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« Le Chef de l’Etat ne peut pas assumer ses fonctions et s’adonner à des tâches qu’un de ses ministres ou le premier ministre peut et doit accomplir. Les inaugurations doivent être sélectionnées et ciblées pour ne pas les banaliser et pour que le président ait le temps de travailler… Dans ce pays, c’est le président qui bouge ; en fait, il tourne en rond ; le Mali, lui, n’avance pas… Le Mali n’est pas un pays pauvre mais un pays pauvrement géré ». Voilà quelques formules chocs que l’on relève dans la grande interview accordée par IBK au journal «Construire l’Afrique», bimensuel de l’Afrique de l’ouest et du centre dans un numéro hors série de 24 pages.

Sous le double titre : « Présidentielle du 29 avril 2007 : Ibrahim Boubacar Kéïta, remettre de l’ordre, réhabiliter l’Etat, relancer le Mali » et « IBK : le bon choix pour le Mali?« , cette édition spéciale, datée du 15 mars au 30 avril 2007, outre l’interview accordée par IBK, comporte des articles permettant de mieux connaître l’homme dans ses origines, son parcours intellectuel et professionnel, sa carrière politique.

Mais aussi une présentation de son parti, le RPM, dans son organisation, ses structures, les hommes et les femmes qui le dirigent et l’animent, ses organes que sont l’Union des femmes du RPM et l’Union des jeunes du RPM. Manifestement, ce numéro spécial de «Construire l’Afrique», de belle facture, constitue l’un des premiers jalons de la campagne de IBK pour la conquête du fauteuil présidentiel de Koulouba.

Le Journal Construire l’Afrique : le 29 Avril prochain, vous serez le principal adversaire (tout le monde en convient) du Président Amadou Toumani Touré que vous avez soutenu en 2002 ; de plus, un Ministre du RPM, le Rassemblement du Peuple Malien (votre parti) est membre de l’équipe gouvernementale, depuis l’arrivée d’ATT au pouvoir. De quels arguments disposez-vous donc, pour faire face à ATT, dont vous partagez, forcément, le bilan ?

Ibrahim Boubacar Keïta :

Je ne place pas ma candidature sous cet aspect. En effet, je ne suis pas candidat contre qui que ce soit.
Je me place à un niveau où je pense que je peux et dois être utile à mon pays. De mon point de vue, chaque Malienne et chaque Malien a un devoir sacré envers son pays ; celui de le servir au mieux qu’il le peut.
Aucun des enfants de ce pays ne doit donc manquer à ce rendez-vous.
C’est pourquoi, je félicite tous les candidats qui estiment pouvoir apporter le meilleur d’eux-mêmes à la construction du Mali.
De toute évidence, je ne pouvais pas être absent de cette compétition.

En 2002, lorsque j’ai été sollicité pour appuyer la candidature de mon frère Amadou Toumani Touré, à l’occasion du 2e tour de la présidentielle, je l’ai fait, sans hésiter, parce qu’il était, à cette date-là, le meilleur compromis pour conduire le Mali, dans une phase de transition que nous avons voulu apaisée, après dix années, au cours desquelles Alpha Oumar Konaré a eu à remettre le Mali sur les rails et, au cours desquelles les passions politiques s’étaient faites vives, avec une démocratie renaissante et vivante.

J’ai fait partie de ces hommes qui ont eu, à l’époque, à relever ce grand défi de la relance politique et économique de ce pays et, tout particulièrement, à stabiliser les Institutions d’un pays où les Premiers Ministres n’avaient de cesse de se succéder.

Lorsque le Président Konaré me confia la tâche de diriger le Gouvernement, j’ai pu remettre de l’ordre dans l’Administration et rétablir l’autorité de l’Etat. Je me dois de vous avouer ma frustration actuelle, car les choses ne se sont pas passées comme je le souhaitais.

Je ne comprends toujours pas, qu’après que j’aie puissamment soutenu ATT, je sois, avec mon parti, le RPM, non seulement mis à l’écart, mais aussi combattu. Depuis 2002, je n’ai pratiquement pas été consulté sur les grands dossiers de l’Etat.

Le cas typique, est celui de l’Accord d’Alger. Si j’avais été approché, j’aurais, alors, pu partager, avec le Chef de l’Etat, l’expérience que j’ai vécue à l’époque et lui éviter de se fourvoyer dans l’impasse qui est devant nous, car, malgré les récentes remises d’armes par les ex-mutins, la question du Nord n’est pas pour autant réglée, quant au fond. Vous savez ; il y a bien de choses que je tais, par souci de stabilité et de paix sociale.

Je suis donc candidat, parce qu’il s’agit, aujourd’hui, du Mali ; parce qu’il s’agit de donner la chance à la démocratie de se réaliser, pleinement.

Je ne suis pas seul dans ce combat ; il y a, en effet, un large front qui rassemble les hommes et les femmes les plus éminents et les plus déterminés de ce pays.

JCA: Pourquoi n’avez-vous donc pas quitté le Gouvernement, alors que vous n’avez pas été consulté sur l’Accord d’Alger, ou lorsque vous avez été acculé à l’opposition, à propos de la composition du bureau de l’Assemblée Nationale, d’où votre parti, le RPM a été éjecté ?

IBK : J’aime laisser le temps au temps Je ne voulais pas, de par mon fait, me placer à l’opposition, après avoir été le principal artisan de la victoire de ATT en 2002. A vrai dire, je n’ai pas voulu suivre ce jeu d’ATT, si c’est lui qui l’a organisé ; sinon, de ses partisans.

J’ai donc refusé de me placer dans leur logique. J’ai fait en sorte, que, tout au long de ma route avec ATT, le peuple comprenne, juge et apprécie ma démarche ; à savoir celle de rester, jusqu’au bout, fidèle à la parole donnée et à mon engagement de garder le soutien que j’avais décidé de lui apporter. Vous savez, nos aînés nous ont donné des leçons de droiture ; et, en politique, cela peut aussi exister ; c’est, du moins, ce que, moi, je crois. C’est pourquoi, le ou les postes ministériels que mon parti, le RPM, détient, ne sont pas du tout, une source de profit.

Au contraire ; c’est un cadre que nous prétendons compétent, que nous avons mis à la disposition d’ATT, pour servir la République.

Si, maintenant, le Chef de l’Etat, décide de s’en séparer, libre à lui de la faire ; qu’il libère donc le seul RPM du Gouvernement !

JCA : Revenons à l’Accord d’Alger ; Qu’auriez-vous fait à la place du Président de la République ?

IBK : J’ai été Chef du Gouvernement, au plus fort de la crise du Nord ; je me suis immédiatement rendu sur le terrain, dans le Nord, au moment où le sang était encore frais ; j’ai vécu et partagé, sur place, la douleur des familles qui ont perdu un des leurs.
J’ai rencontré les insurgés et leur ai dit que, seul l’Etat avait le droit d’user de la force et, cela, dans des cas bien spécifiques ; que tout soulèvement d’éléments des Forces armées et de l’ordre était, pour moi, illégal et illicite. J’ai marqué ma détermination à combattre toute revendication faite en usant de la force et j’ai enjoint aux rebelles de déposer les armes. Tout cela a abouti au Pacte National. Les retards pris dans son application sont dus à plusieurs facteurs. En effet, nos partenaires qui sont prompts à faire des promesses ont, malheureusement, tendance à libérer difficilement et rapidement, leurs engagements.

Dans le cas présent de la récente mutinerie de Kidal, il n’était point nécessaire d’aller chercher la médiation d’un pays ami, de l’impliquer dans ce dossier et d’en faire une partie prenante, au point que le Comité de gestion et de suivi mis en place comprenne, outre les Représentants de l’Etat malien, ceux des mutins et du Médiateur étranger. En tant que Malien, drapé dans sa dignité, je me sens mal dans ma peau.

Nous avons tous constaté que nos dirigeants ont fait preuve de faiblesse et de manque de courage dans cette affaire ; ils n’ont pas réalisé que c’était là, l’occasion pour eux, de se mettre à la hauteur de leur mission historique, de garantir l’intégrité territoriale du pays et de mettre la Région de Kidal au même niveau de préoccupations que toutes les autres Régions du Mali.
En réalité, il y avait une crise de confiance entre les mutins du Nord et le pouvoir central ; les mutins n’ont pas cru à la volonté d’ATT de respecter sa parole ; à la veille de leur soulèvement, ils venaient, en effet, de quitter le Président de la République…

Le Mali a cette chance d’être une Nation depuis des temps très anciens ; c’est une Nation, historiquement fondée sur les bases d’une communauté de territoire, de langues, de vie économique et d’organisation sociale communes, qui se fondent dans une communauté de culture, de traditions et de partage.

Grand et vieux pays de l’Afrique Occidentale, carrefour de civilisations fondatrices d’entités prestigieuses, le Mali est constitué en Etat depuis le 11ème siècle, date de la création du premier Etat fondé et géré par des Africains. Ce fut l’empire du Ghana ; ce premier Etat africain et noir a émerveillé les historiens, par son haut degré d’organisation et sa place rapidement acquise dans le monde d’alors.

Ce sont, là, des atouts exceptionnels que nous devons savoir conserver, préserver et transmettre, de génération en génération.

C’est ce qui nous permet, chaque fois, de rebondir et de faire en sorte que tout problème soit pris en charge par les Maliens, en puisant dans nos valeurs communes.

Au Mali, nous devons donc arriver à résoudre nos problèmes et nos différends, dans le cadre d’un dialogue confiant ; ce qui a manqué entre les rebelles et ATT. Dans cette affaire de Kidal, oui, je crois, que nos dirigeants ont fui leur responsabilité.

Car, leur comportement remet en cause les fondements constitutionnels de la République, de même que les bases de l’équité et de l’équilibre entre les Régions.

JCA : Aujourd’hui, vous êtes candidat contre ATT, qui a les moyens de l’Etat et contrôle les médiats publics…

IBK : Je ne suis pas du tout impressionné par cela.
Les inaugurations auxquelles on assiste, tous les jours et qui sont accompagnées par un véritable battage médiatique finissent par agacer et par créer un phénomène de rejet.
Il y a quelques jours, ce genre d’événement banal a été préféré par le Chef de l’Etat, au Sommet de l’Union Africaine, qui était l’avant dernier pour notre compatriote, Alpha Oumar Konaré, qui fut, il est important de le rappeler, le prédécesseur de l’actuel Chef de l’Etat.

Je trouve cela désolant, surtout, lorsque j’apprends, par ailleurs, par la presse, que le Président Amadou Toumani Touré a publiquement déclaré que les Sommets de l’Union Africaine étaient une occasion de bavardage pour les Chefs d’Etat. Je suis donc inquiet d’entendre le Président du pays de Mobibo Keïta et d’Alpha Oumar Konaré, dire qu’Addis-Abéba n’est qu’un lieu de bavardage et qu’il a mieux à faire que d’y aller perdre son temps dans ce genre de Sommet !

JCA : Ne craignez vous pas les manipulations des urnes ?

IBK : Nous sommes déterminés, cette fois et je le dis, en pesant mes mots, que nous ne laisserons pas faire n’importe quoi.
Ça serait donc la catastrophe pour le Mali, si ce qui a cours, actuellement, devait perdurer cinq ans encore ! De cela, les patriotes maliens, ont, aujourd’hui, une conscience très claire.

Le peuple malien sait, désormais, faire la différence, entre la manipulation des foules que l’on peut appâter, de manière scandaleuse et par tous les moyens et des patriotes organisés, déterminés à barrer la route à toute imposture.

Et cela, vous aurez l’occasion de le constater dans le pays profond ; les populations sont mobilisées pour accompagner l’alternance. Mes amis et moi savons que la fraude se prépare ; que des menaces risquent d’altérer la bonne foi des militants ; que l’achat des consciences est programmé. Ce sont là, hélas des faits coutumiers dans le Mali d’aujourd’hui, où l’argent est en train de détruire les valeurs de la société.

Je vous renvoie au scrutin du 20 Mars de cette année qui s’est tenu à Mopti et qui a fait l’objet d’un recours du candidat RPM auprès du Président de la Cour Constitutionnelle.

JCA : On dit que IBK, c’est Bamako et Sikasso et que le reste du pays, à savoir le pays profond appartient à ATT.

IBK : (rires) Il y aura des réveils durs.

Ne vous fiez surtout pas aux apparences.Ce pays profond dont vous parlez sait tout désormais.
Je ne doute pas, que tout sera fait pour fausser le jeu démocratique.
Mais, qu’on prenne garde… Je vous renvoie à la « pastorale dernière » des Evêques du Mali où tout à été dit. Elle met en garde : « Méfiez-vous de l’eau qui dort ».

JCA : Que proposez-vous aux Maliens . ATT a t-il échoué?

IBK : ATT n’est manifestement pas un démocrate ; il ne peut pas consolider la démocratie malienne ; c’est une erreur de le croire.
Il ne s’est, malheureusement, pas montré à la hauteur de la mission que nous attendions de lui.
ATT s’est contenté de faire comme disent les Américains du « One man show ». Il est seul et partout ! Il n’est que de regarder notre télévision nationale, pour se demander sous quels cieux nous nous trouvons.
Quelque part, cela peut se comprendre, puisqu’il n’a pas de parti politique qui puisse lui servir de relais ; son combat politique ne s’inscrit dans aucun cadre. C’est aussi, une défiance et un manque de confiance envers ses camarades ; alors, il fait tout, lui-même ; il va partout, lui-même! Vous pouvez donc aligner le nombre de kilomètres de routes que vous voulez ; encore que vous n’avez pas inventé le fil à couper le beurre, car le PST, le Programme Sectoriel du Transport a tout prévu, dans ce domaine. Je dois, humblement, rappeler que mon Gouvernement avait négocié le PST avec la Banque Mondiale.

Toutes les infrastructures réalisées s’inscrivent dans le cadre d’un programme pré-établi, qui suit son cours normal ; les financements de certains projets sont mis en place depuis des années. Parlons des logements sociaux ; il y en a eu sous l’ère Konaré, mais il n’y a jamais eu de « Konarébougou » !

Or, là aussi, quand on fait croire, de manière patrimonialiste, que c’est dû à la générosité du Chef de l’Etat, ce qui est faux… on trompe, simplement, le peuple, ou, pire, on se trompe soi-même !

Vous savez, quand je vois tout le matraquage médiatique fait autour de ce projet de logements, je m’inquiète ; car ces logements ne sont tout juste bons que pour un ménage qui débute. Après 2 ou 3 enfants et la famille qui s’agrandit avec les proches parents (car nous sommes au Mali), il va falloir déménager et trouver plus grand encore, alors qu’on n’a même pas fini de rembourser la maison acquise. A mon sens, un Chef d’Etat n’est pas un Chef de chantier, comme nous le voyons aujourd’hui au Mali. Faire donc croire que les infrastructures actuellement réalisées (routes, ponts, barrages) ont été initiées depuis 2002, est simplement abuser des Maliens ; qu’on ne s’y trompe pas ; ceux-ci savent bien, que tous ces projets avaient été conçu sous le précédent régime. Ceci étant, je ne ferai pas un procès d’intention contre le pouvoir actuel, qui a su poursuivre la réalisation des chantiers ; le bilan doit, cependant, être partagé avec les initiateurs.


JCA : ATT a quand même réussi la modernisation de l’agriculture …

IBK : Je l’ai dit ; on peut couvrir le pays de tracteurs, vous pouvez, en réalité, causer plus de dégâts que de bien ; car, quelque part, cela peut accélérer l’appauvrissement de la terre. C’est vrai ; la motorisation de l’agriculture a du bien, mais il ne faut pas oublier qu’elle a ses règles ; elle ne doit pas être lancée, tant que la phase de mécanisation n’est pas totalement maîtrisée par les paysans.

Quand vous remontez le cours de l’histoire récente du Mali et des pays voisins, vous vous rendrez compte que les défunts Présidents malien, Modibo Keïta et guinéen, Ahmed Sékou Touré, avaient, déjà, tenté cette expérience. L’utilisation des tracteurs a des avantages, mais aussi des coûts : la formation des paysans, l’achat du carburant, des pièces de rechange ; l’entretien de la machine ; et puis, il faut savoir conduire !

Le plus important pour moi, c’est de mesurer, aujourd’hui, à quel point le Mali est en train de devenir un désert ; la sécheresse sévit, partout.

Il suffit de survoler la zone de la boucle du Niger, pour s’en rendre compte. Le fleuve Niger est en train d’être envahi par le sable.

A l’époque, lorsque j’étais Premier Ministre, j’avais tout fait pour freiner l’ensablement du fleuve Niger. Et, c’est la mort du fleuve qui est annoncée si rien n’est fait.

JCA : Que proposez-vous aux Maliens ?

IBK : La vérité ; regarder les choses en face, car il y a des problèmes et l’avenir du Mali est menacé.

L’Etat est désorganisé ; l’Administration est inefficace ; la plupart des Agents ne travaillent plus, car le mérite et la compétence ne sont pas reconnus ; il y a du désordre un peu partout. De ce fait, l’Etat est, paralysé par des lourdeurs bureautiques.

Le secteur privé en prend, forcément, un coup et les résultats du pays, tout entier, sont en deçà de ce qu’ils auraient dû et pu être. C’est pourquoi, il faut réhabiliter le travail et faire de la compétence et du mérite, les principaux critères de nomination aux différents postes.
Nous voulons créer de nouvelles habitudes de travail et faire, du mérite et de la compétence, de nouveaux credo. Le népotisme qui a cours, actuellement, doit laisser la place à une nouvelle méthode d’accès à l’Administration et aux postes de responsabilités. Redresser l’Etat, lui rendre son crédit, son autorité et asseoir un véritable Etat de droit sont devenus indispensables.
Mais, j’ai, aujourd’hui, une préoccupation qui me tient à cœur : c’est l’Ecole. Car, vous ne pouvez pas parler aux cadres maliens, surtout de la génération actuelle, sans être effaré par leurs types d’expression ; l’écrit est encore pire ! Je vous assure que c’est grave.
Ce pays qui a fourni les meilleures élites à la sous-région, est à la traîne. Or, tout pays qui n’aura pas su soigner la qualité de ses ressources humaines, ne sera pas convié au banquet de l’avenir.
Mes amis et moi, sommes conscients des grands enjeux et des grands défis à relever dans ce secteur.
Pour que l’enseignement soit meilleur, nous devons savoir apporter des réponses à la qualité du système éducatif ; à la pertinence des programmes ; à la revalorisation de la profession d’enseignant.
Au cours des cinq prochaines années, mon programme sera axé, si je suis élu, autour de la préoccupation majeure de l’éducation, car, c’est elle qui déterminera tout.
Le progrès et l’avenir du Mali reposent sur la réhabilitation de l’éducation; une bonne formation de nos enfants nous permettra de disposer de cadres compétents, qui auront l’avantage d’être formés sur place, dans notre environnement.
C’est ainsi que nous résoudrons donc le problème de la formation de nos enfants à l’étranger; ils n’auront plus de raison de s’y rendre. Une bonne éducation, prodiguée au Mali, permettra, également, de régler le problème de l’émigration ; car elle fera des Maliens, des créateurs de richesses, chez eux; ils seront plus aptes à entreprendre, ici, au Mali.
L’éducation nous permettra de résoudre, par ailleurs, les problèmes de la santé et de la jeunesse, notamment.
Elle sera donc la base de l’action du Gouvernement, pour refaire du Mali un centre d’excellence, en matière de savoir, comme il l’était avant l’indépendance. Bamako abritait, en effet, l’un des lycées les plus prestigieux de l’Afrique de l’Ouest, le lycée Terrasson de Fougères et la plus prestigieuse grande école, l’Ecole Fédérale des Travaux Publics de Bamako. En l’espace de cinq ans, le Mali, peut et doit devenir un centre de savoir de premier plan en Afrique de l’Ouest.
Nous ne voulons plus de ces situations, où les élèves ou les étudiants refusent d’aller à l’Université ; il faut qu’ils soient dans de meilleures conditions pour leurs études et leur travail. Nous ne voulons plus de cette situation, où les enseignants ne dispensent pas leurs cours, pour les mêmes raisons. Nous ne voulons plus de cette situation, où le sang coule à l’Université, et que justice ne soit pas rendue. Il ne s’agit pas de rendre l’école muette, de décréter la paix scolaire, pour se donner l’illusion d’avoir, désormais, une formation de qualité. Loin s’en faut !
Et c’est une véritable tragédie que notre pays vivra, si de véritables et profonds changements ne s’opèrent pas pour faire de l’école un véritable outil de préparation à la vie active et citoyenne ; l’école doit préparer les enfants à la rude et impitoyable compétition de la vie.
Pour cela, nous nous appuierons sur toutes les structures dont nous disposons et, aussi, sur les Medersas qui accueillent un nombre important d’élèves. Nous populariserons l’utilisation des nouvelles technologies et prendrons le raccourci grâce à l’ordinateur, à Internet et à la télé-Education.
Les mesures douanières et fiscales appropriées seront prises pour favoriser l’acquisition des ordinateurs et l’accès à Internet, par un plus grand nombre de Maliens : enfants, jeunes, comme adultes.
Si l’école malienne retrouve ses lettres de noblesses, nos enfants auront plaisir à étudier chez eux et à rester chez eux, au Mali.

JCA : Et la santé, l’emploi, ce sont, aussi, des priorités pour vous ?

IBK : Tout à fait et, à ce propos, je regrette que, par rapport aux pays de la sous-région, nous soyons bien en retard.
Il y a eu nombre de slogans comme « Santé pour tous », gratuité de la césarienne, des ARV, entre autres. Avec l’aide internationale reçue, je crois qu’il était possible de faire plus et mieux.
Je me propose donc de lancer une grande bataille contre les grandes maladies. C’est un accompagnement indispensable à la promotion de l’éducation, c’est une priorité absolue.
Dans mon programme, la promotion de la femme sera une priorité, tout comme cela a été, pour moi, dans les différentes fonctions politiques que j’ai eu à exercer. Lorsque j’étais Premier Ministre, Chef du Gouvernement, il y avait 6 femmes Ministres ; plus qu’aujourd’hui. A l’époque, lorsque j’étais Président de l’ADEMA-PASJ, j’avais fait une circulaire, pour que les femmes figurent dans toutes les listes électorales. Ce qui a valu à cette formation politique, de faire élire 18 députés.
Aujourd’hui, sur les 14 femmes députés que compte l’Assemblée Nationale, (147 Députés) 11 sont du RPM. De mon temps, une femme avait été promue comme Gouverneur. Le combat et les efforts pour parvenir, dans la décennie à venir, à la parité Homme/Femme se poursuivront.
Quand vous voyez que les jeunes qui n’ont commis aucun crime, sauf celui d’être dans un pays mal géré, parce que le Mali n’est pas un pays pauvre, mais pauvrement géré, ces jeunes de la rue s’adonnent à l’alcool pour oublier la faim et la misère.
Nous nous souvenons, encore, de la manière avec laquelle, Bamako a été saccagée, en une nuit, après un match de football, lorsque le Mali fut battu par le Togo. Quand vous voyez nos jeunes, nos neveux, nos fils, aller s’empaler aux grilles de Ceuta et Melilla au Maroc, tout homme digne de ce nom doit avoir mal à lui-même.
Vous le voyez ; quel que soit le domaine que vous prenez, vous trouverez matière à préoccupation. L’emploi n’est pas assuré et, malgré toutes les campagnes médiatiques, il ne se crée pratiquement pas d’emplois dignes de ce nom. Les jeunes en sont revenus.
La sécurité n’est plus convenablement assurée : les braquages en plein jour, la criminalité, le banditisme sont devenus des motifs réels de préoccupation. La sécurité au sens général fait l’objet d’une quête permanente :
Sécurité des personnes et de leurs biens ; sécurité alimentaire; sécurité routière. Des mesures spécifiques devront être prises pour endiguer le banditisme et l’incivisme florissants.
Ces mesures s’appuieront sur une bonne justice, gage de l’ancrage effectif de l’Etat de droit et de la démocratie dans notre pays.
Politiquement, le pays vit les travers d’un opportunisme et d’un affairisme jamais égalés ; au point que toute liberté d’esprit, toute critique sérieuse, pour aider le régime à rectifier ces travers, soient devenues des crimes de lèse-majesté. L’indifférence des pouvoirs publics et le népotisme ambiant sont érigés en méthodes de gestion du pouvoir d’Etat.

JCA : Que proposez-vous pour la résolution définitive de la crise ivoirienne ?

IBK : J’ai, peut-être, la chance de connaître les protagonistes.
La crise Ivoirienne est éprouvante, tant pour le Mali, que pour nos frères Ivoiriens, en premier lieu.
Pour nous, c’est un pays voisin et je peux vous dire que, sur le plan économique, c’est dur pour notre pays ; nous devons nous impliquer plus sérieusement, pour contribuer à la consolidation de la paix, dont les perspectives sont prometteuses avec l’Accord de Ouagadougou. Les frontières entre nos pays sont artificielles et nous avons tout intérêt à les considérer comme des lignes de rapprochement, des traits d’union. N’ayons pas peur des projets : le Mali doit proposer à ses voisins, la création des Etats-Unis du Sahel. Nous mettrons, ainsi, en place, le premier cercle concentrique des Etats-Unis de l’Afrique de l’Ouest ; et, plus tard des Etats-Unis d’Afrique. Le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Sénégal, sont composés des mêmes ethnies ; ils sont, historiquement, construits sur le socle des mêmes empires.
La géographie, l’écosystème, le climat, les pratiques agricoles, les religions, les traditions, les cultures, tout nous unit. Je pense que la mission de notre génération est de donner corps à la vision de nos aînés, qui ont écrit dans les toutes premières lignes de la Constitution du Mali, que l’Unité Africaine était un impératif.
Le projet des Etats-Unis du Sahel redonnera espoir à nos enfants, qui prendront en charge ce nouveau rêve ; ils pourront, alors, mieux s’investir dans les grands chantiers de ce nouvel espace, fort, aujourd’hui, de 49 millions d’habitants, dans 15 ans, seulement, de 73 millions d’habitants et, en 2050 (dans une quarantaine d’années), de 155 200 000 habitants.
Cette masse critique fera des Etats-Unis du Sahel, un ensemble qui comptera, non seulement, en Afrique de l’Ouest, mais aussi, sur le continent et dans le reste du monde.
Nous avons besoin d’une dynamique nouvelle et d’une nouvelle frontière qui nous sortent du train-train quotidien.
Regardez le Bénin et le Nigeria qui viennent de constituer une zone de co-prospérité. La direction nous est donc donnée par cet exemple. Nous devons, par ailleurs, nous atteler à développer des axes forts de coopération avec les pays où résident d’importantes communautés maliennes. L’axe Libreville/Bamako que je m’étais évertué à mettre en place, pendant que j’étais Chef de Gouvernement, doit être réactivé.
Avec la Côte d’Ivoire, le Congo, la France, qui accueillent nombre de nos compatriotes, nos relations doivent être hissées à un niveau de rapports privilégiés. En Afrique, nous devons, hélas ! déplorer le débordement du conflit du Darfour sur le Tchad et la République Centrafricaine.
Si des mesures énergiques ne sont pas prises pour circonscrire ce conflit, un embrasement régional est à craindre. La même situation est en gestation à partir de la Somalie ; elle risque de plonger l’Afrique de l’Est dans un conflit aux conséquences imprévisibles et incalculables.

JCA : Quelles sont vos relations avec Alpha Oumar Konaré, avec qui on dit que vous vous êtes disputé ?

IBK : Non ! Je ne me suis pas du tout disputé avec mon frère Alpha ! La vie a fait, qu’en un moment donné, nous nous sommes séparés. J’estime et respecte l’homme; il est compétent et c’est un panafricaniste convaincu ; je comprends quelle est sa déconvenue à l’Union Africaine, par rapport à son ambition pour l’Afrique.

JCA : Et si vous échouez à la présidentielle ?

IBK : Je n’en fais pas une affaire de vie ou de mort. Avril 2007 et après? Si ça marche, tant mieux ! Cela dit, si de manière démocratique, transparente et claire, le sort en décidait autrement, le Mali continuera son petit bonhomme de chemin ; le fleuve Djoliba continuera majestueusement son cours !

JCA : Et si l’élection n’était pas transparente ?

IBK : Qu’à Dieu ne plaise ! Je souhaite, profondément, pour le Mali, que ce qui est actuellement ambiant change. Ce sera à notre honneur à tous ; y compris pour ceux qui se révèlent, aujourd’hui, manifestement incompétents pour continuer à conduire le pays dans une bonne direction. Je souhaite, sincèrement, pour eux et pour le Mali, qu’ils soient suffisamment responsables, pour organiser des élections, libres, justes et transparentes.
Je le répète ; le Mali a besoin d’une vision et d’une rationalisation des tâches, à tous les échelons, à travers le pays. Le Chef de l’Etat ne peut pas assumer ses fonctions et s’adonner à des tâches qu’un de ses Ministres ou le Premier Ministre peut et doit accomplir ; il n’est pas un Chef de chantier, comme je vous l’ai dit.
Les inaugurations doivent être soigneusement sélectionnées et ciblées, pour ne pas les banaliser et pour que le Président ait le temps de travailler. Les Ministres et le Premier Ministre peuvent aussi couper des rubans, sans en tirer tout le bénéfice politique. La répartition du travail doit permettre, au Chef de l’Etat, de se détacher des affaires quotidiennes, pour s’investir dans celles concernant l’avenir du Mali.
Le Premier Ministre, Chef du Gouvernement doit travailler, au quotidien, sous le triple contrôle du Président de la République, de l’Assemblée Nationale et de l’opinion publique ; je tiens à ce que celle-ci ait une place centrale dans l’appréciation et l’orientation de l’action gouvernementale.