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A l’Institut des jeunes aveugles (IJA) de Bamako, les non-voyants, mal-voyants et les clair-voyants prennent ensemble les cours. Les premiers se servent d’une tablette, d’un poinçon et de feuilles braillées, les seconds utilisent le tableau noir, le cahier avec une écriture en gros caractères, les mêmes éléments sont utilisés par le troisième groupe. Malgré cette disparité, les cours se déroulent sans problèmes.

Aujourd’hui, l’Institut des jeunes aveugles de Bamako (IJA), situé à Faladié, est une référence au Mali. Construit en 1973 pour s’occuper uniquement de l’éducation des jeunes aveugles, il est devenu aujourd’hui, par la force des choses, une école intégratrice. Il est arrivé à promouvoir en son sein l’éducation dite inclusive. Celle-ci consiste à mettre les non-voyants, les mal-voyants et les clair-voyants -ce terme désigne des personnes qui n’ont pas de problème de vision- dans une même salle de classe.

Cette politique vise à donner une égalité de chance à tous les enfants. Elle permet également de cultiver la solidarité et l’entraide entre les élèves. Pour encourager les clair-voyants à bien s’occuper de leurs camarades non-voyants ou mal-voyants -les aider à accomplir leurs besoins à l’intérieur de l’école comme à l’extérieur- chaque année, l’école décerne un prix dénommé «meilleur camarade».

La solidarité ne se limite pas au seuil de la classe. Elle y entre et facilite la mise en œuvre du principe de l’éducation inclusive.

Le cours au rythme des non et mal-voyants

Ainsi, convient-il de préciser qu’à côté de chaque non-voyant, qui travaille avec la tablette, la feuille braillée et un poinçon, on place un clairvoyant. Celui-ci l’aide à épeler les titres des leçons et les énoncés des exercices. Les mal-voyants, quant à eux, sont généralement placés sur les premières tables, pour satisfaire le reste visuel. Le professeur est tenu d’utiliser les gros caractères au tableau. L’élève peut, à tout moment, se rapprocher du tableau pour bien voir.

A la question de savoir si les professeurs éprouvent des difficultés à s’occuper de ces trois types d’élèves dans la même classe, les réponses ont été on ne peut plus claires.

Au second cycle, Mme Traoré Assa Kouman, professeur de Math, Physique, Chimie et Technologie de nous confier, devant ses 44 élèves, dont 9 non-voyants de la 7e Année, qu’elle est obligée de dicter toute la leçon. «En tout cas, nous sommes obligés d’aller au rythme des non et mal-voyants».

En 8e Année, où les non-voyants sont au nombre de 16 sur un effectif de 48 élèves, Abdoul Hamide Maïga, professeur de Math, Physique, Chimie et Technologie de souligner «l’éducation des non-voyants parmi les clair-voyants n’est pas facile. Mais c’est avec la patience qu’ on arrive à s’en sortir. Il faut qu’ils pointent, touchent avant d’apprendre la leçon. Ce qui est très lent».

Chaka Diabaté, lui aussi, professeur de Math, Physique, Chimie et Technologie, dispensant son cours en 9e Année devant un effectif de 36 élèves dont 11 non-voyants de nous confier: «les non-voyants apprennent facilement les matières littéraires. Leurs bêtes noires ce sont, entre autres, la géométrie, les dessins et les signes mathématiques».

La Directrice du second Cycle, Mme Traoré Ramatoulaye Sy, s’est réjouie de la bonne marche de cette nouvelle pédagogie qui, à son avis, amène ses professeurs à travailler comme des fous afin que les élèves comprennent de la même façon les leçons.

S’agissant du taux de réussite des élèves aux différents examens de Diplôme d’études fondamentales (DEF), Mme Traoré s’est félicitée des résultats de son établissement depuis sa création en octobre 2005. Pour l’année scolaire 2005-2006, l’école a réalisé un taux d’admission au DEF avoisinant les 99%. Le pourcentage de l’année scolaire 2006-2007 a été de 100 %.

Au premier cycle, où l’éducation des enfants est encore plus difficile, c’est Yéhia Touré qui occupe le poste de directeur.

Ainsi, nous a-t-il confié dans un entretien qu’il est fier de la réussite du projet-pilote d’éducation inclusive des enfants non-voyants, mal-voyants et clair-voyants initié par l’Union nationale des aveugles du Mali (UNAM). Ce projet consiste à sauvegarder le résidu visuel en utilisant les gros caractères. Les enseignants qui ont été formés pour s’occuper des enfants sont au nombre de 40.

Dans le cadre du Jumelage avec Montéclair d’Angers, l’IJA est sensiblement épaulé. En 2005, il a bénéficié d’une importante quantité de lunettes pour les mal-voyants. «Il fallait être présent ici ce jour-là pour voir comment les enfants étaient émus. Nombreux sont ceux d’entre eux qui ont sauté de joie en voyant clairement leurs parents et leurs enseignants» s’est souvenu M. Touré. Ainsi, poursuit-il : «Pour la promotion de l’éducation des aveugles, l’Etat doit créer des modules de formation sur la prise en charge de l’enfant aveugle dans les Instituts de Formation des Maîtres. Il est impératif de rehausser le taux de scolarisation des jeunes aveugles. Cela va les mettre à l’abri de la mendicité, source de harcèlement sexuel, entre autres maux».

A cause de la pauvreté, nombreux sont les parents qui font de la résistance à amener leurs enfants à l’IJA.

S’agissant des critères d’inscription à l’IJA, le candidat doit avoir un certificat de cécité établi par l’Institut Ophtalmologique tropical d’Afrique (IOTA) et un extrait d’acte de naissance. Les frais d’inscription sont de 2000 F CFA et les frais de prise en charge 30 000 F CFA pour toute l’année.

A cause de la pauvreté, nombreux sont les parents qui font de la résistance à amener leurs enfants à l’IJA. Ce sont les préjugés et les stéréotypes qui bloquent beaucoup d’entre eux. Awa Konaré, âgée d’environ 13 ans, aveugle, élève en 5e année de témoigner: « Au départ, ma mère avait catégoriquement refusé de m’envoyer à l’école. Car elle pensait que les aveugles ne pouvaient pas étudier. C’est grâce au concours d’une voisine et du président de l’UNAM que je suis arrivée ici. Aujourd’hui, grâce au braille, j’ai appris à écrire et à lire. Je fais du calcul, j’apprends la morale et les sciences. Je demande aux parents de venir inscrire leurs enfants. Car c’est seule l’instruction qui assure l’indépendance. Je souhaite devenir un haut cadre du Mali».

Kanaba Traoré, élève en 4e Année a, quant à elle, affirmé que c’est son père géniteur qui est venu l’inscrire. «Aujourd’hui, je me sens bien à l’aise, car je comprends et je parle français». Il est à rappeler qu’aujourd’hui l’IJA fait face à d’énormes difficultés d’ordre matériel pour assurer la prise en charge de l’éducation des enfants aveugles. Les matériels utilisés, tablettes, cubarithmes, poinçons, et feuilles braillées ne sont pas fabriqués en Afrique. Conséquence, ils coûtent très cher. Par exemple, une rame composée de 800 feuilles braillées se vend sur le marché à 16 000 F CFA.

Au premier cycle, une rame correspond à la consommation de la semaine. Au second cycle, ce sont deux rames qui sont consommées dans le même temps.

Somme toute, il convient de souligner que l’Etat doit augmenter la contribution qu’il accorde à l’IJA et à l’UNAM. Le premier bénéficie de 2,5 millions F CFA chaque trimestre pour la prise en charge de l’action éducative. Quant à la seconde, elle perçoit 5 000 000 F CFA.

En tout état de cause, pour mieux aider l’UNAM, l’Etat doit rendre plus opérationnelle la Société de production des aveugles du Mali (Sopram) en consommant la craie et les serpillières qu’elle produit.

Abdoul Karim KONE

05 octobre 2007.