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Face à la flambée des prix hydrocarbures enregistrée ces dernières années, le gouvernement malien a pris des mesures pour minimiser l’incidence de cette hausse sur les prix à la pompe, en renonçant à une partie des droits et taxes. Ces mesures se sont traduites par des moins-values de recettes pétrolières au cordon douanier d’un montant total de 74 milliards de FCFA de 2005 à mai 2008.

Mais une hausse imminente des prix fournisseurs est encore annoncée. Qu’en est-il ? L’Etat va-t-il continuer (éternellement) à supporter les frais ? Quelle est la place des hydrocarbures dans l’économie malienne ? Et le volume des importations des produits pétroliers?

Nous avons cherché les réponses à toutes ces questions que se posent aujourd’hui les citoyens, avec la directrice générale de l’Office malien des produits pétroliers (ONAP), Mme Tapo Touga Nadio.


Hausse vertigineuse

De 2005 et 2008, les prix de certains hydrocarbures ont connu une hausse considérable. Au Mali, le prix du litre du Supercarburant 91 à la pompe a augmenté de 50 F passant de 585 FCFA en janvier 2005 à 635 FCFA au mois d’avril dernier et celui du gas-oil a grimpé de 450 à 555 FCFA pendant la même période, soit une augmentation de 105 FCFA.

Un phénomène auquel le consommateur malien devrait s’attendre les mois, voire les jours à venir, car du côté de l’Office national des produits pétroliers, l’on explique ces variations, essentiellement, par le coût élevé du baril de pétrole (120 dollars US).

L’ONAP est un Etablissement public à caractère administratif, doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière créé par la Loi n°92-009 du 27 août 1992, modifiée par l’Ordonnance n°06-009/P-RM du 9 mars 2006. Il a pour mission de contribuer à la définition et à la mise en œuvre de la politique d’approvisionnement du Mali en produits pétroliers.

Dans le domaine du suivi des prix à la pompe (à travers la Commission de suivi du mécanisme de taxation des produits pétroliers, dont il assure le secrétariat), ses tâches portent essentiellement sur : l’analyse mensuelle des différentes fluctuations des prix fournisseurs et des autres éléments de la structure de prix ; les révisions mensuelles de prix à la pompe.

Les objectifs essentiels s’articulent autour de la garantie d’un niveau de recettes pétrolières quelles que soient les fluctuations des cours du pétrole sur le marché international, de la répercussion de ces fluctuations sur les prix à la pompe et de la préservation d’un niveau de marge rémunérateur pour les opérateurs du secteur en vue de leur permettre de faire face à leurs besoins d’investissement.

Selon les statistiques fournies par l’ONAP, les prix moyens annuels du supercarburant 91 était de 615 FCFA en 2005 (passant de 585 F en janvier, 600 F en février, 605 F en avril, 615 F en juillet, 625 F en août et 635 F en octobre), de l’essence ordinaire (595 FCFA), du gasoil (478 FCFA), du pétrole (421 FCFA), du DDO (478 FCFA) et du fuel-oil (291 FCFA).

En 2006, les prix à la pompe du supercarburant 91 (635 FCFA), de l’essence ordinaire (615 FCFA) et du pétrole (440 FCFA) sont restés inchangés durant toute l’année. Ceux du gasoil (510 FCFA en janvier et 535 FCFA en septembre), du DDO (de 510 à 535 FCFA) et du fuel-oil (310 FCFA en janvier et 335 FCFA en septembre) ont augmenté de 15 FCFA/l à partir de mai et de 10 FCFA/l en septembre.

En 2007, les prix à la pompe du gasoil et du DDO ont baissé de 10 FCFA/l à partir du mois d’avril. Ces prix ont augmenté de 10 FCFA/l pour le supercarburant et le pétrole et de 20 FCFA/l pour le gasoil, le DDO et le fuel-oil à partir de d’octobre 2007.

Comparés à ceux de la sous-région, les prix à la pompe des carburants au Mali se placent au juste milieu. En avril 2008, et pour le supercarburant, ils sont plus élevés que ceux pratiqués au Bénin (475 FCFA), au Togo (505 FCFA), en Mauritanie (578 FCFA) et en Côte d’Ivoire (615 FCFA), mais plus bas par rapport au Burkina Faso et au Niger (670 FCFA) et au Sénégal (735 FCFA).

Pour le pétrole, le Sénégal et le Niger viennent en tête avec respectivement 550 et 502 FCFA/l, ensuite suivent la Côte d’Ivoire avec 470 FCFA/l, la Mauritanie, 469 FCFA/l, et le Burkina Faso et le Mali (460 FCFA), puis viennent le Togo (370 FCFA/l) et le Bénin (350 FCFA/l)

Le Bénin est également le pays le moins cher en ce qui concerne le gasoil, vendu à 430 FCFA/l contre 668 FCFA/l au Sénégal, qui demeure le plus cher à tous les niveaux. Au Mali, le litre du gasoil est de 555 FCFA., contre 664 F au Niger, 603 F au Burkina, 545 F en Côte d’Ivoire, 506 F en Mauritanie et 500 F au Togo.


74 milliards débloqués

Pays non producteur de pétrole, le Mali importe tous les produits pétroliers pour couvrir ses besoins de consommation. Cette situation est accentuée par l’immense étendue du territoire et par l’enclavement du pays.
La politique du Gouvernement en matière de gestion du sous-secteur des hydrocarbures est guidée, entre autres, par la maîtrise des prix à la pompe et le développement dudit sous-secteur.

Depuis quelques années, la montée du prix du baril de pétrole se poursuit. Les cours du baril ont évolué à la vitesse de l’ascenseur, passant de 40 dollars US en 2007 90 à 100 dollars US en janvier 2008 avant de grimper à120 dollars US à la date du 07 mai 2008. Ceci a naturellement entraîné la hausse vertigineuse des prix fournisseurs des produits pétroliers qui s’est répercutée sur les prix à la pompe.

Mais, au Mali, ce phénomène a été géré jusque là sans anicroche. Ce mérite revient au gouvernement, nous confie la directrice générale de l’ONAP : «Depuis que les prix fournisseurs ont commencé à augmenter, le gouvernement a toujours pris des mesures pour minimiser l’impact de cette hausse sur les prix à la pompe afin de soulager les consommateurs.

Les prix à la pompe ont été soit maintenus, soit revus à la baisse, soit partiellement augmentés au cours de ces dernières années ».

Selon Mme Tapo Touga Nadio, il en a été ainsi, même au cours de ce mois de mai, sinon, révèle-t-elle, « avec l’augmentation des cours du pétrole, les prix à la pompe du mois de mai, sans l’intervention de l’Etat avec l’accompagnement de nos partenaires techniques et financiers et la compréhension des opérateurs pétroliers, augmenteraient de 50 F CFA par litre pour le supercarburant et de 27 F CFA par litre pour le gasoil.

L’écart entre les prix réels et les prix à afficher est supporté par l’Etat et les opérateurs pétroliers ».

Notre interlocutrice salut d’autant plus les efforts de l’Etat que celui-ci perd des milliards dans ces mesures : « Le manque à gagner de l’Etat sur les recettes pétrolières se chiffre à 4 milliards de FCFA pour le seul mois de mai 2008. Ce chiffre porte à 18 milliards les pertes de recettes depuis janvier 2008.

Sans compter les autres années, à savoir 15 milliards perdus en 2005, 19 milliards en 2006 et 22 milliards en 2007. Ces efforts de l’Etat ont été accompagnés par ceux des opérateurs pétroliers dont les marges ont été diminués parfois ».

35% des recettes publiques

La place des produits pétroliers dans l’économie malienne n’est plus à démontrer, soutient la DG de l’ONAP : « Les hydrocarbures jouent un rôle très important dans l’économie malienne parce que la facture énergétique va grandissante d’année en année et la hausse des prix joue négativement sur les activités commerciales du pays.

Dès que les prix à la pompe augmentent, tous les autres secteurs d’activités et produits tels les transports et les denrées de première nécessité ressentent le coup. Ensuite, et ça c’est le plus important, les recettes pétrolières constituent 35% des recettes totales de l’Etat, soit le tiers de celles-ci.

Le volume des importations annuelles est de 700 millions de litres, tous produits confondus. Malgré tout, l’Etat consent des sacrifices et baisse les droits et taxes. Si l’Etat renonce à une telle source de revenus, c’est vraiment pour conforter une situation quelque part ».

Hausse imminente

Selon les spécialistes, la tendance haussière des prix du baril se poursuivra, entraînant avec elle, la hausse des prix fournisseurs et à la pompe. Au Mali, la hausse à la pompe serait imminente. Qu’en pense Tapo Touga Nadio ? « Par rapport à la hausse imminente, la décision sera connue sous peu. Mais, elle ne reflétera pas la réalité des prix fournisseurs, c’est-à-dire que ce qui devrait être ajouté aux prix à la pompe actuels sera diminué ».

N’ y a-t-il pas de risque de tensions sociales ? « Je pense qu’avec la compréhension de tout le monde et au vu de tous les sacrifices consentis par l’Etat, il ne devrait pas y avoir de remous sociaux. La situation est telle que tout le monde doit comprendre que l’Etat n’a aucun pouvoir sur les causes de cette hausse au plan mondial.

C’est dû à des facteurs sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir d’action. Cette situation est mondiale, mais elle est plus dure à supporter pour nous, pays non producteurs de pétrole, importateurs de tous les hydrocarbures et n’ayant aucun débouché sur la mer. Cela joue beaucoup sur la facture pétrolière du Mali et sur l’économie du pays ».

On déduit aisément que la hausse est quasi inévitable. C’est pourquoi à l’ONAP, on préconise certaines solutions, à savoir, poursuivre la baisse des droits et taxes autant que possible pour la quiétude sociale ; informer régulièrement l’opinion des efforts consentis par l‘Etat ; et poursuivre la sensibilisation des opérateurs pétroliers sur les difficultés actuelles du sous-secteur pétrolier.

Les consommateurs expriment leurs inquiétudes :

Depuis la hausse des prix des carburants, beaucoup de Maliens ont quelque peu modifié leurs habitudes de consommation et de mouvement, n’hésitant pas à faire la tournée des stations de distribution à la recherche des carburants les moins chers, à changer de moyen de déplacement passant de la voiture à la mobylette ou de la voiture aux transports en commun, à réduire le nombre de leurs déplacements ou même à faire de l’auto stop.

Malgré les efforts de l’Etat, les effets se sentent à quel que niveau social ou de responsabilité que l’on soit. Certains Bamakois se sont confiés à nous :

Madou Sidibé, pompiste:

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« La hausse des prix du carburant handicape considérablement les ventes. Les consommateurs ne s’attendaient pas à une hausse aussi brutale, car le litre du Super 91 était, il y a 3 ans, déjà à 600 FCFA et le gasoil à 455 FCFA. Ils se plaignaient déjà de ces prix. Maintenant qu’on leur dit qu’ils ne peuvent plus avoir la même quantité de carburant avec ces mêmes sommes, il arrive que certains réagissent violemment sous le coup de l’énervement.

Des clients rebroussent parfois chemin, car ils n’ont rien pour compléter, car souvent, ils ne sont pas informés du changement de prix. Les pompistes ne font que recevoir des injures comme si ce sont eux qui fixent les prix pour se remplir les poches ».

Mamadou Samaké, transporteur sur l’axe Bamako-Ségou :

« Les transports interurbains subissent considérablement les effets néfastes de la hausse des prix du carburant. Le tarif Bamako-Ségou coûte 3 000 FCFA, contre 2 000 FCFA il y a 5 ans. Certains clients n’arrivent même pas à payer cette somme. Les coûts des hydrocarbures connaissent sans cesse une hausse pendant que les tarifs des transporteurs sont fixes.


Mais cela ne saurait perdurer. Les autorités de ce pays doivent intervenir pour alléger le fardeau des transporteurs en commun. Ils ne peuvent aujourd’hui réaliser aucun bénéfice de leurs activités, car tout s’évapore dans les assurances, les taxes routières, le carburant.

Moriba Diawara, fonctionnaire à la retraite :

« Le Mali ne dispose certes pas de puits de pétrole, mais ses dirigeants ont tout de même le devoir d’empêcher la hausse des prix du carburant, car ils savent l’importance des hydrocarbures dans la vie des populations. Des mesures ont été prises pour le riz, pourquoi pas le carburant ? Tout laisse à croire que la lutte contre la pauvreté et la bonne gouvernance sont des slogans vains ».

Mme Oumou Maïga, vendeuse de poisson:

« L’augmentation du prix du carburant empêche les pauvres de survivre. Cette situation diminue nos bénéfices, car les transporteurs vont aussi augmenter leurs tarifs. Outre cela, les prix de toutes les denrées vont connaître une hausse. C’est un cycle infernal qui entraînera plus de misère dans les familles ».

Un directeur de publication de la place :
« Moi, ça m’est égal. Je n’ai jamais senti les effets de cette hausse des prix du carburant. Je ne sais même pas aujourd’hui combien coûte le litre d’essence. Si j’arrive dans une station, je demande au pompiste de mettre pour 2 000 F ou 3 000 F ou bien 5 000 F ».


Sékou Tamboura

15 Mai 2008