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Les citoyens du sud, lassés de l’impuissance de leurs dirigeants et de l’indifférence de ceux du nord, entrent en action. Ils fuient leurs pays vers d’autres plus riches pour réaliser leur rêve. Un problème qui doit être traité sans panique, sans expédients, sans slogans !

A pied, à cheval, en voiture… en avion, peu importe ! Pour ceux qui ont fui la misère, le sous-développement, le désespoir, peu importe ! Etre ramené au point de départ, à l’endroit qu’à force de volonté, de persévérance, de courage, on a fui, est de toute manière un acte de barbarie contre ceux qui le vivent.

L’embarquement précaire, le passeur avide, le douanier vigilant et dangereux, pour finir par l’exploitation éhontée et la vie clandestine en taudis pour eux, l’immigration c’est tout cela !

Les statistiques, la macroéconomie, la balance des paiements, la sécurité sociale, ils s’en moquent !

Certes, ils ont enfreint la loi et ceux qui ont la charge de la faire respecter doivent prendre des mesures contre eux, et les ramener chez eux. C’est normal. Mais quelles lois ont-ils enfreintes ?

La loi des pays riches, la loi des pays qui veulent bien les accepter «pour raisons économiques», c’est-à-dire pour leurs muscles, leur ardeur, leur sueur, leurs faibles revendications salariales, leur sous-qualification. La loi des pays qui possèdent et qui ne veulent pas partager.

Le niveau du débat sur l’immigration est aujourd’hui dérisoire et dépassé. Que des fonctionnaires chargés d’appliquer la loi s’interroge sur les moyens techniques de le faire, nul ne saurait le leur reprocher. Mais que fait l’homme politique, lui dont la fonction est de préparer l’avenir de la cité. Doit-il être frappé de myopie historique ?

Le Dialogue Nord-Sud, célébré par des discours flamboyants, entre aujourd’hui dans une phase décisive. Les citoyens du Sud, lassés de l’impuissance de leurs dirigeants et de l’indifférence des nôtres, entrent en action.

L’action, c’est l’exode, l’immigration, c’est la recherche d’un lieu qui permettra aux enfants de vivre mieux et qui deviendra peut-être une patrie. Des millions d’hommes et de femmes fuient désormais leur pays pour réaliser leurs rêves.

Ils le font au risque de leur vie, en traversant le Rio Grande, en s’embarquant sur des bateaux albanais, en s’aventurant sur des radeaux en mer de Chine, ou plus directement en franchissant les Pyrénées de nuit après avoir traversé l’Espagne de jour.

Pense t-on sérieusement arrêter cette l’immigration par des moyens de police ? Pense t-on que les reconduites à la frontière, aussi nécessaires soient -elles, vont constituer le début d’une solution au problème général ? Va-t-on pour se protéger construire la grande muraille de l’Europe ?

Que les princes qui gouvernent les royaumes de l’avoir, c’est-à-dire ceux de savoir, lisent la fin de l’Empire romain tel que la raconte l’historien américain Patrick Geary. Ils y verront comment l’immigration prétendument contrôlée (déjà des quotas) a fait exploser, brutalement de l’intérieur, un monde qui semblait indestructible.

Organiser une conférence annuelle :

L’immigration est le problème numéro un du siècle qui s’annonce. Il doit être traité avec sérieux, sans panique, sans expédients, sans slogans !

Que les 58 millions de Français n’oublient jamais que sans l’immigration récente ils seraient, avec 40 millions, le pays au déclin démographique le plus prononcé d’Europe.

Oui, l’immigration est une «chance pour la France», mais elle doit être maîtrisée. Nous sommes d’accord. Les inondations nécessitent un contrôle des fleuves vers l’amont.

L’immigration aussi. Le problème ne pourra être traité que par le dialogue Nord-Sud.
Décidons d’organiser une conférence annuelle entre l’Europe des Douze et les pays d’émigration, de la Turquie à l’Afrique noire, dont l’objet serait double.

Définir les moyens d’un développement économique, social et démocratique pour ces pays. Définir un contrôle des flux migratoires. Le second objectif devenant la mesure du premier. Le succès d’une politique de développement en Afrique et ailleurs, animé par l’Europe, se mesurera par la diminution de la pression à l’immigration.

Dans ces conférences, on parlera de tout sans tabous. Du prix des matières premières, des ressources en eau, de la dégradation des sols, de protection sanitaire, d’éducation élémentaire et supérieure, de l’équilibre ville- campagne, mais aussi de la conclusion et de l’affairisme tiers-mondiste, de la nécessaire mise en place de nouveaux mécanismes financiers, mais surtout du bien être des gens qui y vivent et de leur sédentarisation.

Il sera possible, année par année, sous l’œil attentif des médias, de définir des stratégies, d’annoncer des objectifs, des échéances, et de faire des bilans des années précédentes.

Pour réaliser cela, que faut-il ? Une volonté. Elle existera si les citoyens des pays d’Europe l’imposent et si les responsables l’accompagnent.
Dans cet accompagnement, la France a un rôle essentiel, car, sans elle, rien n’est possible.

Elle doit abandonner son espoir chimérique de rester seule gestionnaire des équilibres politiques de l’Afrique de l’Ouest. Elle doit admettre que, désormais, seule l’Europe a les ressources, la dimension, la crédibilité internationale pour mener à bien la politique Nord-Sud.

Mais les hommes et les femmes d’Europe doivent comprendre que si nos pays ne consacrent pas 15 % ou 20 % de leur PNB aux pays du Sud, leur sécurité, et à terme leur survie en tant qu’entité culturelle ne sera pas assurée.

Il en va de même si nos pays n’abandonnent pas les méthodes bureaucratiques au profit de l’incitation économique. Pourquoi ne pas aider les entreprises européennes à s’implanter au Maghreb ?

La France a donc un Président socialiste. Ce Président est l’auteur d’un discours célèbre prononcé à Cancun et qui l’engage. Bien avant lui, un autre homme qui devait devenir Président avait prononcé à Brazzaville un autre discours.

Pourquoi, au moment où on vient de fêter le bicentenaire de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la France ne serait-elle pas capable de réalisme, de générosité, de clairvoyance dans l’avenir ?

Cette attitude ne serait-elle pas conforme avec une certaine idée de la France ?

Claude Allègre

15 octobre 2007.