Partager

Le président Ibrahim Boubacar Keïta qui participe à Paris au Sommet sur la paix et la sécurité en Afrique, a accordé à nos confrères Charlotte Bozonnet et Yves Michel Riols du quotidien « Le Monde », une interview sur les relations franco-maliennes et « l’exception » qu’est devenu Kidal au détriment de « l’enthousiasme envers la France » qu’éprouvaient les Maliens au début de l’année.

Le Mali est-il un pays sous tutelle internationale et jusqu’à quand les forces étrangères ont-elles vocation à rester sur le territoire malien, ont demandé les journalistes du Monde. Le Mali, a assuré Ibrahim Boubacar Keïta, « ne sera jamais un pays sous tutelle et je ne serai jamais un président fantoche. Ces troupes ont vocation à aider le Mali à recouvrer son intégrité territoriale et sa souveraineté ». Hélas, a-t-il ajouté, « la présence de ces troupes a empêché le Mali de rétablir l’autorité de l’Etat à Kidal, alors qu’il l’a fait à Gao et à Tombouctou ». Le président Keïta a livré son analyse de la situation ainsi créée : « La rébellion touareg du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) est retournée à Kidal dans le sillage des troupes qui sont venues nous libérer. La libération s’est faite de manière conjointe jusqu’aux abords de Kidal, où là, on a bloqué les Maliens. Pourquoi ? Serions-nous des barbares d’une autre époque qui, une fois à Kidal, se mettraient à massacrer tout le monde ? L’armée malienne n’est pas une armée de soudards, surtout cette armée qui est aujourd’hui en refondation. Je ne comprends pas que Kidal ait été une exception. Pour un ami de la France comme moi, j’assiste avec beaucoup de dépit à un reflux de l’enthousiasme envers la France dans la population malienne qui avait applaudi l’intervention française au début de l’année. Aujourd’hui, les Maliens s’interrogent … Laisser croire qu’un soutien au MNLA peut conduire à résoudre des prises d’otages est d’une naïveté déconcertante. La communauté internationale nous oblige à négocier sur notre sol avec des gens qui ont pris des armes contre l’Etat. Je rappelle que nous sommes un pays indépendant. L’Etat malien est contraint de négocier avec un groupe armé qui s’en vante, dans quelle comedia dell’arte sommes-nous ? ».

La France a-t-elle commis une erreur en nouant des contacts avec le MNLA ? A cette question, IBK a répondu : « Ce sont plus que des contacts, je suis très bien informé. Je ne peux imputer cette doctrine à François Hollande car je note avec bonheur que ce comportement est en train de changer de manière drastique. Nous ne comprendrions pas qu’il en soit autrement. L’armée malienne, cantonnée dans un fortin, ne pouvait pas circuler dans Kidal, où il y a eu une épuration ethnique. Tous ceux avec la peau noire ont été priés de quitter la ville. Cela, on ne le dit pas ».

Evoquant « la tragédie de l’assassinat des deux journalistes de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre », le président Keïta a fait remarquer que « Claude et Ghislaine sortaient d’un entretien avec le maître de Kidal, Ambeiry ag Rhissa. Leurs ravisseurs ont franchi quatre barrages et sont repartis en retraversant les mêmes barrages, on se pose forcément des questions ». « Si l’armée malienne avait été là, libre de ses mouvements, je pense qu’il en aurait été autrement », indique-t-il.

Le chef de l’Etat ne partage pas le sentiment souvent exprimé que la France est condamnée à jouer le rôle de gendarme de l’Afrique. Mais, estime-t-il, « la France a, hélas, des devoirs historiques. Quand on a fait un chemin ensemble, aussi douloureux qu’il ait pu être parfois, il en reste toujours quelque chose. La France, vis-à-vis de l’Afrique francophone, se sent un devoir qui est d’abord un devoir de solidarité. Nous sommes condamnés à cheminer ensemble ». A ce propos, relève-t-il, le sommet de l’Elysée qui s’ouvre aujourd’hui dans la capitale française, « a le mérite de rappeler que sans la paix et la sécurité, tout le reste est vain. Nous avons de vastes problèmes de développement, il faut presque tout reprendre de zéro. Nous devons d’abord stabiliser nos pays et résoudre la question de l’Etat-nation. Aujourd’hui, ce vivre-ensemble est remis en cause de façon brutale au Mali. Même si nous avons été préparés par des crises cycliques d’irrédentisme, nous ne comprenons pas l’acuité qu’elles ont prise, avec cette revendication d’indépendance qui n’est assumée que par une infime minorité de la communauté en question ».

Brehima Touré

L’Essor du 6 Décembre 2013