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« C’est la meilleure manière de procéder, nous explique-t-elle sans se troubler, car vu la hausse actuelle sur les prix, ce n’est pas tout le monde qui peut s’offrir un bijou neuf en or ». Comme Mama, de nombreuses femmes se sont pliées au principe de réalité et « recyclent » leurs bijoux anciens. Ce n’est d’ailleurs pas le seul palliatif auquel recourent nos grandes dames.

Certaines intensifient une pratique déjà en vogue, mais en forte recrudescence actuellement. Elles louent tout simplement les parures en or auprès des artisans pour se faire belles lors de leurs multiples cérémonies de mariage ou de baptême. Mais la conjoncture est passée là aussi et les règles se sont durcies.

D’abord, et ainsi que nous l’indiquait un bijoutier de la Maison des artisans, les clientes doivent s’identifier de manière plus précise en fournissant une adresse très détaillée. Ensuite, elles s’acquittent cash de la location dont les tarifs (en hausse) vont de 5000 à 15000 francs selon la valeur du bijou emprunté.

La hausse du prix du métal précieux sur le marché mondial complique donc les affaires des consommateurs maliens. « Depuis en janvier 2007, le prix de l’or a commencé à grimper sur les bourses. Cette augmentation exprimée en dollars a atteint aujourd’hui 50 %, et 31 % lorsqu’on la traduit en francs CFA », indique Madani Diallo, directeur général d’Anglogold, une société qui exploite l’or dans notre pays.

La flambée sur le marché bamakois dépasse cependant les pourcentages donnés par notre interlocuteur. Ainsi, le gramme d’or « 18 carats »(mélangé avec l’argent ou le cuivre) valait auparavant 4 000 francs. Il est cédé actuellement à 9000 francs. L’or 24 carats (or pur) atteint actuellement 13 000 francs le gramme. Il était vendu à 6 000 francs, il y a peu. Ces hausses ont été enregistrées en l’espace de quelques mois.

Lorsqu’on évoque avec les artisans les raisons d’une telle flambée, nos interlocuteurs pointent d’abord du doigt leurs difficultés d’approvisionnement. Ils affirment qu’ils ont deux sources principales de ravitaillement : les orpailleurs traditionnels et les particuliers désireux pour une raison ou une autre de revendre leurs bijoux. Les bijoutiers se désolent de ne pouvoir avoir accès à l’or raffiné par les grandes sociétés et principalement destiné à l’exportation.


National et international:

Le président du comité de gestion de la Maison des artisans Seydou Yattara fait remarquer que l’orpaillage qui était jusque là le premier pourvoyeur des artisans maliens est de plus en plus investi par les intervenants étrangers qui se rendent sur les placers et en achètent la production. Obligeant du coup les artisans maliens à se tourner vers des voies d’approvisionnement plus aléatoires, et parfois à la limite de la légalité.

Yattara plaide donc pour qu’une certaine quantité de l’or exploité par les grandes sociétés industrielles soit mise sur le marché malien. Ce combat, selon notre interlocuteur, date d’une quinzaine d’années. Sous le président Alpha Oumar Konaré, le département chargé de l’Artisanat avait été saisi à ce sujet et avait entamé les négociations avec les sociétés minières dont Anglogold.

Laquelle en avait accepté le principe, à charge pour l’Etat de lui consentir certains avantages. Depuis, assure Yattara, le dossier a stagné. Diagnostic que réfute catégoriquement le directeur général d’Anglogold pour qui une partie de l’or exploité au Mali par les grandes sociétés est bel et bien vendue sur le marché national. Il a précisé que cet or est même exonéré de la TVA.

La société de Randgold a effectivement ouvert en 2006 des comptoirs d’achat dans une structure créée à cet effet. Auprès de cette société dénommée Kankou Moussa, les artisans ont la possibilité d’acheter de l’or raffiné destiné à la fabrication de bijoux. Avec une garantie de qualité. « Le Mali est réputé être le pays de l’or. Et son histoire est marquée par des activités de bijouterie réputées depuis les grands empires où l’or jouait un rôle socioculturel et économique non négligeable.

Compte tenu de ces réalités la société Randgold a décidé depuis quelques années de prendre en compte une volonté exprimée par les autorités du pays. La vente sur le marché national de l’or produit au Mali doit apporter à la production nationale une valeur ajoutée« , a expliqué un responsable de Randgold.

Mais la création de Kankou Moussa n’a pas soulevé l’enthousiasme des artisans qui estimaient que la société proposait ses produits à des prix trop élevés. « L’ouverture des comptoirs d’achat par la société Randgold n’a pas arrangé les bijoutiers dans la mesure où l’or est vendu au même prix qu’à l’extérieur« , se plaint Yattara qui souhaite un « prix national » de l’or moins élevé.

« L’État et les sociétés minières peuvent faire quelque chose dans ce sens », soutient-il. Requête non recevable pour l’autre partie. « À notre avis, il n’y a pas un prix national et un prix international de l’or. C’est le marché international qui fixe le prix de ce métal », indique le responsable de Randgold. Il a précisé qu’en outre les sociétés qui exploitent l’or sont soumises à plusieurs taxes qui jouent sur le coût de cession de ce métal.

Les artisans doivent donc faire avec la hausse du cours international de l’or, hausse que répercute inévitablement Kankou Moussa auprès de ses clients maliens. Ceux-ci à l’instar des bijoutiers Babacar Guèye et Namory Traoré que nous avons rencontrés estiment n’avoir pas les moyens de tenir face à ces tarifs.

Que faire alors ? Les élégantes férues des bijoux comme Tata Sall ont trouvé une autre parade. Elles se font confectionner des bijoux en argent ou en cuivre. Ensuite, les trempent dans l’or liquide. Tata n’a aucune gêne à reconnaître qu’elle s’est ralliée à cette astuce par la force des choses. Et pour pouvoir continuer à tenir son rang.


M. KÉITA

30 Avril 2008