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Hubert Védrine, l’ancien ministre français des Affaires étrangères dans le gouvernement Jospin de 1997 à 2002 évoque les tensions diplomatiques qui règnent entre Union européenne et Russie autour du dossier de l’Ukraine. Il répond aux questions de Frédéric Rivière.

jpg_une-2441.jpgRFI : C’était hier le grand chow annuel de Vladimir Poutine, sa conférence de presse. Et le président russe a surpris tout le monde en annonçant qu’il accordait sa grâce à Mikhaïl Khodorkovski et aux pussy riot Rayott. Comment vous expliquez cette décision ? Est-ce que, on le dit beaucoup, c’est pour améliorer son image dans la perspective des jeux olympiques d’hiver ? Ou y a-t-il d’autres explications ?

Hubert Vidrine :
Je ne pense pas que son image en occident soit son problème N°1. C’est quelqu’un qui a quand même une très grande autorité, qui est encore soutenu moins qu’il ne l’a été dans ses premiers mandats, les deux premiers où il avait une popularité du genre 70 % en permanence. Si vous regardez le souvenir du chaos qui a suivi la fin de l’URSS et la période d’Eltsine, Poutine est sortie de ça. On a d’ailleurs bien de la chance compte tenu de la situation dans laquelle les russes ont vécu à partir de 1992 après la fin de l’URSS, si il n’y a pas eu pire que Poutine, si je peux dire, en Russie.

Nous en Occident, spécialement en Europe, beaucoup en France, on juge bien Poutine par rapport à nos critères. Il est intensément critiquable mais ça ne conduit pas à une analyse réaliste de la Russie d’aujourd’hui et de ce qui est Poutine. On ne peut pas avoir comme seule attitude, je parle pour les médias que pour le monde politique, de détester Poutine. C’est un peu court. La Russie est toujours là. Poutine est contesté maintenant par une frange des classes moyennes urbaines supérieures, on va dire ça. Qui veut dire un système pique à l’européenne.

Des bobos russes ?

C’est vous qui le dites ! Mais sociologiquement, c’est un peu ça. Electoralement, c’est un peu ça. je pense qu’il y a une assise forte quand il veut restaurer le crédit de la Russie, que la Russie soit à nouveau respectée y compris en employant systématiquement une sorte de pouvoir de nuisance résiduel périphérique par rapport à ses voisins. Bon, il est quand même assez soutenu.
Dans l’affaire de la Syrie, c’est évident qu’il a été soutenu quand il dit qu’il «y aura un régime effrayant après qui va réveiller l’extrémisme musulman y compris chez nous, en Russie. On a un million de musulmans».

On se trompe beaucoup en Europe. On voit Poutine comme une sorte de despote terrible qui va être renversé par des manifestants. C’est pas du tout le cas, hein ! Et l’Allemagne n’a pas du tout cette politique là.

On va parler de la Syrie et d’autres dossiers mais hier en conférence de presse, Vladimir Poutine a dit «Il est important pour moi de ne pas critiquer les valeurs occidentales mais de défendre notre population contre certaines pseudos-valeurs que nos concitoyens ont du mal à accepter». Est-ce que ça c’est un paramètre que les européens ont du mal à comprendre ou c’est au fond une forme de baratin ?

Du point de vue des russes, ce n’est pas du baratin. Que les occidentaux ne comprennent pas ça, c’est évident. Les occidentaux, il y a deux ou trois siècles, pensent qu’ils portent le progrès, les civilisations. Il y a plusieurs siècles, c’était l’évangélisation. Après cela, on repend le code civil. Et puis après, on repend la modernité et après les droits de l’homme. Enfin, les occidentaux à tort ou à raison (ça dépend des cas) se sont chargés de rependre leurs valeurs qui sont à leurs yeux universelles alors que les autres puissances, par exemple la Chine, ne parle pas de valeurs chinoises universelles, moins prosélyte. L’occident est prosélyte, historiquement, philosophiquement. On a du mal à admettre ça. Le relativisme peut conduire trop loin. On voit bien les débats sur les différentialisme dans les sociétés européennes, ça peuvent aller trop loin aussi.

Moi je suis pétri de valeurs occidentales, donc je comprends très bien ça. Mais si vous tombez sur un peuple, une nation, un dirigeant qui dit non les valeurs ne sont pas tout à fait les mêmes, vous pouvez vous indigner mais ça ne change rien. Donc la question est, est-ce que Poutine représente les russes quand il dit ça sur la forme que vous venez de citer, plus habile que certaines déclarations agressives qu’il fait souvent. Je pense qu’il y a une majorité de russes derrière lui.

Est-ce que François Hollande a raison par exemple de ne pas aller à la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Sotchi ?

Là-dessus, je pense comme une série d’autres sujets délicats comme il faut recevoir le Dalaï Lama, que dans l’idéal, il devrait y avoir une position commune des européens. C’est mieux que d’avoir des positions dispersées.

Et l’idéale de cette position serait quoi ? Y aller ou de ne pas y aller ?

Oh, d’y aller ! Je ne vois pas au nom de quoi, même s’il y a tel ou tel point qui est choquant ou qu’on milite pour tel aspect de la politique russe. En tout cas, les européens ne se mettraient évidemment pas d’accord sur un boycott. Ce serait accéléré la marginalisation de l’Europe. On n’est plus le centre des choses, il n’y a d’ailleurs pas d’autre centre. Nous sommes dans un monde sans centre dans lequel on est une mêlée générale. Même si on est archi convaincu de la validité de nos valeurs démocratiques, on n’a plus la capacité de les imposer partout. Vous êtes à RFI, vous le savez bien. Vous entendez ce débat sur les cultures. En tout cas, ce serait mieux, je trouve, de rechercher une position commune.

Le nouveau ministre allemand des affaires étrangères a jugé, je le cite «Révoltante la manière dont la Russie a exploité la situation d’urgence économique de l’Ukraine». Est-ce qu’il a raison ou est-ce qu’il est naïf ?

Rires ! Il est tout sauf naïf

Ou la question était trop mineure ?

Elle ne l’est pas. je pense sur l’Ukraine que c’est un pays objectivement divisé. Il y a une partie de l’Ukraine qui est clairement russe y compris la Crimée qui était en Russie quant Khrouchtchev avait rattaché la Crimée à l’Ukraine. Il était un dirigeant soviétique mais d’origine ukrainienne. C’est là où il y a la richesse sur les grandes industries. Et il y a une partie de l’Ukraine qui se sent vraiment européenne. Historiquement qui étaient liée à la Pologne et à d’autres pays. Bon qu’est-ce qu’on va faire ? On va passer notre temps à écarteler ce pays ? Je pense que ce n’est pas raisonnable. Le comportement russe par rapport à l’Ukraine est brutal, cynique. Ils se servent des besoins financiers de l’Ukraine. C’est pour cela que le ministre allemand est fâché. Au fond, ils se servent de cet atout…

Est-ce qu’il n’assure pas une certaine assistance que l’Europe n’a pas su faire ?

Exactement. Donc est-ce que ce ne serait pas raisonnable d’essayer une sorte de deal avec Poutine. Il faudrait voir un rapport de travail avec Poutine que les occidentaux n’ont pas puisqu’ils ont tout misé sur Medvedev et qui sont devenus des conservateurs et furieux depuis que Poutine est revenu, à commencer par Obama. Ce n’est pas qu’une question européenne. Je trouve que ce serait raisonnable de laisser l’Ukraine tranquille quelques années. De faire un peu comme ce qui s’est passé avec la Finland avant, dans le système Est-Ouest, dans la guerre froide et permettre à l’Ukraine de développer des coopérations dans les deux côtés sans obliger les ukrainiens à choisir.
Je ne crois pas que Poutine les aide en les empêchant d’avoir une coopération avec l’Europe qui est utile mais l’inverse non plus. Il faudrait être plus pragmatique. Et puis, les ukrainiens choisiront dans dix ans.

Le conseil européen qui a commencé hier, qui se poursuit aujourd’hui est consacré en très grande partie aux questions de défense et de sécurité. La France a bien du mal à obtenir les soutiens que ce soit financiers ou opérationnels de ses partenaires européens. Est-ce que l’Europe de la défense est un leurre ? En tout cas c’est ce que semble penser par exemple le premier ministre britannique, il dit que ce n’est pas souhaitable.

Lui c’est différent, il est contre. Il pense que tout doit se passer dans le temps, que ce n’est pas souhaitable ni d’ailleurs possible qu’il y ait une organisation des européens en matière de défense. Il faut rappeler que dans les traités européens, il n’y a rien sur la défense. Pourquoi, il n’y a rien ? Il n’y a rien parce que les européens après la guerre ont confié leur défense aux Etats unis. Ils leurs ont demandé de revenir y compris d’ailleurs la France de l’époque avant la longue séquence gaulliste. Les européens, ce sont des pays qui, après la guerre, voulaient se désinvestir. Les peuples européens ne veulent pas d’Europe de la défense. En réalité, ils pensent qu’ils n’ont même plus besoin de défense. Donc quand on parle d’Europe de la défense, c’est un terme trop grand qui fait même des illusions, donc des désillusions.
Par exemple au conseil européen, ils ont parlé de choses précises comme les nouvelles générations de drones, l’acquisition d’avions ravitailleurs, les programmes satellitaires au cyber défense. Je trouve ça utile et concret mais ça ne concerne pas l’Europe en temps qu’institution ni même les 28. Ça ne concerne que les cinq ou six pays qui ont des capacités industrielles. Si on est plus concret, on sera moins décevant.

Source : RFI, le 20 Décembre 2013

Propos transcrit pour AFRIBONE par Seydou Coulibaly