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Ba Zoumana Sissoko est mort le mardi 29 décembre 1987, il avait officiellement 97 ans. Mais nous savons bien tous qu’il n’en est rien, et que Ba Zoumana était sans âge plus précisément, il était hors du temps qui, année par année, passait alors que lui demeurait fidèle à sa guitare, le n’goni traditionnel, fidèle à son répertoire, fidèle à notre mémoire.

Ba Zoumana disparu, c’est une voix qui s’est définitivement tue, cette voix unique entre toutes vibrante, chaude, et forte du message immuable qui fut le sien durant la longue vie de l’artiste, cette voix qui en chante le passé de notre terre et de notre peuple, nous incitait constamment à puiser au fond de nous même pour affronter le présent.

Ba Zoumana Sissoko était le grand arbre qui en s’abattant, a laissé ce vide qui nous est soudainement révélé et qui nous laisse désemparés. Il était le dernier géant d’une espèce en voie de disparution, celle des artistes à l’ancienne, les «jalis» à la fois dépositaire de l’histoire et de la tradition.

Chroniqueurs et aèdes, il était avant tout témoins des hommes devant d’autres hommes. Leur condition leur imposait une règle de conduite à laquelle le Ba Zoumana Sissoko restera fidèlejusqu’à sa mort.

En hommage à la vie et à l’œuvre de cet artiste hors normes, la rédaction de «L’inter de Bamako» est heureuse de publier cette interview réalisée par le journal Sunjata en Avril 1988 l’une des rares que Ba Zoumana accorda à la fin de sa vie, et certainement l’une des plus longues.

Vivant, ces dernières années à l’écart de tous, indifférent aux modes et aux célébrités éphémères, le vieil homme qu’il était devenu menait une existence tranquille au milieu de sa nombreuse descendance. Patriarche incompris, il entendait manifester sa réprobation devant tant d’ingratitude. C’est dans son sanctuaire familial qu’il nous reçut. L’entretient qui suit est un portrait de l’artiste par lui-même en remontant le fil de sa vie.

Ce portrait surprendra certainement par sa complicité, et aussi par les éclairages jetés, ici et là, sur bien des épisodes de notre histoire récente.
Au passage, surgiront chez le lecteur de nombreuses questions, dont certaines resteront sans réponse.

Là est l’intérêt, et aussi le prix ; de ce témoignage d’un homme qui, aux heures les plus décisives que connut notre pays s’est trouvé engagé aux côtés des acteurs principaux.

Arrachée à la mémoire du vieil homme, cette confidence est une contribution à la fois pour la connaissance de notre histoire, et celle d’une œuvre qui reste à découvrir. Extrait.

J’ai vécu treize années à Koulikoro

A l’époque, il y avait à Koulikoro le Koteba des Bamanan, sous le grand figuier. Les femmes organisaient pendant trois jours des fêtes de sacrifices à cet arbre. J’ai joué pour les Somonos les jours de circoncision de leurs enfants.

Nous célébrions le 14 Juillet en parcourant la ville avec notre grand Tam-tam de griots, et nous nous rendions en procession chez les fonctionnaires à Koulikoro Coura.

Etant à Koulikoro, j’ai vu arriver les bateaux Mage, Debo, De Gaulle, Faguibine, Marabout, Macina, Issaber, Djoliba, Bamakoni, Sikasso et d’autres encore.

Je n’ai quitté Koulikoro que parce que je voulais revoir les miens. Il faut toujours savoir revenir, quand bien même vous réussissez à l’étranger. Il faut revenir toujours à la maison ; dans le cas contraire ceux qui sont restés derrière vous, une fois devenus forts ; ce passeront de vous. C’est essentiellement pour cette raison que j’ai quitté Koulikoro pour retourner dans mon village.

Mais j’ai toujours, même maintenant beaucoup d’estime pour les gens de Koulikoro, qui me le rendent également. Et j’aime cette ville encore, ce qui est normal car c’est là que j’ai connu le plus de succès et ce sont ses habitants qui les premiers m’ont encouragé dans la voie que j’avais choisie.

Une fois de retour dans mon pays, j’ai parcouru nos villages, tout un chacun désirait me voir participer aux fêtes et cérémonies. Je jouais du «n’goni» , du «tamani» (tambourin d’aisselle) et je chantais aussi.
En fait et concrètement, j’ai pris la charge de notre famille. Les autres se sont mis à l’écart, et les choses sont allées ainsi jusqu’au décès de mes grandes personnes. Mon propre père est mort en 1929 ; son frère cadet est décédé en 1945.

je suis devenu le chef de la famille depuis lors.
De 1945 à maintenant, c’est beaucoup d’années. Aujourd’hui encore, quand il m’arrive de retourner au pays, les vieux me disent «Zoumana, reviens t’installer ici avec nous». mais je ne plus rester làbas. Le temps est venu pour que les autorités pensent sérieusement à sa famille.

Source sunjata

15 Décembre 2008