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Il a parlé sur le Nord et comme à son habitude quand il parle, le vocabulaire s’en ressent, il viole proprement la syntaxe et torture allègrement l’attention de ceux qui l’écoutent. Sacré ATT !

Il voulait expliquer le problème de la rébellion, le problème du Nord. Au lieu de cela, il a cherché plutôt à s’expliquer lui-même, sur sa posture à l’égard de ce problème. Il s’est trompé, il n’a réussi aucune des deux explications.

Il s’est perdu dans une inflation de mots plus confus que clairs, plus balbutiés qu’articulés, des mots creux qui sonnent comme un tonneau vide, qu’on aimerait écraser comme certains portent leur nez. Pourquoi ? Parce que tout simplement il s’agit de mots qui traduisent nos maux.

Il a laissé entendre que lui, il savait la nature des menaces qui ont accouché de la déflagration des armes. La preuve qu’il le savait, il les a nommé chacune, à savoir dans l’ordre : la présence des trafiquants de cigarettes, des candidats à l’immigration clandestine, des trafiquants de drogues, des salafistes et d’AQMI, avec leur corollaire de prises d’otages, libérables contre paiement de rançons.

Ouf, c’est vrai qu’il en sait un bout celui-là ! C’est vrai aussi qu’il en parle comme s’il s’agissait d’un film qu’il a visionné, assis dans son salon. Et s’il ne s’agissait pour lui que d’un film dont l’issue en ce moment serait comme une fatalité ! Cette fatalité, le spectateur ne peut en changer ni le cours, ni la fin. A l’entendre, le scénario de ce film s’est imposé à lui.

En effet, il nous explique que comme dans un film les rebelles sont arrivés sans que personne ne puisse les en empêcher. Ils sont arrivés là où ils voulaient, armés comme ils le voulaient, décidés à faire ce qu’ils voulaient, et sont passés à l’acte quand ils l’ont voulu. En face, lui, il ne s’est pas inquiété, préoccupé de regarder son film, pas du tout pressé qu’il finisse. Tout juste l’envie lui a pris d’y jouer aussi, il s’est alors levé pour leur témoigner de l’hospitalité.

Pour que son intervention, son initiative de souhaiter la bienvenue à ces troupes armées ne fasse pas perdre au film toute sa saveur, il n’a surtout pas songé à les désarmer, le plus important pour lui étant de se montrer accueillant.

Vous avez compris, combien elle est pertinente cette explication qui n’est pas à la portée du lointain président de la Mauritanie, a fortiori du commun des Maliens, certainement trop pauvres pour être conviés à l’avant-première de ce film particulier.

Il nous a décrit les scènes ; il se rappelle qu’il y avait trois groupes… non, quatre groupes… euh, trois groupes, quatre groupes qui se sont présentés aux frontières de ce pays abandonné. Deux de ces groupes ont fait part de leur aspiration à la paix et ont déclaré remettre leurs armes aux autorités domiciliées quelque part sur une colline lointaine des frontières.

Un troisième groupe aurait déclaré, quant à lui aussi, qu’il voulait la paix mais n’a pas rendu ses armes. Finalement, seul le dernier des quatre groupes, apprend-on, aurait boudé l’hospitalité qui lui était proposée, et s’est installé avec ses armes quelque part dans le Nord, à la place que le film lui assignait.

Notre spectateur, nous apprend que le scénario est vraiment palpitant. Il se nourrit de toutes les possibilités que l’argent facile provenant du trafic de cigarettes et de drogue, des rançons tirées des otages, peut offrir pour acquérir des armes de guerre et financer des conflits. Ces conflits qui s’enchevêtrent et qui sont menés conjointement ou séparément par la rébellion, avec ou sans l’aide d’AQMI, des salafistes, des trafiquants de drogue et de cigarettes.

Le spectateur impuissant qui a vu ce film, qui l’a expliqué à la radio, en a parlé comme d’une fatalité, un scénario condamné à ne jouer que le contenu du film. Pour lui, oui il ne s’agit que de cela. Pour nous autres, s’il y a film, c’est celui des maux de ce pays, de sa souffrance, de sa détresse et du délitement qui frappe toutes ses valeurs institutionnelles, morales et sociales.

Poitrails à la mitraille traitresse de la rébellion

Il s’agit des maux de nos soldats blessés ou morts pour la patrie sur le champ d’honneur, morts parfois pas les armes à la main, mais fusillés les mains attachées dans les dos, une balle dans la tête.

Il s’agit des maux et des souffrances de ce pays et des familles endeuillées, des centaines d’enfants subitement devenus orphelins, des femmes plongées à leur insu dans le veuvage, des pères et des mères auxquels on a arrachés leurs progénitures, de la fratrie perdant un frère soldat… mort quelque part, loin de tous.

Elle est là, la douleur ; nous la revendiquons, nous nous l’approprions. Notre rage est totale que leur mort soit rapportée à la manière d’un scénario de film.

Au-delà des condoléances que les uns et les autres présentent à leurs familles éprouvées, ou leur adresse directement au souvenir de ce qui leur est arrivé, ils sont désormais inscrits dans le panthéon de notre reconnaissance éternelle.

On a envie de leur dire que le film dont leur mort constitue un passage n’était pas connu du pays et du peuple. Il était seulement projeté devant quelques privilégiés dans un espace privé pour lesquels c’était juste du cinéma. Pour nous, ce fut la réalité ; subitement le public s’y est vu, il a reçu les balles qui crépitaient, plus réelles que jamais et qui n’appartenaient pas à la fiction. Les morts et les blessés n’étaient plus des comédiens, mais des soldats, beaucoup de jeunes qui nous étaient familiers, qui faisaient partie de nos vies.

Avant d’aller offrir leurs poitrails à la mitraille traitresse de la rébellion, parfois, de ceux des rebelles intégrés en leur sein, qu’ils considéraient comme des frères d’armes, ils étaient alors nos fils, nos frères, nos amis, nos copains, nos maris, nos pères, pleins de vie et de promesse, confiants en l’avenir.

Ce qu’on nous demande de comprendre, c’est que tout cela nous vient de l’étranger ; c’est là qu’il faut surtout situer le mal et les responsabilités. Lorsque nos voisins ont désarmé les rebelles qui se sont présentés à leurs frontières, ils ont pu ainsi donner un très mauvais exemple d’hospitalité. Cela a pu les irriter, peut-être c’est pour ça qu’ils passent sur nous autres leur colère. Désormais, ces voisins-là devront apprendre à imiter ce qui se fait ici chez nous, c’est le modèle parfait de l’hospitalité.

Nous accueillons les trafiquants de cigarettes, de drogue, les salafistes et AQMI. Qui dit mieux ? Et comment se fait-t-il que nous ne sommes pas salués pour cette performance à nulle autre pareille ? Au lieu de cette reconnaissance, un voisin, celui du pays des Maures, certainement par jalousie, voudrait qu’on donne la chasse à nos hôtes confortablement installés dans le Nord. C’est à se demander de quoi il se mêle, celui-là !

Et les autres alors ? Ceux d’ici qui s’en vont imaginer que visionner le film de la rébellion doit avoir un lien avec je ne sais quelle volonté cachée de ne pas tenir les échéances électorales. Ils n’ont même pas compris qu’il suffit d’arrêter la projection du film, ou tout simplement de couper le courant pour que la rébellion ne soit que ce film qu’il restera à jamais.

Elle a déjà presque 50 ans, cette foutue rébellion, bientôt une commission en organisera le cinquantenaire. Mais les élections, c’est vraiment autre chose ! Heureusement qu’il est là pour expliquer tout cela, lui pour lequel ce genre d’explication est un exercice familier de parjures, et de mots dont le bruit couvre le silence de la vérité.

Non, ne croyez pas que je ne laisse parler que mes sentiments. Pour comprendre, voyez ce que cela a donné, toutes les professions de foi sur la lutte contre la corruption, sur les Etats généraux de l’enseignement… C’est à croire que plus on parle des maux de ce pays, plus les situations évoquées s’aggravent.

Et cela fait peur. Oui ça fait peur de savoir que même certaines agences des Nations unies comme le Pnud, étaient sur le point avant de s’aviser, d’aménager leurs bureaux quelque part où elles auraient dû être prudentes, à défaut d’être avisées. De grâce, il ne faut pas que le Pnud en rajoute à la confusion dans ce pays, ce serait grave et impardonnable.

L’article 118 de la Constitution

Les élections c’est autre chose, avais-je dis ! Le référendum, la révision constitutionnelle également.

Quelqu’un pourra-t-il me confirmer si l’article 118 de la Constitution a été abrogé ? Dans ce cas, il a raison de lancer à la cantonade, qu’il n’y est écrit nulle part que lorsque l’intégrité territoriale du pays est menacée par un conflit armé, aucune réforme constitutionnelle ne peut intervenir et toutes celles en cours doivent être abandonnées.

Mais si l’article 118 de la Constitution existait bel et bien et qu’il n’était pas supprimé, il faudrait peut-être croire qu’une certaine lecture des Accords d’Alger vient d’être proposée. A savoir, les régions de Gao, Tombouctou et Kidal, qui y sont visées expressément, ne font plus parties du Mali. Dans ce cas le conflit armé qui se passe actuellement dans ces contrées, ne concerne pas le Mali, ne concerne pas notre intégrité territoriale. Alors, on peut reformer à tour de bras la Constitution.

Voilà qui est nouveau pour moi, cette lecture des Accords d’Alger. Et pour vous alors ? Et voilà qui pourrait expliquer le silence qui a longtemps remplacé les informations que nous avions cru être en droit d’attendre de lui… Là, ai-je bien entendu que certains rebelles se sont attaqués à Ténenkou où ils auraient détruit les infrastructures publiques ?

Je me retiens de crier au secours ! Les rebelles doivent être en train de faire leur promenade habituelle. D’ailleurs, il nous a expliqué qu’il n’y a pas de guerre au Nord, mais une ballade des rebelles. Une simple ballade qui traduit leur goût particulier pour la mobilité. Décidément, on n’est pas nomade pour rien ! Comment n’y avais-je pas pensé !

Pourtant, cette manière de se promener que ces hôtes particuliers, ces nomades-là affectionnent, continue de jeter dehors, hors de leurs villes et de leur pays, plus de 65 000 personnes réfugiées chez nos voisins, 200 000 autres déplacées à l’intérieur du pays.

Ces compatriotes-là sont loin de trouver leur compte dans le sprint des mots, engagés dans la course à l’explication qu’on nous a servie. C’est trop facile de leur faire comprendre que d’une certaine manière ce qui leur est arrivé est la conséquence de notre hospitalité légendaire, et que leur départ est une partition de la musique du mouvement créée par la mobilité des rebelles, une simple harmonie… du chaos, la symphonie de la souffrance ?

L’Assemblée nationale s’est tue pour écouter religieusement ce concert ? Elle n’a d’attention que pour le grand chef d’orchestre qui conduit avec brio ce chef d’œuvre de… gémissement, de privation, de sang et de larmes. Les rideaux ne sont pas encore tombés, il ne faut surtout pas déranger notre institution à l’allure si belle ; elle s’apprête à faire avec son président, une ovation débout au spectacle qui s’offre ainsi. Mais…vous avez entendu, qui a parlé de cessez-le-feu et de négociation pour la paix ?

Me Mohamed Ali Bathily

08 Mars 2012