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Depuis l’ouverture officielle de la campagne pour la présidentielle du 29 avril, les candidats maliens sont les invités de Radio France Internationale (RFI). Ibrahim Boubacar Kéïta, le candidat du RPM, soutenu par une dizaine d’autres formations politiques était l’invité de Christian Boibouvier hier mercredi 11 avril 2007. Pour le Kankékentiki il ne souffre d’aucune ambiguïté qu’ATT n’est pas un démocrate, qu’il a fait une personnalisation du pouvoir sous son règne et que l’égal accès aux médias d‘Etat n’est pas assuré. Malgré tout IBK rassure que le combat de la démocratie sera gagner le 29 avril.

Ibrahim Boubacar Kéïta, bonjour. Est-ce que vous ne regrettez pas d’avoir appelé à voter Amadou Toumani Touré il y a cinq ans ?

Non, quand même pas, il fallait le faire. Mais je ne savais pas que l’homme n’était pas un démocrate et qu’il ne pouvait pas répondre à nos attentes sur ce plan là.

L’homme n’est pas un démocrate, dites-vous, cela est un jugement très sévère. Vous n’êtes pas, en ce moment, dans une campagne ou tout le monde peut s’exprimer librement ?

Je l’assume entièrement quand le chef de l’Etat-candidat a eu tout le loisir de battre campagne pendant des mois et des mois au point que la Commission électorale nationale indépendante a dû sonner l’alerte. Quand un ou deux ministres parlent pendant des minutes et des minutes du chef de l’Etat-candidat à sa propre succession, cela n’est pas correct, et c’est pas là un égal partage des temps d’antenne. Et quand on voit également que le chef d’Etat ne supporte pas la critique, d’aucune façon et pour avoir critiqué l’action collective au niveau gouvernemental, notre parti a été l’objet de toutes sortes de malices, de toutes sortes de coups, je m’inquiète. Cela n’est pas une pratique démocratique. Si le Mali devait encore perdurer pendant cinq ans alors là, le Mali serait vraiment une démocratie de façade.

Voulez-vous dire qu’il y a une personnalisation du pouvoir ?

Aujourd’hui, c’est évident, l’appropriation dans le champ privé du domaine collectif. Voilà le patrimonialisme, voilà la plaie des régimes en démocratie en Afrique. Au Mali, quand on met en œuvre une politique des logements sociaux une politique qui a existé depuis le président Modibo Kéïta, jamais on n’a entendu parler de Modibobougou, Moussabougou, de Konarébougou mais aujourd’hui on entend ATT-bougou au motif qu’il aurait offert ces logements aux populations. Quelle tromperie. Quand des ministres vont quelque part inaugurer un forage, remettre les clés d’une école et qu’on dit que cela est dû à la générosité du Chef de l’Etat, nous sommes en plein patrimonialisme. Il est temps que l’Afrique aussi se conforme un peu aux normes internationales. Que nous ne soyons pas toujours des caricatures d’Etat. Et qu’on dise que c’est l’Afrique, ça passe, moi je suis indigné par cela.

Vous dénoncez le patrimonialisme, mais est-ce que la corruption n’existait pas déjà dans les années 90 lorsque vous étiez premier ministre d’Alpha Oumar Konaré ?

Bien sûr, bien sûr, mais ce n’est pas pour autant que l’on peut justifier son maintien et son amplification. Elle a un niveau aujourd’hui inégalé, voilà à quoi le clientélisme peut conduire.

Si vous êtes élu, quelle sera la première mesure économique ?

Faire en sorte que nous puissions avoir un taux de croissance qui soit un peu à la hauteur de ce qu’il était quand nous étions aux affaires. Nous étions à 6 et quelque %. Et également faire en sorte que cette croissance puisse être mieux partagée. Mais il y a un dossier urgent, la CMDT, la compagnie malienne de développement des textiles.

C’est-à-dire le coton !

Le coton, on sait le sort dont il souffre sur le plan mondial par rapport aux grands pays développés. Ce combat, on va le conduire. On va faire en sorte à l’intérieur que les contonculteurs, qui subissent les poids de l’endettement excessif, soient soulagés par l’intervention de l’Etat qui puisse les remettre à flot.

Ibrahim Boubacar Kéïta, l’année dernière, vous avez critiqué l’accord d’Alger entre le gouvernement et les rebelles touaregs. Mais cet accord n’a-t -il pas eu le mérite de ramener la paix ?

Je l’espère, je le souhaite, en bon français de Molière, cela veut dire que je le respecte. Je suis partisan de la paix. Je ne suis pas un va-t-en-guerre. Loin de là.

Oui parce que l’an dernier certains ont dit que vous étiez un va-t-en guerre sur ce dossier !

(Rire) Je n’ai jamais été, jamais été un va-t-en guerre. C’est trop facile. J’ai simplement voulu que l’Etat s’assume. Un Etat, quand il fait face à une mutinerie il y a un code de discipline militaire qui s’applique. Un point un trait. Mais au-delà de cela la mutinerie a eu pour cause le manque de confiance totale entre les frères du Nord et le chef de l’Etat. Et je suis certain que si j’avais été aux affaires, le climat de confiance aurait été tel qu’il n’y aurait pas eu besoin d’une telle extrémité. Je dis que quand un Etat a du champ et quand on a la réputation d’une présidence limitée, cela n’est pas propice à une bonne gestion. Dans ces conditions là l’Etat met un insécurité tous ses citoyens.

En France les quatre poids lourds de la présidentielle refusent de régulariser tous les sans-papiers. Si vous êtes élu, qu’est-ce que vous direz aux autorités françaises qui voudront éventuellement renvoyer chez eux des milliers de Maliens sans papiers.

Ecoutez, nous ferons comprendre qu’il est difficile d’être un ami du Mali et de traiter les Maliens comme des parias. S’ils sont en irrégularité, d’accord qu’on les mette dans les conditions humaines même s’il faut les reconduire. Qu’ils ne viennent pas chez nous dans des vols spéciaux, enchaînés, humiliés, cela est intolérable, je ne pourrai pas comprendre cela de la part d’un pays ami.

Le président Amadou Toumani Touré a-t-il eu raison ou tort de recevoir Nicolas Sarkozy, l’an dernier à Bamako ?

Il a eu raison, cent fois raison de l’accueillir. M. Sarkozy n’est pas un ennemi du Mali ni des Maliens. M. Sarkozy a une conception de sa mission que je respecte totalement. Moi aussi, j’ai mes convictions. J’aime les hommes de conviction, de caractère. Des hommes qui ne considèrent pas l’Afrique avec paternalisme.

Ibrahim Boubacar Kéïta, quelle est votre stratégie pour le 29 avril 2007. Est-ce mettre Amadou Toumani Touré en ballottage ?

(Rire) Hé, c’est pas le général De Gaulle. Vous savez nous nous battons pour gagner, face à un Etat entièrement mobilisé. Nous ferons en sorte que la vérité sorte des urnes. C’est vrai que c’est mal parti. On a mis en place une CENI dans laquelle nous ne figurons pas. En raison des combinaziones nous avons été écartés. Pour autant nous nous battrons pour dire qu’il y a encore de l’espoir pour une démocratie véritable et digne de ce nom, pas une démocratie tropicalisée. Et, Incha’ Allah nous gagnerons ce combat-là.

Transcrite par Youssouf Camara

12 avril 2007.