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Quand on parle de fonds publics, il y a des gens qui croient qu’il s’agit d’une caisse sans fond. C’est ce que pensait Lise Tibault, ancienne lieutenant-gouverneur du Québec.

Il y a des matins comme ça, des matins de colère qui pourraient être drôles pour les contribuables s’il ne s’agit pas de tragédies qui révèlent le manque de jugement flagrant de certains individus. La narration qui suit continue de secouer le Québec et le Canada, mais, pour la comprendre (puisqu’elle est franchement compliquée), je vous l’explique dans les menus détails, histoire de comprendre la rage des citoyens floués.

Le Canada est un pays indépendant et souverain. Il a son propre territoire, sa monnaie, son drapeau, son hymne, sa diplomatie, son armée, etc. Rien de spécial, diriez-vous, n’importe quelle Banana Republic a les mêmes attributs de souveraineté. Sauf que le Canada n’est pas facile à classer parmi les régimes. Il a une particularité qu’il partage avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande et de petites nations sous les cocotiers des Antilles : son chef de l’Etat est la reine Elisabeth du Royaume-Uni, la même qui coiffe Gordon Brown et David Beckam.

Alors, la reine étant à 6000 km de son dominion, ne peut se déplacer pour n’importe quelle peccadille comme par exemple, signer un texte de loi sur la protection des phoques ou déposer une gerbe de fleur sur la tombe du soldat inconnu. La Constitution canadienne a donc enchâssé le poste de gouverneur général. L’occupant du poste est le vice-roi ou la vice-reine du Canada et jouit de toutes les prérogatives telles que chef suprême des armées ou « gardien de la Constitution ». J’espère que vous arrivez à me suivre.

Maintenant, le Canada étant constitué de dix provinces (et 3 territoires), chacune d’elle a, à sa tête, un lieutenant-gouverneur, sorte de planton de luxe chargé d’inaugurer les chrysanthèmes et de rouler des mécaniques au nom du gouverneur général (actuellement la très belle Michaelle Jean). Il y a 10 lieutenants-gouverneurs au Canada. Et, de 1997 à 2007, Mme Lise Thibault était le lieutenant-gouverneur du Québec et c’est d’elle que je vais parler ou plutôt de ses frasques qui alimentent la colère des contribuables.

Mme Thibault est une septuagénaire débordante d’énergie. Devenue paraplégique à la suite d’un accident il y a des décennies, elle s’est fait connaître et admirer au Québec pour sa lutte féroce en faveur des droits des handicapés. Elle qui circule en fauteuil roulant s’est battu bec et ongles pour que les bâtiments publics aient des rampes d’accès adaptées, pour des quotas de recrutements à la fonction publique, etc. Elle a présidé l’Office des personnes handicapées du Québec. Ce fut donc le couronnement d’une carrière brillante quand Jean Chrétien la désigna lieutenant-gouverneur du Québec. Une victoire de la volonté sur la discrimination et l’exclusion.

Mme Tibault était en pleine gloire quand, subitement, en 2007, elle est contrainte d’abandonner son poste suite à une série de révélations dans les médias et surtout un rapport accablant du Vérificateur général. Selon le VG, l’assistante vice-reine a dépensé, sans aucune justification ou en produisant des reçus douteux, plus de 700 000 dollars (280 millions de F CFA) en dix ans.

Il faut préciser que le lieutenant-gouverneur, en plus de son salaire et du budget de fonctionnement de son institution qui sont fixés par la loi, dispose de ce qu’on appelle un « compte de dépenses », genre les sauts au restaurants, les galipettes entre gens d’en haut sur un terrain de golf ou les réceptions et ce « compte de dépenses » est sans plafond, c’est-à-dire illimité.

Le législateur a voulu ainsi donner toute latitude au détenteur de la fonction en espérant qu’il sera raisonnable dans ses dépenses. En dix ans de fonction, Mme Thibault a fait sauter la caisse avec une croissance des dépenses de 240 % contre une moyenne de 9 % pour ses homologues des autres provinces. Et, comme le diable se trouve dans les détails, la presse a dévoilé certains points découverts par le Vérificateur général.

Mme Thibault a fait transporter, pour 50 000 dollars (20 millions de F CFA) sa voiturette de golf pour aller s’amuser sur les tertres du chaud soleil de la Floride quand il faisait un froid de cheval napoléonien à Québec ; elle a organisé une ripaille au profit de ses 130 aides de camps (vous avez bien lu, elle avait 130 gorilles payés pour sa sécurité) qui, en une soirée, ont consommé pour 10 000 dollars de vin. Il faut croire que plusieurs gardes ont surtout besoin d’une cure de désintoxication !

Mme l’assistante vice-reine a réussi l’exploit de demander un remboursement pour deux factures de repas, avec un problème grave : les deux repas ont été pris le même jour et pratiquement à la même heure, alors que les restaurants sont distants de près de 100 km. Elle a facturé des cadeaux à ses filles ; des fêtes d’anniversaire au profit des petits-enfants ; acheté des tableaux fantaisistes et onéreux à de peintres sans talent ; voyagé en première classe pour affaires personnelles… Bref, il ne restait que la facture de ses soins dentaires à refiler aux contribuables.

Contrainte à la démission par la clameur publique après la publication du rapport du Vérificateur général, Mme Thibault fait l’objet d’une enquête de la gendarmerie royale du Canada qui évalue s’il s’agit de fraude, de détournement de fonds publics ou d’une simple indiscipline budgétaire. L’Assemblée nationale du Québec a cuisiné la dame pendant deux heures. Elle a gardé un ton solennel, presque méprisant, réfutant tous les reproches.

Il faut avouer, à sa décharge, que toutes les factures de son bureau étaient approuvées par les fonctionnaires du ministère des Finances qui déliaient les cordons de la bourse sans sourciller. Les ronds-de-cuir qui gèrent l’argent public se défendent en disant qu’ils n’ont aucun pouvoir de contrôle sur une telle personnalité et que leur rôle se limite à la vérification de l’admissibilité des dépenses effectuées.

Les autorités sont déterminées à récupérer les 700 000 dollars dilapidés quitte à saisir les biens et comptes bancaires de la dame en cas de décision judiciaire favorable. Cependant, il est peu probable que le gouvernement ose prendre le risque de jeter en prison une septuagénaire handicapée qui a occupé un aussi prestigieux poste. Elle n’ira pas en prison pour « raisons humanitaires », d’ironiser un charitable juriste.

Les citoyens ordinaires se demandent encore comment une telle turpitude a pu se commettre quand on sait que le Canada a un des meilleurs sinon le meilleur système de contrôle des dépenses publiques. Et le juriste susmentionné d’enfoncer le dernier clou dans le cercueil : « On devrait envoyer à Guantanamo les fonctionnaires qui ont autorisé ces dépenses ! » Certes, pas, mais les obliger à faire le ramadan sous la supervision du mollah Omar, oui !

Aujourd’hui, peu importe les conclusions de cette histoire, le gouvernement du Québec a tiré les leçons de ce laisser-aller et mis des balises pour encadrer la folie dépensière des hautes personnalités. Du côté fédéral, Stephen Harper a fait approuver une loi sur l’imputabilité qui rend les fonctionnaires responsables personnellement et pénalement, des fautes ou crimes commis dans l’exercice de leur fonction. Et Lise Thibault, en guise de testament, n’a rien trouvé de mieux qu’un déversement de haine sur la presse : « Je prie que les journalistes n’aillent pas en enfer ! » a-t-elle proclamé fièrement.

La tactique est aussi vieille que le monde : quand on n’aime pas le message, on empale le messager. N’est-ce pas ?

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

05 Octobre 2008