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«Si tu ne peux organiser, diriger et défende le pays de tes pères, fais appel aux hommes plus valeureux ; si tu ne peux dire la vérité en tout lieu et en tout temps, fais appel aux hommes plus courageux ; si tu ne peux être impartial, cède le trône aux hommes justes ; Si tu ne peux protéger le faible et braver l’ennemi, donne ton sabre de guerre aux femmes qui t’indiqueront le chemin de l’honneur ; Si tu ne peux exprimer courageusement tes pensées, donne la parole aux griots… » (Aboubacar Demba Camara de la République de Guinée).


Depuis un certain temps, des gens réclamaient à cor et à cri la dissolution du gouvernement de transition du Premier ministre Moctar Ouane. La raison avancée ça et là n’était que celle évoquée par les émissaires de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) suite aux événements de 2020 qui ont eu raison du régime de Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) : la formation d’un gouvernement de large ouverture. En d’autres termes, les émissaires de la CEDEAO dirigés par l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan avaient soutenu chez nous la nécessité de donner à la transition un caractère inclusif en vue de faire de cette transition une affaire de tous les Maliens sans exclusive. Cette proposition est en soi responsable quand on sait que le Mali ne sera que ce que les Maliens en feront. Cependant, les faits sociaux n’étant pas des choses, il importe d’émettre ici des réserves. Cela est un impératif intellectuel quand on sait que le passé du Mali en matière de gestion inclusive est fort révélateur.


– D’abord, la transition de 1991- 1992 dirigée par le lieutenant- colonel Amadou Toumani Touré (ATT) avait un caractère inclusif dans la mesure où elle comptait en son sein pratiquement toutes les sensibilités nationales ayant conduit au départ du général Moussa Traoré du trône. Une transition inclusive de quatorze mois a passé le témoin à un président élu au suffrage universel : Alpha Oumar Konaré. Il a prêté serment le 8 juin 1992. Il convient de retenir de cette transition qu’elle n’a pas traduit dans les faits le cri de cœur d’un peuple meurtri dans sa chair et dans sa conscience par vingt-trois longues années de dictature militaro-udpmiste de Moussa Traoré. Incontestablement, la transition de ATT a soigné la plaie sur du pus, parce qu’ayant jeté aux calendes grecques la nécessité d’un changement véritable pour lequel le peuple s’est levé comme un seul homme et au prix d’ultimes sacrifices pour mettre un terme au pouvoir réactionnaire du général Moussa Traoré. La transition de ATT a initié dans notre pays la pratique politique qui a consisté en un fourre- tout. Le constat de ce constat, c’est que les proches collaborateurs de Moussa Traoré ont malhonnêtement retourné leurs vestes pour se faire passer pour des hommes intègres qui seraient prêts à mourir pour la cause supérieure du peuple malien. Comme l’avait dit le philosophe allemand Friedrich Nietzsche : ‘’Le temps est galant.’’ Aujourd’hui, tout le monde a compris que les politiciens maliens ont souillé l’honneur et la dignité du peuple travailleur du Mali. C ela était prévisible dans la mesure où ce sont des hommes de tendances opposées qui se sont retrouvées pour gérer la chose publique. En son temps, des esprits avertis avaient émis de sérieux doutes quant à une issue favorable au changement véritable d’une telle gestion inclusive. C’est donc une façon de dire que Charles Bukowski avait vu juste en disant : « Le problème avec le monde c’est que les gens intelligents sont pleins de doutes, alors que les imbéciles sont pleins de certitudes. »
Une fois n’est pas coutume : lorsque le candidat ‘’indépendant’’ ATT a remporté l’élection présidentielle de 2002, il a embarqué avec lui la quasi-totalité de la classe politique malienne pour faire de la presque totalité des politiciens maliens comptables de la gestion du président ATT. La suite, on l’a connue : ATT est chassé du pouvoir après neuf ans à la tête du Mali.


La CEDEAO s’est battue comme un beau diable pour que les jeunes militaires remettent le pouvoir aux civils. C’est ainsi qu’un président en la personne de Dioncounda Traoré totalement illégitime a pris les commandes de la courte transition de douze mois, juste le temps de brouiller toutes les pistes devant conduire au changement à l’avantage de l’éternel peuple meurtri en l’occurrence celui du Mali. N’importe qui a été appelé au trône pour spolier ce peuple et cela au nom de la gestion inclusive des affaires. Les résultats de cette inclusivité sont connus de tous : les politiciens maliens, ont, une fois encore, tenté de soigner la plaie sur du pus.
Le président élu, foulant au pied ses slogans de campagne, a creusé davantage la tranchée dans laquelle notre peuple se débat sans répit, soit par mépris pour ce peuple ou par ignorance des leçons de l’histoire ! IBK a fait un pilotage à vue des affaires du Mali. La conséquence c’est que la crise socio-économique et politique a fédéré les forces vives du pays avec comme gage la refondation de ce pays. C’est donc à juste titre que Olympe de Gouges a écrit au XVIIIe siècle : « Il ne faut être ni maître, ni esclave, ce peuple un jour brisera ses fers et reprenant tous ses droits écrits dans les lois de la nature, apprendra à ses tyrans ce que peut l’union d’un peuple trop longtemps opprimé et éclairé par une saine philosophie. »


A la faveur d’un soulèvement d’une partie de la populatrion contre la gestion clanique du président IBK, les militaires ont fait irruption sur la scène politique nationale pour déposer le président.
Comme à l’accoutumée, voilà encore le club des chefs d’Etat de la CEDEAO à la rescousse du président déchu ! Tirant les leçons de l’échec du contrecoup dirigé par des ‘’Maliens’’ contre l’équipe du capitaine Amadou Haya Sanogo le 30 avril 2012, la CEDEAO a préféré changer le fusil d’épaule en exigeant des putschistes du 18 août une transition de courte durée dirigée par un civil. Nos soldats, mieux avertis, ont donné la parole aux populations maliennes sur la gestion des affaires. L’écrasante majorité de ces populations a dit haut et fort aux putschistes de gérer les affaires parce que ce sont les « démocrates » qui ont enfouilli l’espoir du peuple malien dans les ténèbres de l’histoire. Ayant compris que le peuple malien se trouve derrière les militaires, les émissaires de la CEDEAO se sont résolus à recommander aux acteurs de la transition la formation d’un gouvernement de large ouverture pour conduire le pays aux élections de 2022. C’est cette recommandation de la CEDEAO que son émissaire Goodluck Jonathan a réitérée ici au Mali la semaine dernière à l’issue de son voyage de Bamako.


Mais avant la visite de Jonathan au Mali, le président de la transition Bah N’Daw avait reçu la société civile et des représentants du Mouvement du 5 juin- Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). A cette rencontre, les participants sont convenus de la formation d’un gouvernement inclusif. C’est donc pourquoi, le Premier ministre Moctar Ouane a présenté au président de transition la démission de son gouvernement. C’était vendredi le 15 mai courant. Aussitôt, il a été reconduit à son poste. Comme pour dire que pendant tout ce week- end Bamako a vibré au rythme de la recherche de place sous le hangar de la transition. Les coups de fils, les visites et rencontres ont tenu en haleine ces politiciens assoiffés de postes. Mais pour dire quoi au peuple malien, eux qui ont mis le pays à genou pendant trois décennies de gestion démocratiste de nos affaires ?


Au moment où nous mettions sous presse, le gouvernement de large ouverture n’était pas formé.
Mais si nous en sommes là, c’est bien parce que les militaires n’ont pas pris à bras-le-corps la mise en place des conditions d’une refondation du Mali telle souhaitée par nos masses travailleuses. Entre autres, au lieu de s’engager dans des discussions pour la tenue des élections, les militaires auraient dû commencer par le commencement à savoir la lutte implacable contre la corruption et la délinquance financière, l’absentéisme des travailleurs au boulot. A titre d’exemple, tout le monde a constaté que dans leur quasi-totalité ce sont les travailleurs qui se sont donné le loisir de chômer les journées du jeudi et du vendredi qui ont suivi la fête de ramadan célébrée mercredi le 12 mai. Si les militaires avaient commencé par demander des comptes aux sangsues de notre pays par le biais d’un audit de la nation, on ne pouvait en être là aujourd’hui où ce sont les revendications qui pleuvent démesurément pour se faire des places à l’ombre. Nous l’avons dit et répété : la refondation du Mali doit débuter par l’assainissement sans complaisance de la situation socio-économique et politique nationale.


Le gouvernement dit ‘’inclusif’’ ne doit en aucun cas être formé juste pour mettre fin à la traversée du désert de gens qui ont mal servi ce pays. Les militaires qui ont pris sur eux la responsabilité d’entreprendre la refondation de notre pays ne doivent pas oublier un seul instant qu’en travaillant sans équivoque pour le peuple, celui-ci restera débout autour d’eux. Aujourd’hui, le Mali ne doit pas faire l’objet de partage du gâteau. Mais, il s’agit de tirer toutes les leçons de la démocratie à la malienne et du comportement des « démocrates » maliens. Ainsi, nos militaires putschistes comprendront que l’échec ne leur est pas permis. C’est tout un peuple qui compte sur eux. Pour ce faire, ils doivent mesurer à leurs justes valeurs ces recommandations patriotiques suivantes :
« Si tu ne peux organiser, diriger et défende le pays de tes pères, fais appel aux hommes plus valeureux ; si tu ne peux dire la vérité en tout lieu et en tout temps, fais appel aux hommes plus courageux ; si tu ne peux être impartial, cède le trône aux hommes justes ;
Si tu ne peux protéger le faible et braver l’ennemi, donne ton sabre de guerre aux femmes qui t’indiquent le chemin de l’honneur ;
Si tu ne peux exprimer courageusement tes pensées, donne la parole aux griots… ».
Si le gouvernement dit « inclusif » agit à l’encontre des intérêts supérieurs du peuple malien, le coup d’Etat contre IBK n’aura pratiquement rien servi. Pour entrer par la grande porte de notre histoire commune, le président Bah N’Daw et ses hommes doivent épouser à sa juste valeur cette réflexion de José Marti : « L’homme véritable ne se demande pas de quel côté on vit mieux, mais de quel côté est le devoir ; et le seul homme pratique est celui dont le rêve d’aujourd’hui sera la loi de demain car, celui qui aura contemplé les entrailles universelles et vu brûler les peuples enflammés et ensanglantés, dans le creuset des siècles, sait que l’avenir est, sans une seule exception, du côté du devoir. »
Il est grand temps d’entamer dans les faits la refondation tant attendue du Mali par et pour le peuple laborieux du Mali.


Fodé KEITA

Source: L’Inter de Bamako