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Pour Tiéman Coulibaly, sociologue à l’Institut des sciences humaines (ISH), l’adoration des croyances mystiques par les hommes politiques date de Mathusalem. Entretien.

En Afrique, l’accès au pouvoir, la gestion du pouvoir, la perte du pouvoir, de l’Antiquité à nos jours, se font toujours avec la bénédiction ou la malédiction des forces mystiques au détriment du jeu politique laïc. Deux axes de réflexion sociologiques permettent d’expliquer cet état de fait :

1. Totémisme : une culture négro-africaine

Dans « Nations nègres et Culture« , Cheikh Anta Diop a écrit : « Il est impossible de nier que (…) le caractère tabou’ de certains animaux et de certaines plantes en Egypte correspond à un totémisme comme c’est le cas dans toutes les régions, en particulier en Afrique noire où le totémisme existe d’une façon indiscutable. Par contre, de tels tabous’ étaient étrangers aux Grecs et aux autres populations indo-européennes qui ignoraient le totémisme. Aussi les Grecs raillaient-ils la vénération excessive dont témoignaient les Egyptiens pour des animaux et même pour certaines plantes« .

Il va donc sans dire que l’Homme était en parfaite harmonie avec le reste des éléments de la nature. Mais si certains peuples ont pu, grâce à l’affaiblissement du religieux au profit du développement de l’esprit cartésien, se soustraire de l’emprise de la nature et même la dominer, les peuples africains, dans leur majorité, restent toujours sous l’emprise de la nature. C’est ce rapport à la nature, au surnaturel qui est le pilier du religieux (religions révélées et religions traditionnelles confondues) pour la quasi-totalité des Africains, dont les Maliens. Raison pour laquelle, nombreux sont les Africains qui vénèrent un animal ou un arbre totem.

Nombreux sont ceux qui pensent qu’il existe une interférence entre les ancêtres morts et les vivants, que les premiers peuvent bonheur ou malheur aux seconds dans certaines circonstances. Et par conséquent, maints Africains, toutes religions confondues, pensent que dans ce monde d’ici bas, l’être humain ne fait que suivre son destin, destin qui, pourtant, peut être orienté et même réorienté par Dieu, les dieux, les animaux, les plantes, les ancêtres grâce au savoir-faire de certaines personnes capables de transcender la petitesse naturelle de l’humain.

Ces personnes sont, dans la majorité des cas, des marabouts, des Chrétiens, des Somas. Auprès de ces êtres, en des moments surhumains, le Noir, en ce qui nous concerne, le Malien à coutume de trouver une solution à tous ses soucis. Ainsi, par exemple, la naissance de Soundiata, roi du Manding a été annoncée par des cauris avant que sa mère ne soit épousée par Naré Maghan son père et un sacrifice de plusieurs taureaux rouges aurait permis de réaliser ce rêve.

Le politicien africain sinon malien n’échappe pas à cette logique parce que pétri de cette culture. Ce qui a d’ailleurs fait dire à ce penseur ivoirien à propos des religions de son pays : « 80 % de chrétiens, 10 % d’animistes, 10 % de musulmans et 100 % d’animistes« puisque toutes les religions sont essences animistes.

2. Homme politique africain et culture politique

Il faut noter que d’une manière générale, les hommes politiques africains, dont ceux du Mali, ne sont pas sortis des grandes écoles de formation politique.

Ce sont donc en général des politiciens par circonstance. A cette carence de formation des leaders politiques s’ajoutent le manque de culture politique des populations, une insuffisance de financement et d’organisation des partis politiques. Ce dispositif assez fragile et donc incertain est de nature à pousser les politiciens à chercher plus de sécurité auprès des détenteurs des pouvoirs surnaturels que sont les marabouts et/ou les somas comme l’ont fait leurs ancêtres pour accéder au pouvoir.

Il va sans dire que dans ces conditions où se déroulement, les élections, les vrais détendeurs du pouvoir ne sont pas les élus, mais les faiseurs de rois que sont les marabouts et les somas qui, en réalité, tirent les ficelles du pouvoir à leur guise.

Propos recueillis par

Abdrahamane Dicko

Les Échos du 19 Juillet 2013