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Dans quelques jours, le nouveau président élu, Ibrahim Boubacar Kéïta, prendra les commandes du Mali. Cela consacrera la sortie du pays de la crise sans précédent qui l’avait mis à terre dix huit mois durant.
L’élection du cinquième président de la République du Mali indépendant, soit le 3ème président du Mali démocratique, s’est traduite par un véritable plébiscite en faveur d’IBK. L’avènement de ce dernier à la magistrature suprême ouvre incontestablement une nouvelle ère d’espérance. Espoir d’une rupture totale avec une mauvaise gouvernance faite notamment de corruption, de laxisme et d’incurie vis-à-vis de la chose publique, une façon de gérer qui a fini par conduire le pays droit dans le mur.

Dans l’œuvre gigantesque et multiforme de redressement national qu’il entend mener, Ibrahim Boubacar Kéita ne tardera pas à se rendre compte que tous ceux qui l’ont suivi ne l’ont pas tous fait par conviction, encore moins par patriotisme. Loin s’en faut. Ceux qui ont soutenu IBK espérant sur un retour rapide d’ascenseur, en termes d’octroi de portefeuilles ministériels ou de postes dans l’administration, auront vite déchanté avant de se muer en adversaires irréductibles du nouveau président de la République. Parmi la masse des supporters du torero de Sébénicoro, il pourrait même y avoir des catégories populaires avec des attentes qui ne riment pas avec la bonne marche d’une République moderne.

Ceux-là en seront à leurs frais qui crieront à la trahison. Des scénarios auxquels IBK, avec tout le capital d’expérience, d’homme d’Etat dont il jouit, est psychologiquement préparé. N’a-t-il pas déjà averti qu’il n’a rien promis à personne et qu’il ne regardera la couleur des yeux de personne dans l’œuvre exaltante, mais combien difficile, de redressement national que le peuple lui a confiée à travers un vote massif en sa faveur ?

Les cris d’orfraie des déçus ne lui feront pas plus d’effet que l’eau de pluie glissant sur les ailes d’un canard.

Il aura beau jeu de rappeler ses mises en garde et d’arguer, à juste raison, que rien de durable ne saurait se construire dans le désordre et la fameux ‘’musalaka’’ (complaisance) des Maliens. Serait-il réduit à choisir entre l’ordre et la justice qu’il opterait, volontiers, pour le premier. Sachant bien que ses véritables adversaires politiques seront à l’affût cherchant à exploiter contre lui la moindre insatisfaction populaire. Car IBK, pour redresser le pays, sera souvent amené à prendre des mesures impopulaires. Il aura, aussi, besoin de doigté.

Si diriger un pays signifie, avant tout, pour un président de la République arbitrer les intérêts entre différentes catégories socioprofessionnelles, IBK doit se faire un point d’honneur pour pencher dans ses choix en faveur du plus grand nombre de Maliens et des intérêts supérieurs de la nation. Il doit se faire fort, par exemple, d’empêcher que ce petit garçon de Mandiakuye ne meurt d’une crise aigüe de paludisme parce que, laminés par la pauvreté, ses parents n’ont pas de quoi acheter les médicaments ou prendre en charge les frais sanitaires.

Ou d’empêcher que ce baron de la classe politique malienne ne prépare, à coups de milliards de FCFA volés sur le contribuable, l’avenir des ses arrières-petits enfants qui ne sont même pas encore nés, au moment où ce brave éleveur d’Inacounder, éprouvé par la sécheresse, n’a même pas un morceau de pain à offrir à sa fillette de quatre ans, abandonnée à la malnutrition, à la sous-alimentation et aux affres de la faim. En un mot, IBK doit chercher à combler le fossé de la fracture sociale si béant à l’ère des démocrates ‘’convaincus et sincères’’.

Mais le plus grand danger qui guette la gouvernance d’IBK viendra…d’IBK lui-même. Explication : l’avènement d’IBK à la magistrature suprême est synonyme d’émergence d’un nouveau style de gouvernance, le style étant, selon Buffont, l’homme même. Le torero de Sébénicoro, malgré toutes les ambitions qu’il nourrit pour le Mali, son patriotisme qui ne souffre l’ombre d’aucun doute, s’il s’installe dans la posture aristocratique d’un prince manding à qui tout est dû, entouré de courtisans plus obséquieux les uns que les autres, qui vont s’ingénier à faire le vide autour de lui, c’est en ce moment qu’il va se couper du peuple qui l’a fait roi et se déconnecter progressivement des réalités du pays réel.

Classique qu’il est, il doit pouvoir méditer l’histoire d’Antée. Dans la mythologie grecque et berbère Antée, géant, était le fils de Neptune et de la Terre, à qui la fable donne soixante-quatre coudées de hauteur. Il arrêtait tous les passants dans les sables de la Libye, les forçait à lutter contre lui, et les écrasait de son poids, parce qu’il avait fait vœu d’élever un temple à Neptune avec des crânes d’hommes.

Hercule, qu’il avait provoqué, le terrassa trois fois, mais en vain, car la Terre, sa mère, lui rendait des forces nouvelles chaque fois qu’il la touchait. Le héros s’en aperçut ; alors, il le souleva en l’air, et l’étouffa dans ses bras. Cet Antée avait bâti la ville de Tingis (aujourd’hui Tanger) sur le détroit de Gibraltar, où il fut enterré.

Tel Antée avec la terre, IBK tire sa force du peuple. Il ne faudrait pas que ses laudateurs lui jouent le même rôle que celui joué par Hercule pour Antée. Pour échapper à ce piège, IBK serait bien inspiré de se trouver des canaux informels de communication avec le peuple, en court-circuitant, au besoin, ses thuriféraires habiles pour lui faire voir des villages Potemkine. Les opérations coups de poing participent de cela. La société civile devrait l’aider aussi ne serait-ce qu’en tirant, de temps à autres, la sonnette d’alarme. En somme, la gestion d’un pays est une chose trop importante pour qu’on la laisse aux seuls soins d’un président de la République, dût-il s’appeler IBK.

Yaya idibé

Le 22 Septembre du 29 Août 2013