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Comment trancher, devant une cour, des questions qui relèvent à la fois de la vie personnelle, des choix intimes, de la morale et de la compassion.

Il vient de se passer, au Québec, un événement qui fera désormais jurisprudence ou, à défaut, restera marqué dans les annales de l’institution judiciaire canadienne. Un jury de 12 personnes a déclaré « non coupable », au terme d’un procès chargé en émotion, un jeune accusé de 24 ans, Stéphane Dufour.

M. Dufour était poursuivi par le procureur de la reine, pour avoir aidé son oncle Chantal Maltais (c’est bien un homme malgré le prénom qui prête à confusion) à se suicider. Pour bien comprendre l’histoire, commençons par le commencement, comme le dirait mon cher prof de biologie-chimie de Bla, Yô Diarra.

En juin 2006, Chantal Maltais se dit au bout du rouleau, incapable de continuer à endurer les douleurs atroces que lui causent sa poliomyélite et autres maladies arthritiques. Il avait demandé, à plusieurs reprises, à des membres de sa famille, de l’aider à mourir « dans la dignité », avant qu’il ne soit un légume. Refus catégorique des personnes sollicitées. Puis, il s’ouvre à son neveu Stéphane Dufour, en dernier ressort. Il sait que Stéphane est un jeune garçon attardé, au QI très faible.

En fait, ce dernier est immature au point qu’il se laisse facilement embobiner par ses connaissances et proches. L’oncle est reconnu comme manipulateur, colérique, sournois et surtout, incapable d’accepter qu’on lui refuse un service. Il ordonne donc à son neveu de lui préparer une potence dans son placard, en l’occurrence une laisse pour chien. M. Dufour s’exécute et quitte l’appartement sans se douter des intentions de son oncle.

Le lendemain, quand l’accusé vient prendre des nouvelles de son parent, il voit, à travers la porte entrouverte, un corps qui pend. Terrifié, il fait demi-tour et va chercher sa mère, la sœur de Chantal Maltais. C’est elle qui entre dans la maison et découvre le corps. Elle appelle la police et le bureau du coroner qui, après constat, conclut à un suicide. Fin du premier épisode.

Cependant, Stéphane Dufour, mentalement pas mûr, n’a pas conscience de ce qui s’est passé et raconte, de la manière la plus innocente, l’histoire à un autre oncle qui se précipite, comme un délateur, à la police pour rapporter les dires de son naïf neveu.

Stéphane Dufour est convoqué au poste. Il n’exige pas la présence d’un avocat et confirme les propos du mouchard. Il est arrêté et accusé de meurtre non prémédité, ce qu’on qualifie ici de « meurtre au second degré ». L’affaire fait tout un bruit à Alma, région distante d’environ 400 km de Montréal. Les médias et l’opinion publique s’emballent.

Pour les uns, il s’agit d’une « assistance au suicide » sinon « d’euthanasie » selon les extrémistes ; pour les autres, nous avons affaire à une simple affaire de compassion. L’avocat de Dufour, lui, défend la thèse de la manipulation de son client par un oncle autoritaire et égoïste.

L’accusé risque la prison à vie ou un maximum de 14 ans avant libération conditionnelle. Par le passé, les tribunaux canadiens ont systématiquement reconnues coupables les personnes impliquées dans ce genre d’affaires, directement ou indirectement. Mais, cette fois, on sent que la population, la vox populi, est du côté de Stéphane Dufour.

La semaine dernière donc, à la fin du procès, le juge a donné aux douze jurés des directives claires : ils ne sont pas là pour réécrire la loi, seulement pour décider, à la lumière des faits, preuves et témoignages présentés, si l’accusé est coupable du crime qui lui est reproché.

La défense a mis l’accent sur la faible capacité intellectuelle de son client, ne se privant pas, au passage, de s’épancher largement dans les médias, histoire de s’attirer le maximum de faveur populaire. Après quatre jours de délibération, le jury, souverain, a décidé que Stéphane Dufour n’était coupable de rien du tout. Point barre !

Il n’y a eu aucune réaction de sa part à l’énoncé du verdict. Sa famille, toutefois, a fondu en larmes, soulagée. Le directeur des poursuites criminelles a refusé de commenter le verdict, se contentant de dire qu’il envisage de faire appel même si ses chances de succès sont quasiment nulles.

Dans les médias cependant, c’est la folie furieuse. Deux camps aux positions bien tranchées s’affrontent dans des échanges où se mêlent morale, émotion, droit, religion et même… apocalypse.

Dans le premier camp, celui des « pro-vie », on s’inquiète des conséquences de cette décision qui, selon un zélé prédicateur est un permis de tuer : « Désormais, chaque fois que vous aurez dans votre famille, un malade, un vieillard inutile, un sidéen ou simplement un empêcheur de dormir tranquille, vous pourrez le tuer en invoquant la compassion ou la douleur insupportable que provoque son cas. Nous nous acheminons vers une société qui ne tolère plus la vieillesse, la maladie, la souffrance… » de conclure notre futurologue en extase.

Dans ce même camp, un pasteur en quête de gloire inonde les tribunes libres de son message moralisateur : « Seul Dieu donne la vie et Lui seul peut la prendre ! » (Entre parenthèses : ce pasteur milite dans un groupuscule extrémiste qui réclame le rétablissement de la peine de mort, abolie en 1976 au Canada).

Dans le camp opposé, les arguments ne manquent pas non plus : « Quand une personne souffre de manière intolérable et inhumaine et réclame le droit de mourir, il est indécent, voire criminelle de le lui interdire », entend-on le plus souvent. « Il n’est pas normal de poursuivre en justice des gens qui aiment leurs proches et les aident à ne plus souffrir… En Belgique ou en Suisse, l’aide au suicide est d’ailleurs légale ».

Quant au gouvernement du Canada, sa position est claire : ni l’euthanasie ni l’aide au suicide ne seront légalisées, et il n’y aura aucune exception. Les poursuites seront systématiques chaque fois qu’un cas similaire se posera.

La société canadienne, elle, restera encore longtemps divisée et fatalement, avec le vieillissement de la population et les maladies handicapantes et douloureuses qui se multiplient, le débat reviendra dans les médias, comme une récurrence éternelle. Au fond, on se pose une question plus profonde : Comment arrive-t-on à préférer la mort à la vie ? Il me semble que lorsqu’on en arrive à cette extrémité, la question n’est plus juridique ou morale, elle devient simplement humaine.

Quel genre de monde sommes-nous en train de fabriquer au point où l’on discute, sur la place publique, de la nécessité de solliciter la mort ou pas ? Sommes-nous franchement arrivés à ce point de désincarnation et d’insensibilité qui nous autorise, autour d’un thé ou d’un café, à discuter des arguments pour ou contre la mort de quelqu’un ? Est-ce, de manière involontaire, ce qu’a voulu expliquer réellement Darwin dans sa théorie sur la sélection naturelle : Seuls les plus forts survivent ?

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

16 Décembre 2008