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«Un militaire, quel qu’il soit, demeure un militaire, la démocratie, ils s’en moquent»

Ibrahim MAIGA est diplômé de Philosophie de l’Ecole Normale Supérieure de Bamako depuis 1989 ; année où il a soutenu avec succès un mémoire intitulé «Essai d’une critique marxiste de l’idéologie révolutionnaire de Sékou Touré», sous la direction du Professeur Komakan KEITA. Il est aussi titulaire d’un Diplôme d’Etudes Approfondies en Sociologie, fraîchement décroché à l’Université Mandé Bukari de Bamako, sous la direction du Professeur Chéïbane Coulibaly.

En poste aujourd’hui, au Ministère de l’Environnement et de l’Assainissement, Ibrahim MAIGA est un militant du Rassemblement Pour le Mali (RPM) dont il est l’un des trois Secrétaires à la Communication.

Il a une assez bonne pratique des médias en tant que journaliste dans différentes rédactions de la place. C’est à ce titre qu’il a bien voulu répondre à nos questions.

L’Inter de Bamako : Est-ce que le Mali est un pays pauvre au regard des récents diagnostics du Vérificateur Général (102 milliards), CASCA (300 milliards) Rapports de la Banque Mondiale sur la Corruption (21 milliards) ?

Ibrahima Maïga : Il faut relativiser les choses et éviter les schémas fixes.

Le Mali est un pays pauvre au regard des performances actuelles de son économie, au regard des richesses créées et distribuées, au regard de l’immensité des besoins qui ne sont pas encore satisfaits.

Je veux parler seulement du nombre croissant des enfants qui doivent aller à l’école et qui ne le peuvent pas parce que l’Etat n’a pas mis en œuvre les préalables. Les facteurs qui peuvent expliquer cette pauvreté, s’ils sont nombreux n’en sont pas des justificatifs.

Il y a un paradoxe qu’il faut souligner car le Mali, pauvre parmi les pauvres, est des plus mal gérés. Il connaît bien de tares, comme la corruption dont vous parler justement, et diverses autres pratiques inacceptables.

Nous sommes un pays pauvre qui gère mal ses ressources. Effectivement, les chiffres qui sont avancés comme étant dans les circuits du détournement sont effroyables. La juste récupération de ces sommes faramineuses peut être un indice de lutte contre la pauvreté, pour être dans la saison.

Le phénomène de la dilapidation des ressources publiques est bien connu dans son fonctionnement et sa structuration. Régulièrement, les différentes structures chargées de faire la part des choses font des publications qui sont directement remises au Chef de l’Etat.


Pourquoi, celui-ci ne fait-il pas montre d’une quelconque célérité ? Pourquoi hésite-t-il à mettre en accusation ceux qui sont convaincus de prévarication ?

Vous avez remarqué que le Vérificateur Général, d’inspiration canadienne, a été institué ici, au forceps, parce que le candidat ATT avait promis d’être un chevalier de la transparence.

Et depuis, le Vérificateur produit consciencieusement des documents auxquels personne ne veut donner suite. Pas même ATT qui est son géniteur. Au contraire, des campagnes sont en cours pour le dénigrer et montrer la «légèreté» de son travail.

Nous sommes sur ce plan un pays pauvre qui n’est pas regardant sur ces finances publiques. Le fait est que nous sommes pauvres. Et la corruption endémique en rajoute.
Cependant, nous sommes aussi un pays potentiellement riche.

Il faut mettre en évidence cette richesse par des politiques judicieuses au bénéficie du maximum de nos concitoyens. Et le système démocratique peut y aider, car il pose alors véritablement la nature de l’Etat. Quel type d’Etat pour nos pays ?

Vous avez vu le Brésil et l’Inde qui sont de grandes démocraties avec des pauvres à n’en pas finir. Ces pays construisent des navettes cosmiques, la bombe atomique et bien d’autres options fondamentales, mais la pauvreté qui découle de l’inégalité des chances et de la mauvaise répartition du revenu national est là.

On peut dire la même chose du Nigeria et de l’Angola. Ces pays ont tout pour décoller économiquement, mais ils sont si mal gérés ! Comparez les richesses du Nigeria, de l’Angola, à des pays européens comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal. La différence entre ces pays se situe fondamentalement au niveau du système de gestion, à la transparence.

Je veux dire que notre état actuel est loin d’être une fatalité et il ne faut surtout pas qu’on nous convainque indéfiniment que nous sommes des pays pauvres comme le font les économistes de la Banque mondiale. Au départ, ils nous ont catalogué, avec beaucoup de condescendance, comme étant des «Pays en développement». Après, ils se sont ravisés pour faire de nous des «Pays pauvres».

Aujourd’hui, nous sommes devenus des «Pays pauvres très endettés». Et le comble, c’est qu’il y a des pays africains qui se livrent une compétition serrée pour être éligibles à ce programme dit des «Pays Pauvres et très Endettés» (PPTE). La pauvreté mentale est la pire forme des pauvretés.


Etes- vous pour ou contre la démocratie en Afrique ? Si oui quel modèle de démocratie pour le continent ?

Quelqu’un peut-il avoir des raisons pour être contre la démocratie au point de ne pas la vouloir pour l’Afrique ? Je suis pour la démocratie car elle est universelle. J’en parle ainsi parce qu’il n’ y a pas de démocratie à géométrie variable.

Autrement, il s’agirait de recettes dont les seules républiques bananières ont le secret. Il y a des règles et des principes auxquels tous les acteurs doivent souscrire.

Dans tous les pays, la démocratie rime avec le vote du peuple légalement encadré, le respect du suffrage exprimé par le peuple.

Dans toutes les démocraties, la justice fait preuve d’une assez grande liberté et d’une assez grande justice pour dire le droit, arbitrer. Et ces décisions de justice peuvent être contre l’Etat ou certains acteurs qui croient qu’ils sont l’Etat.

A mon avis, la question serait de savoir si l’Afrique a encore les ressources pour se mettre à l’école de ces valeurs. Sommes- nous des démocrates, car manifestement seuls les démocrates peuvent instituer la démocratie ?

Quand dans un pays, les élections sont faussées par le simple fait de quelques commis à la solde d’une clique, il y a problème. Quand dans un pays, les juges, contre le bon sens, ferment les yeux sur des monstruosités d’apocalypse et avalent toute sorte de couleuvre pour ne conforter que le prince du jour, il y a désespoir.

La démocratie est avant tout, au-delà du suffrage universel, le règne du droit. Cette dimension est essentielle. Et la perdre, équivaudrait à légitimer tous les abus.

Malheureusement, c’est le tableau qui se présente en Afrique où les élections sont devenues une farce de mauvais goût et des scènes de gaspillage, car dans tous les cas le résultat est connu : le prince sortant candidat à sa propre succession ne doit pas perdre. C’est ce qui se passe partout : en Guinée, au Sénégal, au Burkina Faso, au Cameroun et au Mali, j’en passe.

Quand bien même les constitutions paraissent assez claires sur le nombre des mandats présidentiels, il y a toujours le moyen de revenir sur cette disposition par des habilités de prestidigitateur. Voyez ce qui s’est passé au Cameroun. Quelques années avant, le Burkina Faso a vécu le même genre de révision constitutionnelle.

On ne peut pas s’empêcher d’ouvrir les yeux sur le cas du Mali où des esprits bien engoncés dans certains couloirs commencent à débiter un la bien inquiétant et qui consiste à dire que la limitation des mandats est antidémocratique ! Ce sont des sirènes isolées ou des éléments d’une stratégie bien pensée ?

Il y a à garder la vigilance et surtout rappeler à tous les apprentis sorciers qu’un pays ne peut pas se défaire d’une dictature et s’empresser de retourner dans ce même giron, parce que tout simplement des intérêts privés gravitant autour de l’institution présidentielle se voient subitement compromis à la fin d’un délai constitutionnel ?
Mais l’Afrique est si familière des pantalonnades comme on l’a vu dans un passé récent au Togo !

Quelle est la différence entre un Président indépendant démocratiquement élu et un Président indépendant politiquement élu ?

Pour moi, l’important réside dans la source de légitimité du pouvoir. Cette source peut être que du peuple, l’expression de la volonté populaire, à travers des élections libres et transparentes. Un candidat peut être indépendant et élu «démocratiquement», comme nous le constatons de plus en plus.

Un candidat peut être aussi indépendant et être élu «politiquement». Le paradoxe, pour moi, vient de ce que ce candidat à cette si haute charge ait pu être un indépendant, un électron libre, un pigiste.
Ceci dit, seule la démocratie peut consacrer une élection d’un candidat, car elle seule consacre l’égalité de tous devant la loi.

C’est parce qu’une telle possibilité existe que des indépendants ont pu se présenter à des élections contre l’esprit et la lettre des textes de base. Là encore l’emprise du droit est manifeste, car seule une bonne interprétation des textes peut mettre fin à certaines formes de dérives.

Comment un candidat indépendant parvient-il à se hisser au sommet de l’Etat ? Les politiques doivent s’interroger, car la pratique n’est pas loin des coups d’Etat sur toute la ligne.

Ce sont les calculs des politiques qui peuvent faire qu’un indépendant puisse être élu à la magistrature suprême. Il est politiquement élu. Dans ce cas, le divorce entre lui, le pays légal et le pays légitime, pour reprendre Houphouët Boigny est manifeste.

La démocratie est d’abord une affaire des partis politiques. C’est à ces partis que l’Etat a prioritairement accordé des prérogatives pour lesquelles elles ont droit à l’argent public. A ce titre, il leur revient de veiller à la marche de l’Etat.

Vous avez été l’un des rares observateurs de la scène politique à annoncer dès 2000, le retour des militaires au pouvoir en Afrique. C’est chose faite, aujourd’hui au Mali, le bel exemple de démocratie chaussée de rangers.
Le retour des militaires aux affaires n’a pas été une surprise pour moi. Il y a que maintenant ce retour s’effectue en douceur.

Les militaires qui reviennent aux affaires ont la sagesse de le faire «démocratiquement», par les urnes, comme ce fut le cas du Mali. Souvent, ces militaires ont rangé leurs treillis et créer des partis politiques qui leur servent de rampe. Souvent, ils créent des structures difformes où rien ne se dit qui soit contre les velléités du messie.

Ces revenants ont su se donner une onction de l’extérieur, plus précisément du capital financier international, dont ils ne peuvent menacer les intérêts économiques et géo stratégiques. Tant que ces bases sont respectées, ils peuvent venir s’offrir toutes les pantalonnades et se porter comme les chantres et les hérauts de la démocratie africaine.

Mais, il ne faut pas se leurrer, car un militaire, quel qu’il soit, demeure un militaire. La démocratie ? Ils s’en moquent. Prenez tous les cas en Afrique et vous verrez que la réalité du pouvoir n’est qu’entre les mains des militaires. Ils sont présents au Gouvernement.

Ils sont dans la chaîne du commandement administratif (gouverneurs de région, Préfets et Sous Préfets…) Ils vont jusqu’à s’occuper, de l’organisation des élections, avec la main mise totale sur les listes électorales et la répartition de l’aide publique aux partis politiques !

En réalité, la façade est civile, mais le fondement est militaire. Ces militaires n’ont pas besoin de partis politiques alors même qu’ils disent vouloir consolider la démocratie.

Peut- on parler de démocratie sans les partis politiques ? Du coup, ils ont une vision fonctionnaliste et dangereuse de la politique qui pour eux se résume bassement «résoudre les problèmes des gens», dans la pure tradition des «sauveurs de la nation».

Je pense que le retour des militaires doit attirer l’attention des démocrates de nos pays, à travers de nouvelles interrogations sur la politique, la chose politique, la chose publique et l’Etat.

Parler de modèle malien, vouloir continuer de modèle malien, est une idée qu’il faut revoir maintenant car la vitrine s’est dégradée.

Les conditions dans lesquelles les élections se sont déroulées dans notre pays ont fini de convaincre les observateurs sur les avatars consacrés ici et qui sont aux antipodes des valeurs de la République et de la démocratie.

Le modèle de réussite me parait être du côté de la Mauritanie où le Colonel VALL après son pronunciamiento a organisé des élections générales qui ont projeté la Mauritanie dans la modernité. Pour y avoir été à plusieurs reprises, j’ai vu comment dans un bureau de vote il était impossible de frauder, car les bulletins sont sur des souches numérotées.

Il était impossible de voter à l’avance, comme on l’a vu chez nous. Ce n’est pas la seule leçon qui nous vient de notre voisin. Il y a eu aussi la concrétisation du chef de l’opposition qui est reconnu et informé de la vie de la nation. Le Mali attend encore frileusement l’opérationnalité de cette disposition annoncée comme argument de campagne électorale.


L’Education est la page noire de la démocratie ? Comment sortir des crises ?

L’Education est d’abord une question de souveraineté nationale. Un pays ne peut se satisfaire d’une école qui lui a été définie par l’extérieur pour des intérêts extérieurs.

Quel type d’école, nous faut-il pour notre développement ? Les Maliens doivent répondre à cette question en toute souveraineté.

A partir des ces préalables, le pays se fixe des objectifs réalistes en dehors des politiques d’ajustement qui ne sont pas bonnes pour l’école. Voyez comment l’école a souffert de ses ajustements structurels avec ce départ massif à la retraite anticipée des meilleurs enseignants du pays à partir des années 90 !
L’école est en crise parce qu’elle n’est pas prise dans sa dimension globale.

Il nous faut sortir de la logique des institutions financières et formuler de nouvelles propositions. Pourquoi compartimenter de façon si caricaturale l’éducation de base par rapport aux ordres d’enseignements ? Pourquoi ne pas créer un ministère de l’Education et de la Formation Professionnelle ? Un ministère de la jeunesse et de la Formation Professionnelle ?

Il nous faut une nouvelle redéfinition de nos priorités. C’est un impératif.

Réalisée par Amy SANOGO

23 Juin 2008