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Maintenant que Bahanga a goûté à sa propre médecine, quelle sera la suite des événements ?

Depuis mai 2006 et le début de l’odyssée sanglante d’Ibrahim Ag Bahanga, les Maliens ont vécu toutes les émotions. De la colère à la frustration, de la résignation au dégoût, mêmes les plus pacifistes et les plus paisibles citoyens ont manifesté une exaspération certes légitime. D’une part, personne ne comprenait exactement les motivations de celui qui souhaite sans doute porter l’étiquette – peu glorieuse sinon que dans les esprits pervers – d’éternel rebelle ; d’autre part, il est clair qu’à part des attaques sanglantes et des massacres gratuits, aucune stratégie cohérente ne guidait l’homme dans son équipée funeste.

Ses premières revendications, et pour l’instant les seules connues, trouvaient leurs réponses dans l’Accord d’Alger, de l’avis même de son porte-parole, grand amateur de micros et communiqués inopportuns. Mais, se croyant toujours fin finaud et apte à obtenir davantage, il s’est lancé dans un jusqu’au-boutisme qui, probablement, lui sera fatal.

Il y avait, quelque part, en lui, une conviction que l’armée ne pouvait rien faire. Et surtout, sa promesse inconsidérée à des jeunes aux prises à des doutes existentiels, qu’il leur ouvrira grandes les portes des forces publiques au bout de la rébellion, est révélatrice du dogmatisme qui le guide.

Je pense qu’une des erreurs d’Ibrahim Ag Bahanga et de ses suiveurs a été de sous-estimer la capacité de riposte des forces armées maliennes. Il est vrai que de Kidal à Menaka, d’Ansongo à Abeibera, de Diabali à Nampala, il avait opéré ses raids meurtriers pour se replier quasiment sans dommage. D’où, certainement, sa conviction que la partie adverse était sclérosée sinon chloroformée.

En moins d’un mois, cependant, il est passé du statut de roi du désert à celui de rat du désert ; de traqueur à celui de traqué. Et, l’on pourrait même dire que, pour la première fois de sa vie, Bahanga a pris conscience qu’il vit sur du temps emprunté, pour reprendre une expression chère au milieu interlope.

Ses deux principales bases de repli ont été détruites, plusieurs de ses sbires capturés et embastillés, d’autres sont morts sur le champ de bataille. Et, selon les informations les plus crédibles, son principal lieutenant et exécuteur de basse besogne, a été alpagué par les forces armées et cela constitue un revers important. Il a même libéré, sans tintamarre ou fanfaronnades habituelles, les trois derniers otages militaires qu’il retenait.

Au moment où nous sommes, il semble qu’une pause soit en vigueur dans les affrontements. Les colonels El hadj Gamou et Ould Meydou qui mènent l’opération ne sont pas des hommes très diserts et c’est tant mieux ainsi. Le champ d’expression d’un vrai officier est le champ de bataille, et là, ils ont livré la marchandise. Les Maliens sont seulement en droit d’espérer que la bande criminelle sera acculée dans ses derniers retranchements et mise hors d’état de nuire.


Traqueur traqué

L’armée est en train de se réconcilier aujourd’hui avec le peuple, le peuple qu’il doit défendre à tout prix, au prix de tous les sacrifices. Il est remarquable de noter que cette armée malienne a réussi sa mutation et l’intégration massive des éléments arabo-touareg n’y est pas étrangère. Dans toutes ses opérations, elle a fait preuve de professionnalisme et de retenue : pas une bavure n’a été signalée de sources crédibles. Les tentatives pathétiques de certains individus de créer des génocides (imaginaires) ont lamentablement échoué.

Je l’ai dit et je le répète pour que les sourds entendent : l’armée de 2009 n’est pas celle de Diby Silas. Elle ne se trompe pas d’ennemis et sait exactement ce qu’elle vise par ses opérations. Elle a tardé à montrer ses muscles, mais elle a fini par le faire. C’est un motif de soulagement et de détente.

Toutefois, il y a un enseignement principal à tirer de toute cette tragédie : Au bout du compte, personne n’en sortira indemne. Par son extrémisme et son refus obstiné du dialogue et de la mesure, Ibrahim Ag Bahanga porte sur sa conscience le poids moral du malheur de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants de l’Azawad que la peur et la propagande ont conduit de nouveau sur les chantiers de l’exil.

En endoctrinant des éléments intégrés à l’armée et en les poussant à retourner leurs armes contre leurs compagnons, Bahanga a créé un précédent dangereux et les plaies ouvertes par cet antagonisme mettront des décennies à cicatriser.

Alors que des milliers de Touareg n’aspirent qu’à vivre dans la paix et la dignité, l’aventure criminelle d’Ag Bahanga les a mis dans une position inconfortable.

Alors, quand le flibustier du désert tente de s’ériger en défenseur de la cause touareg qu’il a réinventée à sa propre sauce indigeste, il ne comprend simplement pas que sa communauté est la première victime de son irresponsabilité.

Aussi, Bahanga portera devant l’Histoire et devant son peuple qu’il dit aimer et défendre, la responsabilité de la résurgence des antagonismes ethniques ou claniques. Des officiers au brillant avenir qui l’ont suivi doivent aujourd’hui se mordre les doigts…

Combien de fois faut-il le dire et le redire encore : les armes ne serviront jamais à booster le développement d’une région. Au contraire, l’état de rébellion est un frein puissant puisqu’il entraîne la suspension ou la fin de tous les projets porteurs. Chaque fois que Kidal fait la « une » pour les mauvaises raisons, ce sont des milliards de F CFA en investissements, public ou privé qui s’évaporent.

Et le gouvernement malien devrait profiter de ce momentum, de cet avantage du terrain et de l’opinion publique pour relancer tous les projets de la région de Kidal, pour couper l’herbe sous les pieds des derniers extrémistes qui veulent étirer la sauce, pour prouver qu’enfin, la République est une et indivisible.

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

04 Février 2009