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Hamadoun Amion Guindo : «Acceptons de discuter et transcender nos différences dans une concertation nationale»

La formation du gouvernement d’union nationale, la nécessité de la tenue d’une concertation nationale, le statut d’ancien chef d’Etat du Capitaine Sanogo, Cnrdre, la présidence de la transition, la feuille de route du Premier ministre, les menaces de sanction des Nations-Unions contre ceux qui perturberont la transition, la crise au nord et la médiation burkinabé. Ce sont autant de questions autour desquelles nous nous sommes entretenus avec le Président de la Coordination des organisations patriotiques du Mali (Copam), l’iconoclaste Hamadoun Amion Guindo. Devenu très radical, sinon ultranationaliste, celui qui est aussi le Secrétaire Générale de la deuxième Centrale syndicale du Mali (Cstm) ne fait pas dans la dentelle quand il s’agit de la gestion de la double crise que traverse notre pays. Interview exclusive !

La Dépêche : Monsieur le Président, que pensez-vous, en tant qu’organisation de la société civile, de la mise en place d’un gouvernement d’union nationale, comme exigée par la Cedeao ?

Amadoun Amion Guindo : Vous savez, quand vous parlez d’exigence de la Cedeao, nous nous sentons heurtés. En ce qui concerne la formation d’un gouvernement d’union nationale, nous avons pris acte et nous nous sommes félicités, depuis le 24 avril dernier, de la formation d’un gouvernement d’union nationale. Nous estimons que ce gouvernement est en train de travailler.

Il a eu à poser des actes que nous estimons positifs. Il revient une fois de plus au Premier ministre ou au Cnrdre d’évaluer l’action gouvernementale et de voir s’il y a une nécessité d’aller à ce que la Cedeao appelle un « gouvernement d’union nationale. » Sinon pour le moment, nous pensons que ce gouvernement est en train de travailler et qu’il faut le laisser travailler.

Mais à vous entendre, M. le Président, vous ne semblez pas sur la même longueur d’onde que le Premier ministre qui a déjà commencé les consultations en vue de la formation de ce gouvernement d’union nationale….En tant que société civile, la Copam est-elle prête à entrer dans ce gouvernement d’union nationale s’il y a lieu ?

D’abord, c’est une première information que vous me donnez qu’il y a des consultations en cours. En tout état de cause, nous n’avons pas demandé à être consultés et nous ne sommes pas consultés.

Encore une fois, si le Premier ministre estime qu’il doit faire une ouverture, quand il demandera l’avis de la Copam, elle lui donnera son point de vue.

Vous disiez tantôt que c’est au Premier ministre ou au Cnrdre d’évaluer l’action gouvernementale. Est-ce à dire que pour vous l’ex-junte devra continuer de jouer un rôle dans la Transition en dépit des menaces que brandissent la Cedeao, l’Union Africaine et la Communauté internationale ?

J’estime qu’à priori, c’est au peuple malien de décider si les citoyens en uniformes doivent prendre part à la gestion des affaires publiques ou pas. A la Copam nous ne comprenons pas que ce soit de l’extérieur qu’on prend ces décisions. C’est plutôt au peuple malien qu’il revient de prendre de telles décisions.

Et pour le moment, nous n’avons pas entendu des voix malienne autorisée s’élever pour demander le départ de qui que ce soit, en tant que Malien. Le Cnrdre est là, il est partie prenante d’une solution de sortie de crise. A la Copam, nous estimons que la Transition doit se faire ensemble avec le Cnrdre.

Alors justement, quel commentaire faites-vous ici à la Copam des contradictions de la Cedeao qui dit ne pas reconnaître le statut d’ancien chef d’Etat qu’elle a pourtant accordé au capitaine Sanogo dans un premier temps ?

Il faut laisser à la Cedeao le soin de gérer ses propres contradictions. En tout état de cause, c’est le Mali qui vit aujourd’hui une crise. Nous devons nous concentrer pour chercher comment il faudrait résoudre cette crise. C’est à cela que nous nous sommes tous donnés aujourd’hui physiquement et intellectuellement.

AU niveau de la Copam, nous pensons que nous sommes sur le bon chemin ; celui qui conduira vers une concertation nationale pour trouver une solution de sortie de crise entre Maliens.

La concertation oui, mais ceux aux quels vous la proposez, le Fdr, le gouvernement,…ne semblent pas favorables puisqu’ils n’agissent pas. N’est ce pas un effort vain ?

Je pense que vous n’avez pas la bonne information. Premièrement, le gouvernement, en la date du 18 juillet 2012, il vient de signer une lettre par laquelle il déclare qu’il partage le principe de la concertation nationale, mais aussi, il s’engage à organiser des assises. Donc, à ce niveau, on ne peut pas dire que le gouvernement n’est pas partie prenante ou qu’il n’est pas engagé.

Deuxièmement, rien que le dimanche 22 juillet dernier, le Fdr et toutes les parties prenantes avons été invitées par les familles fondatrices de Bamako et nous avons pris l’engagement avec tous les acteurs de la société civile, de la classe politique d’accepter d’aller à ces concertations nationales.

C’est pour vous dire que non seulement, le gouvernement mais aussi toutes les parties prenantes sont d’accord pour aller à ces assises que nous estimons indispensables pour une sortie de crise.

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le manque de sincérité de la médiation burkinabé en ce qui concerne la crise au nord. Vous qui êtes proche de l’ex-junte, quelle est votre position ?

Il faut remercier le Burkina Faso pour ce qu’il est en train de faire pour apporter sa contribution. Mais encore une fois, le problème, il est d’abord malien, s’il y a des négociations c’est entre nous Maliens s’il y a de bonnes volontés de part et d’autre.

Donc, sans pour autant rejeter une médiation quelconque de la République sœur du Burkina Faso, nous invitons nos compatriotes, ceux-là qui ont pris les armes à prendre langue avec leurs frères maliens, d’ici d’abord. C’est à défaut peut-être qu’il faut envisager de tierce personne à ce niveau-là. Mais, il est fondamentalement nécessaire sinon obligatoire que s’il y a des négociations, qu’elles se passent entre nous Maliens.

Le nord est occupé. Les indépendantistes du Mnla en ont été boutés par leurs amis d’Ançar-Eddine et du Mujao, qui sont bien installés aujourd’hui sur le terrain. Est-ce que vous pensez qu’une solution négociée à la crise au nord est possible. Surtout que les points de vue divergent entre les différentes maîtres des lieux ?

Encore une fois, nous réitérons le fait que nous avons négocié pendant plus de 20 ans. Vous avez vu les résultats de ces négociations et où est-ce que cela nous a emmenés. Je pense qu’il ne faut pas fermer la porte de la négociation mais il faut laisser au gouvernement le temps de prendre des dispositions indispensables pour un règlement définitif de ce problème-là. Nos interlocuteurs sont bien connus, leur état d’âme, leur prédisposition sont connus depuis des années…

Je pense que nous avons un gouvernement qui est là qui peut trouver des réponses à tout cela. Encore une fois, il faut aller à cette concertation nationale, soutenir davantage les organes de transition et leur permettre, avec les moyens qu’il faut, comment conquérir l’intégralité du territoire.

Aujourd’hui les populations du nord, assiégées depuis des mois, s’impatientent, se sentent abandonnées. Quel message d’espoir avez-vous à leur endroit, vous qui êtes proche de la junte et du gouvernement en place ?

Personne ne peut penser au Mali laisser pour compte les populations du nord. C’est bien vrai et légitime que ces populations s’impatientent ; car elles vivent dans des conditions très difficiles que nous partageons tous. Si jusqu’ici nous en sommes à ce stade, ce n’est pas un abandon. C’est qu’il y a un déficit énorme en termes d’armements.

Mais tant que nous ne comblons pas ce déficit en armements, nous risqueront de traîner. Je dois vous avouer que des dispositions sont prises au nom de la Copam, peut-être qu’elles ne sont insuffisantes compte tenu de la complexité du problème d’armements, compte tenu aussi de tout ce bruit que nous avons géré, toutes ces contradictions que nous avons gérées en nous-mêmes ici et qui ont compliqué davantage la situation.

Sinon depuis début avril, si tous les problèmes étaient réglés, nous aurions pu soulager nos populations. Malheureusement, la nature humaine est telle qu’elle est et aujourd’hui nous voyons les conséquences de ces contradictions, autant à l’intérieur du pays qu’au-delà de la république. C’est pourquoi notre organisation et toutes les parties prenantes sont d’accord pour une sortie de crise.

A vous entendre on a l’impression que vous consentez à faire des concessions comme cela doit être le cas pour toutes les parties. Est-ce à dire aussi que la Copam concède à Dioncounda, finalement, le statut de président de la transition ?

D’abord il faut noter qu’il n’y a pas de transition autant dans la Constitution que dans l’Accord Cadre. Ensuite, nous sommes toujours et resterons opposés à toute décision de la Cedeao qui viole la souveraineté nationale, notre vision de comment gérer ce pays. Et enfin nous pensons qu’ensemble nous avons noté que le président l’Assemblée nationale devait assurer l’intérim sur le plan constitutionnel pour un délai de 40 jours et que cela est épuisé.

Sans pour autant rejeter la personne même de Dioncounda, nous estimons que c’est une concertation nationale qui doit décider de qui doit faire quoi ou de qui doit être le président de la Transition. C’est aux Maliens d’en décider non à l’extérieur. C’est une question de principe.

En vous cantonnant sur vos positions, ne pensez-vous pas que vous nuisez à la bonne marche de la Transition ; dans lequel cas vous vous exposez aux sanctions des Nations-Unies ?

Ce qui nous préoccupe c’est que les Maliens aient un accord pour une sortie de crise leurs problèmes. Ce n’est pas ce que pense l’extérieur. Nous serons d’accord avec toutes les décisions prises par une concertation nationale pour sortir de la crise. Dès que nous sommes d’accord que c’est à nous de trouver une solution à nos problèmes maliens, le reste est secondaire. Nous privilégions d’abord la solution malienne et quitte ensuite à demander l’appui de nos partenaires internationaux.

Deux mois durant, le Président de la Transition est resté à Paris. Son retour était hypothétique. Ne pensez-vous pas que la position radicale adoptée par les pro-putschistes que vous êtes ne soit pas la principale cause de ce retour retardé ?

Vous savez, quand on entend parler de pro-putschistes non seulement ça fait rire mais cela fait quelque part un peu pitié ? Parce qu’ensemble, y compris ceux-là qui étaient au pouvoir savent en eux-mêmes que la situation était mauvaise. Tout le monde le savait. Alors que quand vous n’êtes pas à mesure de trouver une solution à une situation que vous désavouez, si d’autres ont le courage de se sacrifier pour résoudre votre préoccupation du jour, à défaut de les féliciter, ne les condamnez pas parce que quelque part ils vous soulagent.

Parce que comme eux, vous avez aussi l’intime conviction que ça n’allait pas dans le pays. Mais que vous en tant que civils vous n’avez pas la réponse pour le changement que vous souhaitez. Je pense qu’on doit être honnêtes vis-à-vis de nous-mêmes. Sinon personne ne va commanditer ou souhaiter un coup d’Etat dans son pays. Mais quand ça ne va pas, même dans sa propre famille, on souhaite un changement. Le changement peut avoir plusieurs moutures, mais il est souhaité. Et c’est ce qu’il est advenu le 22 Mars. Et nous, Copam, nous avons pris acte de cela et je pense qu’il faut aller à ce changement.

La Feuille de route du Premier ministre, vous l’aurez certainement reçue. Les critiques vont bon train et les plus virulentes vont jusqu’à affirmez qu’elle est plutôt un projet de société…Quelle est votre lecture de la proposition du Premier ministre ?

Vous faites erreur. Ce que vous voyez sur ma table (il a un document sur la table d’interview titré projet de Feuille de route, ndlr) ne fait que trois feuilles. Alors que la Feuille de route du PM est beaucoup plus volumineuse. Celle que vous voyez sur ma table est celle de la Copam. C’est pour vous dire que ce n’est pas le même document. Celui que vous lisez ici est une réflexion qui émane de la Copam en tant que partie prenante au règlement de cette crise. La feuille de route qui fait l’objet de critique émane du gouvernement.

Y-a-t-il de points communs ou sinon de divergence entre votre document et celui du gouvernement ?

Je dois vous avouer que je n’ai même pas encore lu la feuille de route du gouvernement. Parce que j’estime que le gouvernement et le Premier ministre sont les employés du peuple malien. Ils sont au service du peuple malien. Pour nous, c’est à travers une concertation nationale que le peuple malien doit leur donner une feuille de route.

Ce n’est pas l’inverse. Ce n’est pas au Premier ministre, ni au gouvernement de dire au peuple malien voilà comment je vais vous gérer. Il doit plutôt attendre que le peuple malien lui dise en tant qu’employé, voilà ce que nous vous demandons de faire. Aujourd’hui, c’est le contraire qui est en train de circuler. C’est pourquoi nous n’avons pas lu ce document-là.

Est-ce le fait d’aller d’abord présenter sa feuille de route au Médiateur avant le peuple malien, avant l’Assemblée nationale ?

Non ! Le fait que lui-même ait pris une initiative pour donner une feuille de route : en tant qu’employé, ce n’est pas à lui de dire à son employeur qui est le peuple malien comment je vais travailler.

Dès lors où il est au service du peuple qui doit lui voilà les tâches que nous vous assignons, au nom du peuple maliens, une feuille de route venue d’une concertation. Dans l’administration ou partout où vous êtes, c’est à l’employeur de décider de la tâche que doit exécuter l’employé.

Mais là, n’êtes-vous pas en train de donner raison à ce qui croit à la nécessité d’un gouvernement d’union nationale ? Sinon vous non plus ne semblez pas apprécier l’action gouvernementale.

Personne n’est parfait ! Même les prophètes, paix en leurs âmes ! L’homme ne peut pas être parfait, il est humain. Pour autant, il a posé des actes qu’il posés qui sont positifs, il faut accepter qu’il pose des actes critiquables. Mais nous nous sommes des organisations de veille. Il faut veiller et quand ça ne va pas, il faut attirer l’attention. Et c’est ce que nous avons fait au temps d’Amadou Toumani Touré (président déchu, ndlr). Quand ça ne va pas, nous disons que ça ne va pas.

Mais quand ça va, nous disons que ça va ! Ça peut être positif et nous reconnaissons objectivement que c’est positif. Cela ne veut pas dire qu’il faut le renvoyer si ce n’est pas positif. Non ! Mais quand il pose des actes qui ne sont pas bien, en tant qu’organisation de veille, il faut que nous ayons le courage de dire que ce n’est pas bon. Et si demain nous avons une concertation nationale, nous leur dirons ce que vous avez fait n’est pas bien, en lieu et place voilà ce que nous proposons. C’est des arguments contre des arguments.

Mais assurez-vous, demain s’il y a ce que vous appelez un gouvernement d’union nationale, il y aura toujours des déconvenues : il y aura du positif comme du négatif dans le comportement des humains. Mais cela ne peut pas servir d’arguments pour dire que tant que je ne suis pas la-dans nous allons à un gouvernement d’union nationale. Est-ce qu’on privilégie le Mali ou est-ce qu’on privilégie nos positions. Cela est inhérent à l’homme. Nous pensons qu’en allant à une concertation nationale, nous pouvons dépasser nos égos et privilégier le Mali.

Votre mot de la fin… ?

La situation est difficile et tout le monde en a conscience. Je pense que c’est dans la sérénité, en étant en accord avec nous-mêmes, en dépassant nos différends et privilégier le Mali que nous trouverons honnêtement une solution, sinon des solutions de sortie de crise. Nous estimons que cela n’est pas au-dessus de la capacité des Maliens. Acceptons de discuter et transcender nos différences dans une concertation nationale. Nous savons à la Copam que nous parviendrons à cela. Donc c’est à cela que nous invitons tout le monde.

Interview réalisée par Amadou Salif Guindo

La Dépêche du 30 Juillet 2012