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Jeudi dernier, Dioncounda Traoré préside le premier conseil des ministres du nouveau gouvernement proclamé trois jours plus tôt. Assis en bout de table, à la place du président de la République, il a Cheick Modibo Diarra à sa droite, chef du gouvernement. Quarante huit heures plus tard, il préside la finale de la coupe du Mali de football. Tout cela semble très normal dans un pays normal mais ces tableaux ont tout faux. Comme tout le reste dans le Mali post-putsch.

Il faut le dire, c’est normal : tout ce qui s’est passé depuis le 22 mars 2012 sort du cadre de la légalité et de la légitimité souhaitées par la Conférence nationale souveraine et consacrées par la Constitution de 1992. Depuis, cette loi fondamentale a mué pour prendre les traits de l’Accord-cadre du 06 avril dernier. En conséquence, ce qui se passe depuis quelques temps est pire que tout ce le Mali a vécu depuis le 22 septembre 1960.

Nommé le 17 avril comme Premier ministre de la transition, Cheick Modibo Diarra a usé de tous les pleins pouvoirs que lui confèrent le Cnrdre et la Cédéao. A partir du 21 mai, date de l’agression du président de la République par intérim Dioncounda Traoré dans son palais sans défense sérieuse, le Premier ministre a repris à son compte les prérogatives du président Traoré parti se soigner en France. Despote à peine éclairé, Cheick Modibo Diarra est parvenu à se faire détester à la fois par une importante partie des forces vives de la nation et par la communauté internationale, et à se rendre quelque peu impopulaire chez ses amis du Cnrdre et du MP 22. La communauté internationale, par l’entregent de la Cédéao, devant les dérives hégémoniques et totalitaires du PM, n’a pas tardé à exiger la formation d’un gouvernement plus sérieux et représentatif, plus crédible et légitime que celui de vingt-quatre personnes nommé le 24 avril.

Même sous la menace de sanctions contre son pays dont il semble très peu se soucier, Cheick Modibo Diarra, fort du soutien d’une bande de têtes brûlées et écervelées, a refusé de céder aux exigences de la Cédéao, perdant ainsi le peu de capital de tolérance dont il bénéficiait encore. Il aura fallu le retour de Dioncounda Traoré pour obtenir des délais, après qu’il se soit engagé à former un gouvernement d’union nationale dont le préalable était de renvoyer l’équipe en place. Dioncounda Traoré, en véritable président de la transition, a rencontré les différentes couches sociales et sensibilités politiques. Concertations et négociations à tout va. Tout le monde avait cru qu’il avait récupéré ses prérogatives présidentielles. Mais le président, par un communiqué laconique et surprenant, ouvre un appel à candidatures pour les postes ministériels et invite tout le monde à déposer les C.V chez le Premier ministre, celui-là même dont le Fdr, auquel appartient le parti de Dioncounda Traoré, demandait le limogeage.

Lundi 20 août, une équipe est bien née mais elle était loin de ce qu’on attendait. Au vu de ce gouvernement d’union martienne, l’évidence saute aux yeux : Dioncounda Traoré ne contrôle pas grand-chose et Cheick Modibo Diarra fait ce qu’il veut.

Le Premier ministre, seul maître du jeu

Le Premier ministre est le grand maître du jeu, celui qui distribue les cartes. Quelques heures après cette humiliation infligée à la classe politique, le Premier ministre nomme trois ministres sortis du gouvernement précédent aux postes de conseillers spéciaux rattachés à la présidence, et daigne accorder au regroupement IBK-Mali 2012 un strapontin de ministre chargé des langues nationales et de l’éducation civique. Par ces subterfuges, le Martien démontre, s’il en était besoin, qu’il n’a de considération pour rien ni pour personne. Même pas pour l’armée qui tablait sur cinq portefeuilles. Et encore moins pour les forces vives qui doivent se contenter de douze postes. Lui, le maître, s’octroie dix-huit maroquins, soit plus de la moitié des trente quatre départements, c’est-à-dire plus que les forces vives civiles et militaires réunies.

Au nez et à la barbe d’un Dioncounda Traoré passif, confiné au second plan, contraint de meubler la galerie.
Il y a quelques mois, quand s’est posée la question de la désignation du candidat de l’Adéma à la présidentielle, Dioncounda Traoré, malgré sa double casquette de président de l’Assemblée nationale et de son parti, a été taxé d’homme trop neutre et effacé, manquant d’envergure et de personnalité. En fait, l’homme est beaucoup plus effacé que cela, il s’est couché pour éviter les coups de sabots, de gourdins et de marteaux.

Le Mali a déjà une bien trop piètre image sur la scène internationale, avec un territoire aux trois quarts occupés par des groupes armés étrangers, un Etat disloqué. Par conséquent, ce pays ne mérite pas en sus ce désolant tableau d’un président de la République sous les ordres de son Premier ministre, d’un gouvernement d’ouverture nationale doublé d’un cabinet dans lequel des conseillers spéciaux supplantent les ministres, comme c’est le cas avec Sadio Lamine Sow et Tiéman Coulibaly pour les relations internationales, Hamadoun Touré et Bruno Maïga pour la communication gouvernementale. Ce pays n’est toujours pas retourné à l’ordre normal.

La communauté internationale ne doit point être dupe, et doit continuer à exiger un véritable gouvernement d’union nationale, avec un vrai président de la République et un vrai Premier ministre. Chacun des deux éclairés sur leurs rôle et responsabilités, et s’en tenant aux textes. En attendant une convention nationale pour doter le pays d’institutions, organes et acteurs de la transition désignés par le peuple malien en toute légitimité et souveraineté.

Cheick Tandina

Le Prétoire du 27 Août 2012