association« , notait un responsable du haut conseil des maliens de l’extérieur.

Estimé à 108 associations en 1991, le nombre d’associations d’émigrés maliens dépassent aujourd’hui 300, a-t-il poursuivit.

Investissements collectifs

Selon un responsable du Haut conseil des maliens de l’extérieur, ces associations mobilisent de manière efficace des ressources pour l’investissement collectif.
Et pour preuve, poursuit – il : « A leur actif de nombreuses réalisations sont financées, à savoir des écoles, des centres de santé, d’alphabétisations, des forages… »

Selon un document du ministère malien des affaires étrangères relatif à la table ronde de Kayes tenue en janvier 1997 sur l’apport des migrants dans le développement du pays, les maliens de l’extérieur ont transféré pour la seule année de 1995, la somme de 86 874 000 000 F CFA. Et au titre du premier semestre 1996, les transferts d’argent de l’extérieur vers le Mali étaient estimés à 66 974 000 000 F CFA.

Conscientes de cet apport, les autorités maliennes soutiennent vertement les maliens de l’extérieur, voire même le phénomène de l’immigration En guise d’illustration lors de la récente visite du président français Jacques Chirac au Mali, par rapport à la question de l’immigration- clandestine-, son homologue malien, Amadou Toumani Touré lui a lancé en face : « nos compatriotes contribuent de manière positive au développement de leur pays. Ils envoient chaque année l’équivalent de la totalité de l’aide au développement que le Mali reçoit de la France« .

Dans la même lancée, il poursuit : « en France, ils travaillent sans relâche et bien souvent dans des conditions difficiles. A ce titre, ils méritent le respect« .

Un ancien combattant, Amadou Diarra, octogénaire, ironise dans un français haché : « les blancs sont fous…quand ils venaient en Afrique pour nous coloniser, ils étaient venus en clandestins sans papier et sans autorisation ». ” Indigné, il poursuit : « après nous avoir pillés, ils ne veulent pas que nos enfants aillent chercher quelque chose chez eux« .

De l’avis du sociologue Aly Coulibaly, le seul moyen pour combattre l’immigration clandestine, c’est de lutter contre la pauvreté et le sous développement. Pour lui, l’immigration est liée à ces deux facteurs. Même son de cloche chez les clandestins.

Au Mali, l’immigration clandestine, comme un virus, a infecté une bonne partie de la jeunesse. Comme l’illustre à merveille un groupe de jeunes en quête de visa que Perspectives Eco a rencontré devant le consulat français à Bamako qui, à chaque reprise quand les services des forces de l’ordre les chassent, chantent en refrain : « Même s’il faut notre sang, nous irons de l’avant…nous irons en France… »

Almahady M. Cissé

11 juillet 2006