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Le prochain président de la République devra être l’artisan d’une authentique révolution au sommet de l’Etat. L’expérience politique et la poigne d’Ibrahim Boubacar Keita plaident en sa faveur même s’il devra lucidement gérer les vautours politiques, histoire de ne pas tomber dans les erreurs du passé récent.

jpg_une-2029.jpgLe Mali vient de signer son retour à la démocratie des plus belles. Une participation record et un climat apaisé ont permis de redonner fière allure à la nation. En l’espace de deux semaines, tout un processus a connu un dénouement heureux, à la satisfaction de la grande majorité des candidats à la présidentielle et de la communauté internationale sans exclusive. Cette victoire électorale est tellement belle que rien n’était gagné d’avance. Restaurer un pays en lambeaux en mettant d’abord fin au cafouillage politique n’est pas une chose aisée dans un environnement de suspicions et d’antagonismes acharnés. Il fallait avoir un moral d’acier et un sens patriotique élevé pour faire triompher la démocratie. Ce qui est désormais chose faite même si le plus dur reste à venir.

L’issue de l’élection présidentielle étant certaine, il faudrait maintenant tourner la page électorale pour redonner un nouveau souffle au Mali, à travers une reconstruction multisectorielle. A cet égard, l’assainissement de la vie politique doit être l’un des socles sur lesquels le nouveau Mali se reposera. Tout le monde a vu les limites de la « gestion consensuelle » du président déchu, qui, à son temps, a même confessé que « l’on ne sait pas là commence l’opposition et là où elle s’arrête ». Le Mali aura besoin d’une opposition constructive et responsable qui marquera, à la culotte, le gouvernement. Pour y parvenir, le temps des laudateurs sans scrupule et des béni-oui-oui doit être révolu. Ceux-ci ont ruiné l’Etat sous ATT et conduit à la faillite morale de la nation. Il serait donc judicieux d’écarter toutes les personnalités politiques ou publiques complaisantes et dont le seul but ne serait que d’arriver à leurs fins, en s’alignant derrière le prince du jour. L’opportunisme politique qui a accompagné la candidature du président élu n’est pas de nature à dissiper les inquiétudes quant à l’émergence d’une nouvelle classe de politiciens avides du pouvoir. Heureusement qu’Ibrahim Boubacar Keita a promis à la future opposition «tout le respect dû à son rang » et l’absence de toute « ambiguïté » entre le pouvoir et le contre-pouvoir.

Rectifier le tir

Opposant farouche au régime d’ATT, IBK mesure donc toute l’importance d’une opposition crédible dans une démocratie. Il ne sera pas déçu en ce sens que son challenger au second tour de la présidentielle, Soumaila Cissé, et d’autres leaders du Front pour la République et la démocratie (FDR) semblent être déterminés à animer l’opposition au pouvoir IBK.

Les récompenses électorales pourraient toutefois nuire à la bonne gouvernance et au jeu démocratique. L’on sait que beaucoup de candidats à l’élection présidentielle étaient dans les starting-blocks dans le dessein de reporter leurs voix sur le candidat le mieux placé au second tour, avec souvent des cacophonies abasourdissantes. L’objectif ultime était d’obtenir la promesse de leur «messie» de se voir confier un département ministériel ou un poste juteux dans la haute administration. Ce ne serait pas intéressant à’entrer dans un tel jeu qui ne sert pas l’intérêt de la nation. Il serait indécent de mettre à la touche d’honnêtes et compétents citoyens au profit des intérêts politiques d’un groupuscule de personnalités, fussent-ils de la « majorité présidentielle ». Dans un passé récent, certains ministères étaient facilement identifiables à des sections politiques, le ministre ayant entraîné dans son sillage ses soutiens au sein de sa formation. La politisation artificielle de l’administration avait donc occasionné un clanisme et un clientélisme au sommet de l’Etat. Le résultat était un blocage perceptible et une baisse de régime à tous les niveaux de l’administration, en dépit des mystifications des glorificateurs. Le prochain président de la République ne devra donc pas se prêter à un tel jeu politique. Surtout qu’il sera seul comptable de son bilan au peuple malien. ATT avait beaucoup d’admirateurs quand il était à Koulouba, mais très peu parmi ces derniers sont aujourd’hui prêts à défendre son héritage.

IBK sera donc attendu au tournant aussi bien par le peuple que par les acteurs politiques. Le « Tisserand en chef » est lui-même conscient qu’il est « astreint à une obligation de résultats » étant donné que les Maliens n’ont pas hésité à lui confier les destinées du pays en ces moments critiques dans la vie de la nation. Les premiers actes qu’il posera en tant que chef de l’Etat devront être assez significatifs et révélateurs de la façon dont il souhaiterait gouverner. Les Maliens auront certainement les yeux braqués sur le futur chef du gouvernement et son équipe. Car ils devront être la cheville ouvrière des promesses du nouveau président. La question du Nord sera un des dossiers houleux que la future équipe gouvernementale devra gérer avec diligence. Et le président élu en est conscient. Premier candidat à la présidentielle à se rendre à Kidal après sa reconquête, IBK, longtemps marginalisé sur ce dossier par le régime précédent, promet de ne pas gérer cette question avec « légèreté ». En le félicitant juste après la concession du candidat vaincu, les groupes sécessionnistes au Nord-Mali ont lancé un signal fort au prochain boss de la République. A lui de peaufiner sa stratégie dès maintenant et dans la droite ligne des accords de Ouagadougou.

Ogopémo Ouologuem

(correspondant aux USA)

Les Echos du 16 Août 2013