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L’opinion, lassée des bagarres de chiffonniers, attend que le gouvernement d’union nationale fédère enfin les énergies et se coule avec efficacité dans l’architecture institutionnelle inédite qui s’annonce.

Pourquoi ce gouvernement « d’union nationale » espéré, attendu, exigé même, suscite-t-il de la perplexité une fois dévoilé ? A cause de ses (dés)équilibres propres, du contexte général dans lequel il survient, du processus institutionnel encore incomplet dans lequel il s’inscrit, des espoirs à la mesure de la tâche considérable à laquelle il va devoir se confronter ? Beaucoup de tout cela mais au premier chef, l’équipe de « Cheick Modibo Diarra II » pâtit d’une gestation difficile et relativement prolongée qui a fait naitre des doutes sur l’intelligence des uns et des autres à parvenir à un bon arrangement et à s’y tenir.

De l’allocution à la nation du président Dioncounda Traoré (29 juillet) annonçant une série de mesures propres à relancer la transition à la reconduction de Cheick Modibo Diarra à la primature, il a ainsi fallu deux semaines de consultations intenses mais aussi de manœuvres sans finesse, pressions sans discrétion, balancements prononcés. 8 jours ont été ensuite nécessaires pour former le gouvernement. De ce dernier épisode, ce n’est pas tant la semaine consommée que l’on retiendra mais la frénésie qui a saisi le microcosme politique bamakois lequel n’avait plus qu’un mot à la bouche : C.V. Les curriculum vitae de la multitude de postulants à la poignée (indéterminée) de maroquins à distribuer. Même si ce type d’enfièvrement n’a rien de nouveau lorsqu’un remaniement ministériel se profile, il a pris cette fois une ampleur inédite imputable à « l’appel à candidatures » contenu dans le communiqué officiel confirmant le PM et demandant « à chacun des groupes ayant eu des entretiens » avec le président de la République de faire parvenir 8 CV sous 48 heures à la primature. La ruée était inévitable dès lors que les appétits avaient le sentiment que la table était ouverte.

Elle l’était peut être mais ne comptait que 13 couverts dont l’accès a visiblement donné lieu à des négociations ardues, d’âpres arbitrages sur des quotas pesés au trébuchet. La sélection définitive a forcément fait plus de mécontents que d’heureux dans les rangs serrés des postulants et va continuer à faire des vagues au sein de leurs regroupements respectifs.

Fausse route. Réaction normale ? Certainement mais totalement en décalage avec une opinion qui en veut à ses élites d’être enfermées dans ses combats de coqs, indifférentes à un pays qui craque de toutes parts, amputé par les islamistes, sombrant dans la récession, et à une population malmenée par le chômage et la misère. Le succès du dernier meeting du Haut conseil islamique et des thèmes populistes qui y ont été développés, atteste de l’énorme terrain perdu par une classe politique traditionnelle qui dans sa quasi-intégralité fait fausse route : le temps n’est plus aux outrances et aux raidissements sur de « grands » principes et arguments désormais inaudibles, il est au compromis pour aller, enfin, à l’essentiel. Et cet essentiel – le Nord, l’économie, la coopération et, plus tard, les élections – a plus enjolivé le discours politique jusqu’ici, qu’alimenté l’union et l’action. Il a plus servi de ressort aux petites trajectoires individuelles que de carburant au destin national.

C’est pourtant à cette capacité à s’extraire de la foire d’empoigne et à travailler pour le bien commun que la nouvelle équipe sera jugée. Et en premier lieu, le chef du gouvernement qui a, visiblement, eu la haute main sur le choix des ministres et réussi à s’absoudre, avec une aisance inattendue, de la pression des regroupements politiques. On se retrouve, paradoxalement, un peu dans la configuration d’avril lorsque Cheick Modibo Diarra était passé en force pour imposer sa première équipe. Faute d’avoir alors tendu la main aux forces politiques, il s’était retrouvé sans soutiens à l’arrivée des pépins (affaire des Bérets rouges et agression de Dioncounda Traoré, entre autres) et devra au président de la République le déblocage d’une situation très compromise pour lui.

Aujourd’hui, après des turbulences qui l’ont passablement ébranlé, le Premier ministre a lâché un minimum de lest (la part du feu ?) et retrouvé une position forte. Que va-t-il en faire ? Reconduire, en vainqueur, ses relations barbelées avec une partie du monde politique comme le fait craindre le contenu de la décision de création du comité technique chargé de la rédaction des termes de référence de la concertation nationale ? Ou s’employer à instaurer la confiance et élargir les canaux de collaboration ? La seconde attitude, la plus productive, relève d’un bon sens dont les regroupements politiques commencent déjà à faire montre vis-à-vis d’un gouvernement qui les avait hérissées au premier abord. Le réalisme, la prise en compte d’une opinion lassée des bagarres de chiffonniers, le sentiment du gâchis des mois passés conduisent la grande majorité des formations et regroupements politiques à s’engager, même du bout des lèvres, à soutenir le gouvernement d’union nationale (lire l’Essor d’hier).

Machinerie complexe. Ce soutien ne sera pas inutile dans un contexte national caractérisé par les inquiétudes suscitées par l’émergence marquée des crispations communautaires (réaction inquiétante du Coren et de « Kidalois » sur la composition du gouvernement), la montée en puissance et la tentation des associations islamiques de sortir de leur champ traditionnel d’influence (le lynchage en règle dont a été victime le directeur de l’ORTM), l’incapacité de la société civile (hors religieux) à peser durablement sur la vie de la cité et à résister aux sirènes partisanes et gouvernementales, etc.

Le gouvernement, pour dépasser le stade de patchwork de sensibilités et appartenances, doit donc collaborer avec les forces politiques traditionnelles. Il le doit aussi car cet attelage est attendu par de nombreux partenaires étrangers qui nous invitent à nous retrouver rapidement. Leur inquiétude tranche jusqu’ici avec nos atermoiements et pourtant leur sincérité ne peut être mise en doute. Sinon, comment expliquer, malgré notre mise à l’écart des coopérations, la visite à Bamako du secrétaire d’Etat adjoint américain, Johnny Carson, puis du ministre allemand de la coopération économique et du développement, Dirk Niebel. Leur venue est signe d’encouragement et de bonnes dispositions que le gouvernement a, aujourd’hui, la possibilité et la mission de saisir.

Et, on a tendance à l’oublier ces jours-ci, l’équipe de Cheick Modibo Diarra va devoir aussi trouver ses marques dans l’architecture institutionnelle annoncée par Dioncounda Traoré à son retour de Paris, entre notamment un Haut conseil d’Etat (HCT) et un Conseil national de la transition (CNT). Ces deux structures doivent être installées « dans la quinzaine qui suivra la mise en place du gouvernement d’Union nationale », avait promis le président de la République.

L’équation ne se résume donc pas à la capacité du gouvernement à fédérer les énergies en son sein et à se mettre tout de suite au travail. Ce qui était déjà beaucoup. Le challenge, infiniment plus compliqué, est de faire fonctionner en phase des structures (avec, en plus, une Commission nationale aux négociations) dont les compétences ont toutes les chances de se chevaucher et les égos des responsables d’entrer en collision. Le président Dioncounda Traoré a donc eu raison de ne pas trop ferrailler sur la composition du gouvernement, il aura besoin de toute son énergie pour ajuster les points de jonction (et de friction) et piloter la machinerie complexe annoncée. Et, surtout, en tirer le rendement attendu.

vendredi 24 août 2012, par Souleymane Drabo

Essor